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TRANCHES DE VUE - Page 2

  • Pitoyable Comptabilité.

    5eab2276bd0a8cf6a6ad8c52db15a96b.jpgLe ministre de l'Immigration, Brice Hortefeux, a exhorté mardi les forces de l'ordre à "augmenter de façon significative le nombre d'interpellations d'étrangers en situation irrégulière."

    Il a expliqué être "légèrement en dessous", de l'objectif 2007 de 25.000 reconduites à la frontière d'étrangers en situation irrégulière. "C'est pour cela qu'il faut redoubler d'efforts pour interpeller les personnes en situation irrégulière", a-t-il dit.

    Pourquoi ne retire t'il pas ceux à qui il est allé rendre hommage, 25 000 - (18) ? Moins Yvan et ses parents... (3)

    Je me dis qu'il y a un fonctionnaire en France qui s'occupe de cette comptabilité, ça me fait penser aux années 40, aux bourreaux d'antan. La liste d'Hortefeux.

     

    Pendant ce temps, on fait du spectacle, interviews du père d'Énis dans les médias, au diable la prévention de l'enfant dont on donne l'identité à tout le pays. NS s'en mêle, il fait tourner sa boutique au fait divers, le peuple de "53%" est ravi ; bientôt, le retour de la peine de mort, c'est tentant. Pour le poste de bourreau, ils se battront au portillon, peut-être NS s'appropriera le poste.

  • LE TUEUR DE CHATS

    Boum… Boum… Boum… Emma a 12 ans, ce sentier ne lui a jamais paru aussi facile à  monter, il mène à la plage où sa mère l’attend. Elle flotte. Boum… Boum… Boum…Le soleil éclaire si fort que tout devient blanc, le ciel, la mer, les roches. Seuls les galets ont des couleurs différentes. Boum… Boum… Boum… Sa mère est accroupie, elle tient un pinceau, aux poils teintés de rose. Les vagues de la mer blanche se répandent doucement entre les pierres colorées… Boum… Boum… Boum…

    Doucement, elle ouvre les yeux. Elle s’était endormie dans son divan en regardant la télé, elle rêvait. Ce sont ces coups qui l’ont réveillée, les vibrations contre la paroi surtout, qui ont fait trembler son corps. Elle est sourde et son appareil auditif n’y fait presque plus rien, elle lit les sous-titres, elle s’endort et se réveille. Emma a 85 ans et il y a bien longtemps que sa mère s’en est allée. Elle regarde son horloge qui indique minuit trente.

    À pas lents, elle va à la porte d’entrée. Qui fait ce boucan en pleine nuit dans cette baraque? Elle voudrait bien le savoir. Son immeuble donne pratiquement dans la rue. De l’extérieur, il n’y a qu’à pousser deux portes pour accéder au rez-de-chaussée où elle séjourne. Mais, les coups continuent, elle sent le sol vibrer en cadence. Donc, il faut qu’ils cessent, en priorité, au diable la prudence.

    Elle éclaire le couloir du rez-de-chaussée, puis entrouvre la porte. Elle sursaute, mais elle est si petite et si ronde que ça ne se voit pas. Elle réalise qu’elle est entrain de vivre un instant peu courant. Il y a Théo, le fils du voisin du premier, il a sept ans, il est pieds nus et simplement vêtu d’un slip. Un pied posé sur une grosse pierre ronde, qui sert à tenir la porte ouverte dans la journée. C’est lui qui fait ce bruit, boum, boum, boum… en balançant la pierre contre le mur. Mais arrête-toi ! lui dit-elle. Enfin, il enlève son pied.

    Il commence à s’agiter, c’était pas prévu comme ça, se dit-il. Non, non, pas du tout. Ses trois chats lui tournent autour. C’est pas le moment qu’elle débarque la mémé. Il panique, il lui adresse un plein de grimaces, il trépigne, il s’énerve, elle s’approche. Il essaye de lui faire comprendre qu’il faut qu’elle se taise ; surtout qu’elle n’exprime que du silence devant cette scène surprenante ; qu’il y a quatre étages dans l’immeuble et que ce n’est pas la peine que tous les habitants soient au courant. Un doigt sur la bouche, il la supplie de se taire. Mais, elle continue d’avancer sur lui, doucement. Qu’est-ce tu fous là, à minuit, tes parents le savent ? Elle demande.

    Il panique, de son dos il appuie sur la lourde porte d’entrée de l’immeuble afin qu’elle reste bien close. Il fixe du regard la femme qui s’approche de plus en plus, il ne faut pas qu’elle ouvre, c’est ma mission. Et toi, va-t’en, rentre chez toi, je t’expliquerai demain, ça va prendre du temps, tu n’entends rien, pourquoi t’es là, mais il parle doucement, afin qu’on ne l’entende pas trop et la femme est sourde. Il ferme les yeux, compte jusqu’à trois et les rouvre, elle est toujours là.

    Et maintenant, c’est lui qui avance vers elle, il semble glisser sur le sol, Emma ne comprend plus rien, alors elle recule.  Le père de Théo pousse la porte et son gosse, il veut entrer, les trois chats en profitent pour se tirer. Le fils regarde le sol, la mine navrée. Emma regarde le gaillard de la tête au pied, lui aussi est en slip. C’est l’été, mais quand même… de mon temps.

    Mais qu’est-ce  qu’elle fout là ? Faut éteindre la lumière, faut pas faire de bruit. Elle voit les pierres qu’il a dans les mains, elles sont grosses et les pierres et les mains. Il est tout excité lui aussi. Le sida des chats, t’as entendu parlé Emma ? C’est une maladie qui se propage très vite, ils l’ont tous dans le quartier, on est cerné. Elle comprend le principal, elle a entendu parler de ça, mais pour le reste…

    Il avait dit à son fils de faire le guet et de ne pas faire sortir les chats. Mais son fils il est un peu agité, en permanence même, et il a réussi à éveiller une femme sourde, faut le faire, hein Emma ? T’as vu, on est en slip, il la repousse gentiment, mais fermement vers son appartement. Il attend que les verrous se fassent entendre et repart, il sort dans la cour de l’immeuble. Une seule voiture est garée.

    Dans les étages, les locataires présents sont tous derrière leurs rideaux et scrutent la cour.  Emma sitôt entrée, va direct derrière son volet et retire une lamelle pour bien voir, elle aussi.

    Le père de Théo a fait un tas de ses pierres, il est allongé à plat ventre et il tire un de ces projectiles sous l’auto. Ça fait un bruit étrange. Puis, un second, Emma est écœurée, elle se retire.



    Areuh août 2007

  • De plus en plus amer.

    Au Koweit, ils ont fait une île en forme de palmier
    où les riches parvenus, au mauvais gout de chiottes,
    peuvent se mater les uns face aux autres.

    26ca8ba71a11ac568cde37fc248189c7.jpg

    En France, sur la Côte d'Azur, c'est carrément une
    île en forme de chiottes qu'on devrait construire.
    Surtout dans le secteur de Villefranche(ment
    déguelasse) sur Mer(de) & Cie qui rejettent leurs égouts pas
    loin du rivage. Lire.

    38330331e431dcabb504fbe247f5fc88.jpg

     Bonnes vacances !

  • Larme de Sarko ou de croco ?

     

    Il faut m'aider, la larme dont je veux vous parler a jailli à l'extrémité externe de son oeil, d'où le mouvement des doigts pour l'essuyer (voir petit dessin a)

    7f82c8137bb14f614c93b377ce376533.jpg
    Cette larme m'a interrogé, car je pleure moi-même et assez souvent ; avec l'expérience du temps, j'ai constaté que mes larmes coulaient systématiquement vers le bas donc vers mon nez (voir petit dessin b).

     

    e2afcc475ae905d39d2e1b2b551a4aa1.jpg

    Cette note est donc un appel en direction d'un(e) éventuel(le) expert(e) de la lacrymalogie, qui se serait égaré(e) sur mon blog(e) et qui pourrait gommer ce doute qui me ronge.

    Sinon, je vais être obligé de faire moi-même le boulot, dans le genre, taper sur (beaucoup) plus petit que moi et prendre des notes lorsqu'il pleurnichera. Merci pour lui, de ne point tarder à éclairer ma lanterne.

    Bon, dans le cas ou aucun expert ne se manifeste, j'accepte (et je ne suis pas obligé) les témoignages de la jolie jeunesse de notre beau pays qui s'est fait disperser au lacrymogène par les non moins magnifiques forces de l'Ordre pas juste du même. Tous ensemble, tous.

    Ainsi, si vous avez pleuré et si vous pleurez toujours, répondez à ma question : de quel côté vos larmes se sont-elles écoulées ?

     

  • "CE SALOPARD QUI M'A PAS PAYÉ !"

    J'ai sympathisé avec un SDF, il fait la manche sur le chemin que j'emprunte pour me rendre au super-market Leclarc de mon quartier. Ce Leclarc, il est trop fort, il a bouffé les 3/4 des commerçants du quartier, qui viennent maintenant se servir chez lui; il a même occasionné la fermeture du kiosque à journaux et a embauché l'ancien libraire.


    Dans mon quartier, il y a de nombreux bistrots, des succursales de banques et des pharmacies. Les gens passent aux distributeurs, après ils vont boire dans les bistrots et puis ils finissent dans les pharmacies pour soigner leurs aigreurs et ulcères. Il y a même une maison de retraite de luxe, une clinique et les pompes funèbres, le tout dans un rayon de 50 mètres. J'allais oublier un labo pour passer les radios et un autre pour les analyses. Bref, c'est un chouette quartier où on peut tout faire de la naissance à la mort. Moi, je voudrais pas mourir dans mon quartier et j'aime pas le gérant du super-market. Voilà, c'est pour le décor.

    Il y a donc un SDF qui s'appelle Edouardo, il est gentil, poli, il est d'origine portugaise. J'ai noué contact l'an passé, je lui donnais 2 ou 3 clops ou une pièce ou je n'échangeais que des mots. C'était réglé comme ça.

    Un jour, il m'a ému plus que les autres, il avait travaillé durant un mois, pour "un salopard" qui habitait  "plus bas vers le centre-ville", l'autre avait traîné pour le payer jusqu'à disparaître. Ce jour-là, je lui donnais 10 euros, une somme pour un r'miste, avec la promesse qu'il m'en rende cinq quand il serait payé. Ce n'était pas une façon de le responsabiliser comme on dit dans le social, non, juste un arrangement particulier.


    Les jours ont défilé sans que l'on se reparle, ces cinq euros avaient creusé un sillon entre nous, juste un salut de la main réciproque, des fois une clop, point.

    Ce matin, je suis passé devant lui, il ne m'a pas vu arriver, il était très occupé à parler avec un vieux couple. Tout près d'eux, j'ai entendu des brides de la discussion. Avec son accent, il disait ; "Oui, j'ai travaillé un mois... et il ne m'a pas payé, le salopard... il habitait plus bas vers le centre-ville... le salopard !". La mémé avait déjà ouvert son porte-monnaie...
    Quelques mètres plus loin, je me suis retourné, il m'a regardé en souriant : "ça marche les affaires ?", je lui ai demandé en clignant d'un oeil, tout un art. Un mois ! Jamais je ne l'avais vu s'absenter aussi longtemps de sa place.

    A ce sujet, brave gens, je suis r'miste, j'ai travaillé durant un mois pour un salopard du centre-ville qui m'a pas payé, vous pouvez m'envoyer un peu des euros... svp.

  • Pays de con ??

    Il y a quelques années, on disait qu'on avait "La Droite la plus con du monde". Cette année 2007, on a entendu beaucoup de connaisseurs répéter qu'on avait "la Gauche la plus con du monde ! ". L'extrême-droite s'étant diluée dans NS et les extrêmes-gauches ayant été flouées par la connerie l'égo de leurs dirigeants, on peut dire que la France est devenu un pays où le con est largement représenté.

     

    A Toulon et dans dans le Var en général, ceux de gauches qui gardaient leurs voix pour le deuxième tour l'ont profond dans le fion. De deuxième tour il n'y aura point pour eux, les septs circonscriptions ont élu au premier tour autant de députés de l'UMP (sauf pour 1 à qui il manque 5 % et le FN fait 5,4 % au même endroit). Venez nombreux touristes, bronzer en sécurité.

     

    Et comme vous avez été de bons votants, vous aurez droit à plein de feux d'artifice, parfumés à l'ambre solaire et sillonnés par moult force de l'ordre, au bel uniforme si réconfortant.

     

    La même chose en mieux écrit. 

  • MARILYN MANSON : 01 - DIOCESE VAROIS : 00

    Le Diocése du Var a un site internet, le 30 mai  2007, il appelait ses ouailles disponibles à aller, (d'urgence) effectuer sept fois le tour de la salle Zenith de Toulon en priant et à pied. C'était du sérieux, fallait combattre Satan. Faut savoir que Marilyn Manson y débutait sa tournée européenne, faut préciser aussi que le cimetiere n'est pas très loin. (Voir google earth, si doute)


    Pourquoi sept tours?  Et bien, ça n'a aucun rapport (contrairement à ce que je pensais) avec les six jours que Dieu a utilisés pour créer tout ça et se reposer le septième; l'église se plaçant s'entrée de jeu du côté des patrons.

    Non, le sept servant de référence ici, est le le nombre de jours qu'il a fallut aux prêtres, pour  délivrer la ville de Jéricho. Ils tournèrent  ainsi, en priant et en "poussant de cris de miséricorde" jusqu'à ce que les murailles s'écroulent, et ce,"à la demande du Seigneur", dixit un derviche toulonnais.
    Moi, je n'aurais pas tenu autant ! (ndlr)


    A Toulon, ils n'étaient qu'une cinquantaine, à défiler sous la pluie. Leur moyenne d'âge ne leur a pas permis de tenir la distance, six tours à peine pour le père de la paroisse du quartier le plus huppé de la ville, moins pour le vicaire. Dieu n'a pas empêché le concert, mais à évité une longue marche de retour douloureuse pour les marcheurs usés, le siège du Diacre de Toulon se situant à 100 mètres sur la droite en sortant du Zénith, Dieu est bon, il y avait même du vin chaud.

    Sinon, les deux composantes échangèrent forts gestes amicaux, le majeur tenu vers le ciel pour les uns, des gesticulations vindicatives, formulées par des mouvements de croix, frottées à l'ail, de l'autre.

    Le rocker ne pouvait pas rêver meilleure campagne de pub, pour rappeler son existence. Amen.

  • malentendus

    Quand je suis sorti du ventre de ma mère, par un tout petit orifice, et que j'ai aperçu ces mains caoutchouteuses qui se tendaient vers moi, j'ai voulu crier : "Non! Non! Pas moi, pas sur la tête! Non!". Mais, aucun son n'est sortie de ma bouche et de plus je ne parlais pas la langue.

    J'ai compris quand elles m'ont tapé sur les fesses que j'allais en "chier" toute ma vie et je me suis mis à hurler, que faire d'autre?   À ce moment tous ceux qui étaient dans la pièce se sont mis à rire autour de moi, que des sadiques.

    Depuis, je collectionne les malentendus. 

     

    AUTRE CHOSE 

     

    medium_tapis_volant_bon_.jpg

     Aujourd'hui, il faisait trop de vent et le tapis volant, que j'élevais depuis qu'il était tout petit, c'est sauvé, si vous le voyez prière de le ramener. Voici sa photo à gauche.

     

    Ps: "amis" chasseurs, épargnez le, svp.

     

     

     Vivement la fin des élections, qu'on continue à "se le faire mettre", sans en plus devoir supporter [à la TV, sur le net, sur les murs, à la radio et ds le journaux...] tous ceux qui veulent remplir cette fonction.

     

  • Nouvelles de la France d'en bas, à droite.

    Le 10/01/2007, l'institut CSA à sondé 500 Toulonnais (sur 180 000 habitants) sur les présidentielles de 2007. Sondage réalisé d’après la méthode des quotas et que l’on peut trouver en totalité sur la page http://www.csa-fr.com/dataset/data2007/opi20070107a-intentions-de-vote-a-l-election-presidentielle-de-2007-en-region-paca.htm.

    J’en ai tiré deux situations. Si au deuxième tour, on a Sarko contre Le Peno, l’un ferait 79% et l’autre 21%. Même proportion qu'à la dernière présidentielle, tellement traumatisante. Avec 27% d’abstention.

    Dans le cas où Ségo se retrouve face au Le Peno, les chiffres sont 57% contre 43%. Comme les sondeurs le précisent, ces chiffres sont précis à 3 ou 4 points près. Ça veut dire que, grosso modo, 50% des Toulonnais voteraient pour Le Peno.

    Toulon, ville libérée en 45 par une armée constituée de Nord-Africains, d’Africains, de Guyanais, d’Indonésiens…, a été la seule grande ville à élire un maire FN (1995-2001), le résultat a été pathétique (voir le site de la ldh de Toulon : http://www.ldh-toulon.net/spip.php?article52


    Apparemment, ça ne leur a pas servi de leçon, ils ont aimé, ils veulent du rab. J’en croise plein des gens qui ont le cerveau gangrené par les idées si simples de Le Pen. Des petits commerçants, des plus gros, des prolos, des retraités, des pauvres, des clodos, etc.… Et même, je dialogue avec certains, mais jamais ils n’oublient de stigmatiser le « gris » à un moment où un autre de la discussion ; en général, je la clos et me tire illico.

    Quand j’en vois, de loin, deux ou trois du quartier qui papotent longuement, je me pose des questions sur leur sujet du jour. Oui, je sais, j’ai du temps à perdre, mais c’est parce que je suis r’miste. Pour moi, le temps ce n’est pas de l’argent.

    « Hein, hein ? Tu crois pas qu’il y en a trop ? Non, hein ? Ils passent toujours devant nous ? Ma femme, elle a été dans le coma durant 4 jours, ils l’ont sortie des soins intensifs et ils l’ont ramenée directement à la maison. Elle avait droit à une maison de repos, mais il y avait plus de place. Les « gris », ils ont tout et nous on a rien ! »

    C’est un voisin, un brave type, comme on dit, peuchère. Pour lui, tout est de la faute aux « gris » (avant c’était les « melons »). Il est invalide depuis une opération ratée (AAH), sa femme n’a pas été gâtée (AAH), ils ont quatre gosses, le malheur s’est acharné sur eux, ils vivent du RMI et d’aides diverses, et à qui ils s’en prennent ? Aux « gris » !

    medium_fraternite.JPG C’est du domaine de l’irrationnel, comme un lavage de cerveau, comme gouroutisé. Ils vont chercher de l’aide alimentaire chez «Solidarité Française», entre franchouillards pauvres et doivent lire les pub et revues du FN qui traînent là. Cinq voix pour Le Pen, car une mineure dans la famille. Tous les jours, je passe devant chez eux et quand il est à la fenêtre, je lui dis bonjour.

     

    Croyez-le ou pas, et bien je le plains, je ne devrais pas, ils votent Le Pen, je sais. Mais, comment peut-il imaginer qu’un immigré veuille lui prendre sa place ? Qui voudrait de sa place ?

  • LE CHIFFRE QUI FAIT PEUR.

    medium_le_chiffre.2.jpg
     Cliquez dessus pour le voir en plus grand.
    Il me fait tellement peur, que je l'ai attaché.
     
    Désolé... je retourne là où j'étais. 

  • la boîte en carton

    Il y a deux ans, j'étais assis face à une employée de la Sécu, afin de régler un problème anodin. Tout se passait bien, j'avais les papiers qu'elle me réclamait, elle s'est absentée pour photocopier tout ça.

    À ma droite, sur une autre chaise, il y avait un vieil ouvrier agricole arabe, qui avait fait 20 km en bus pour arriver ici. Ce n'était pas la première fois qu'il venait. J'ai entendu tous ces renseignements malgré moi, impossible de fermer les oreilles. À ses pieds, il y avait un carton rempli de papiers,  tous bien classés verticalement.

    Chaque fois que l'employée de la Sécu lui réclamait un imprimé, il disait oui d'un hochement de tête : il se baissait et au bout d'un moment, plus ou moins long, il se relevait et souriait en lui tendant le papier demandé. Ce mouvement se répéta six fois.
    Je ne sais si c'était dû à mon imagination ou à mon état d'esprit du moment, mais j'avais l'impression que ça irritait la fonctionnaire, maussade ce jour-là, de ne pouvoir coincer le petit vieux, il avait tous les papiers cette fois. Son visage à lui reflétait le bonheur.

    Dehors, il m'expliqua que chaque fois on lui réclamait un document qu'il n'avait pas ; mais que ce temps était révolu, sa vie était dans cette boîte, elle l'accompagnait dans tous les bureaux.

  • BRAQUAGE TÉLÉGUIGÉ [Nouvelle 12 - Fin]

    Toutes les nouvelles dans l'ordre.

     

    — Calmez-vous, c’est ça, restez calme, je vous en prie, c'est dans votre intérêt. Si vous restez maîtres de vos nerfs, tout se passera bien, croyez-moi. Je suis très calme moi, non ? Où est passé le directeur habituel, en vacances ? Vous le remplacez depuis deux jours, c’est ça ? Il me regarda en posant la dernière question.
    Il devait surveiller la banque depuis un moment…

    Moi, je voyais enfin ce qui avait traumatisé la clientèle, il avait déposé un modèle réduit de voiture 4x4. La maquette téléguidée tractait une mallette qui reposait sur quatre roulettes, un peu comme une caravane.
    Six bâtons de dynamite étaient scotchés autour du véhicule, un haut-parleur et un micro étaient fixés sur le pare-chocs avant. C'était grâce à ce système qu'on pouvait l’entendre. Une boîte translucide, grosse comme un paquet de cigarettes, remplie de composants électroniques et une led rouge qui clignotait sur le dessus, devait être le détonateur.
    L'homme se tut un instant, il attendait que mon cerveau emmagasine les informations et soit en mesure de bien appréhender la situation. Il porta son portable à l’oreille.
    — Ce n’est qu’un micro, grâce à lui je vous entends et vous pouvez me répondre. Dans ma main droite, il y a la télécommande pour le jouet — il la laissait dans la poche — on n’arrête pas le progrès.

    D'après lui, la situation était limpide, soit j'obéissais et tout se passait pour le mieux. Soit, je faisais le «con» et alors, lui aussi : il nous ferait exploser. La disparition ou la mutilation de deux vieilles et d'un obscur caissier ne serait pas un grand traumatisme pour la société, à qui manquerions-nous vraiment ? Ce commentaire venant de lui.

    Mes compagnes se sont calmées rapidement, c'est tout en leur honneur. Elles se sont affalées sur les fauteuils et elles priaient doucement. Lui était toujours très zen, comme s'il jouait un rôle au cinéma ; il jouait avec nos nerfs. Il a eu l'occasion de nous prouver son sang froid. Il ouvrit la bouche et dit :
    — Bien…
    Puis, le silence, il recula prestement, et partit s'asseoir au volant d'une auto qu'il avait garée, en face de la porte, ce qui lui permettait de ne pas nous quitter des yeux. L'enfoiré,  moi un directeur, moi un obscur caissier.

    — Écoutes bien banquier, une femme s'approche et je ne sais pas encore si elle compte rentrer dans ta banque. Si jamais elle manifeste ce désir, je veux que tu actionnes illico ton système, compris, même que tu la précèdes dans son geste, OK ? Elle sonne, ça s'ouvre ! Si elle entre, vous la calmez, je vous donne une minute pour le faire.

    Le petit 4x4 avança de dix centimètres, pour nous impressionner. Tous les trois, on a fait un bon en arrière et en chœur, on a dit qu'on était d'accord pour collaborer. Il pouvait nous suivre dans tous les recoins de l'agence avec ses explosifs.
    La femme est entrée, c'était une bonne cliente, je l'ai installée sur un fauteuil et en cinquante secondes elle avait tout compris, elle ne bougea plus. Malgré la climatisation, on transpirait.

    Il nous a félicités, il était heureux d'être tombé sur des gens intelligents, ça venait du cœur, c'était sincère. Après on a accéléré, écoutant ses instructions, j'ai soulevé la mallette et je l'ai ouverte; à l'intérieur, bizarrement, il y avait des élastiques auxquels étaient attachées des clochettes. Il y en avait une vingtaine, il me demanda de m'en passer une à tous les membres ; les autres furent glissées à chacun des bras et jambes des trois femmes, on se demandait ce qu'il avait en tête. On a compris à la fin.

    J'ai rempli la mallette, il y avait environ trente mille euros ; c'est vendredi et les commerçants déposent avant le week-end, puis je l’ai refermée. Il m'a demandé de la décrocher délicatement du 4x4 et de lui porter à la voiture — j’ai vu la télécommande des explosifs dans sa main — et de rentrer aussitôt. J'ai tout fait et le plus rapidement possible, j'étais pressé qu'il parte.

    J'étais dans l'agence avec mes trois compagnes et le 4x4, l'homme avait récupéré sa valise. Une dernière fois, il nous parla.

    — Vraiment, je tiens à vous remercier pour votre tenue. Dans dix minutes, je serais trop loin de vous pour la puissance de mon émetteur, le détonateur deviendra  inoffensif.  Vous pourrez sortir sans crainte à ce moment-là. N’oubliez pas d’ôter les clochettes, pour le ridicule. En attendant, vous vous asseyez tous les trois autour de la maquette et surtout vous ne bougez plus durant ces dix minutes, car si j’entends le moindre tintement dans mon écouteur, je n'hésiterais pas à déclencher la machine infernale. Ciao.

    Vous vous rendez compte, s'il avait eu un accident de la circulation et que ça se déclenche tout se
    ul ? Je pense que tout cela n’a pas duré plus de cinq minutes, pas une de plus !

    — Monsieur le Directeur, ces explosifs sont faux, vous ne le voyez pas ? C’est du plâtre.


    — Mais moi, je suis banquier, pas commando démineur, monsieur l’Inspecteur.



    FIN

  • BRAQUAGE TÉLÉGUIGÉ [Nouvelle 12 - Part 01]

    Toutes les nouvelles dans l'ordre.

     

    Vous auriez fait quoi vous, à ma place ? Je vous le demande ? Vous savez, l'été il y a des heures creuses dans le Sud. Elles se vident vers treize heures, et ne se remplissent que vers les seize heures passées ; elles coïncident avec les heures de fermeture des commerces. Durant ce laps de temps, les rues sont carrément désertes, il fait trop chaud pour déambuler.


    Mais nous à la banque, on a des horaires à l'année, pas à la saison, et c’est bien dommage. Les espagnols, quoiqu’on en pense, ont résolu le problème, ils travaillent tôt et font la sieste durant la grosse chaleur.


    L'agence ouvre à quatorze heures et des fois, vous allez pas le croire, y a déjà un client qui attend devant le sas, en plein soleil, quand j'arrive pour ouvrir. Le Directeur est en vacances pour un mois, mais il m’avait un peu décrit la clientèle, il y a des habitués vous savez. Sincèrement, je n’ai pas de chance, seulement deux jours et ça tombe sur moi.


    C’était le cas aujourd'hui, car sinon je n’en aurais pas parlé, il y avait madame André qui languissait. Je me demande ce qu'elle a dans la tête, à préférer attendre l'ouverture au soleil de deux heures, alors qu'elle sait qu'il n'y a pratiquement pas de client jusqu'à seize heures.


    Elle veut être la première à profiter de l'air conditionné du bureau où alors elle s’ennuie à la maison. Elle a la tête pleine de la violence vue à la TV, son cerveau mélange la réalité et les fictions. Je fais un remplacement dans cette succursale, comme vous le voyez, je suis originaire de Martinique.


    Elle est bien enrobée cette dame, sa peau était écarlate avec des veines violacées et ses aisselles commençaient à mouiller le tissu rose de sa robe. « Oh, Bamboula, j’étais avant vous ! »*, qu’elle m’a dit quand je suis passé devant elle pour ouvrir. Je ne l’ai pas regardée. Alors, elle a bafouillé:

    — Excusez-moi, mes plus plates excuses... mais on en voit tellement... à la télé.

    — Faut sortir madame. Je suis directeur et je soigne votre compte comme celui des autres. 


    Je me suis installé à mon fauteuil, j'ai débranché le système d'alarme et je me suis adressé à l’amère André. À ce moment, une autre dame a sonné ; après avoir observé son apparence sur l'écran de contrôle, je lui ai ouvert la porte en appuyant sur le bouton adéquat, elle s'est dirigée tout droit vers un fauteuil et s’y est collée en pestant contre la canicule.


    Madame André voulait retirer 2 000 euros et, aussi, avoir le solde de son compte épargne. J'en étais au premier stade de ses demandes, c'est-à-dire à compter 1000 euros en billets de 50 ; vingt billets que peu de main avait dû toucher jusque-là, vu qu'ils étaient neufs.


    J'allais passer aux suivants quand on sonna ; furtivement j'ai regardé l'écran de contrôle, tout en incrustant la somme de mille euros dans ma mémoire afin de m'éviter de recommencer à zéro.
    Bien sûr, j'ai vu l’homme, mais son attitude m'a paru satisfaisante. On suit une formation succincte à la banque, comment évaluer un faciès en peu de temps ; ce n’est pas le nom exact, c’est avec des consonances plus techniques, plus sérieuses, mais ça veut dire la même chose.


    Vous savez, tout cela s’est passé en quelques secondes, je mets tant de temps à le relater qu'on pourrait croire que ça s'est éternisé, mais dans la réalité ce fut bref. En fait, je ne me souviens pas du tout de son visage. Sur l'instant, j'ai appuyé sur la commande d'ouverture de porte, et j'ai repris à 1000 avec madame André. Arrivé à 2000, elle s'est mise à hurler et la cliente installée sur le fauteuil a fait de même.


    J'avoue que sur le coup je n'ai rien compris à ces cris, car j'étais vraiment sûr de moi, 40 billets de 50, ça fait bien 2000. Pas la peine d’hurler m’dame André, pensais-je alors. J'ai repris la liasse de billets afin de la recompter une deuxième fois et, là en levant la tête, je me suis aperçu qu’elle ne me regardait pas, elle fixait le sol au pied de la porte d'entrée et continuait à pousser des cris très aigus.


    Le type qui avait sonné n'était pas vraiment entré, enfin il était entré, avait posé un objet au sol et était ressorti aussitôt. Je ne l’ai pas vu en action, pas tout vu, mais j'ai vite compris.


    D’ailleurs, il n'était pas bien loin, il était posté sur le trottoir, debout devant la porte vitrée de l’agence. Bien sûr j'ai eu un temps de réaction plus lent que mes deux clientes, car j'étais derrière le guichet et je ne voyais des gens que leur tronc.


    Je me suis levé, j'ai fait le tour et j'ai vu, et j'ai failli hurler moi aussi. Ce qui m'a calmé instantanément, c'est d'entendre la voix calme du type, je voyais ses lèvres articuler les mots que nos oreilles captaient très bien à l'intérieur, alors qu'il y avait des vitres insonorisées entre nous.

     

    * une variante d'une scène que je raconte plus loin dans "Erreur sur la personne". 

     

    (à suivre) 

  • Charité chrétienne quand tu nous tiens...

    Et oui, mes très chers frères :
      
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    Mais, faut pas exagérer quand même,
    lisez la prière du soir :
     
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    Et, allez mendier ou dormir ailleurs !
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    Amen ! 
     
     
     
     
     

  • A tes souhaits 2007, Lilli.

     

  • Sale con, va.

    En ce moment où l'on décerne des tas de titres (fin décembre, pour ceux qui liront ce mot en avril) je me décerne celui de l'homme le plus nul de l'année de mon quartier et pourtant il y a de la concurrence.

    J'ai des tas de raisons personnelles de m'octroyer cette charge, mais il m'est arrivé deux micro-aventures dans la même journée qui me confortent sur la justesse de cette distinction. R'miste nullatre que je suis, je ne tomberai jamais sur une fée et il ne m'arrive que des rencontres de "merdes", 1000 excuses pour ma trivialité.

    Il était midi, je rentrais à pied, une baguette doublement étêtée en main, un trottoir, une ruelle en sens unique que je remontais à contresens de celui des voitures, le décor est planté. Une fourgonnette s'arrête à ma hauteur, le chauffeur me hèle, je m'approche, il ouvre la bouche, un coup de Klaxon couvre ses paroles. Il provient de l'auto derrière le fourgon, une Golf noire à vitre teintée.


    Je me retourne pour dire au klaxonneur, que ce n'est qu'une demande de renseignement que ça va pas durer.
    Le chauffeur-livreur me demande où est l'école maternelle. Je veux lui indiquer qu'elle se trouve juste au bout de la rue dans laquelle on se trouve. Mais il n'entend rien parce que l'autre derrière klaxonne de toutes ses forces.


    Je crie : "Oh, deux secondes s'il vous plaît!".
    J'entends une porte qui claque et un mec qui hurle en s'approchant, "je vais te casser la tête si tu ne te tires pas". Il me tutoie et me menace comme le ferait le premier flic venu lors d'une banale garde à vue.


    Je à lui : Il demande simplement où est l'école?
    Lui à moi : Ta gueule, je suis pressé moi.
    Je à lui : Il demande juste ou se trouve l'école. Et puis, pourquoi vous me tutoyez, on se connaît?


    Sa copine hurle dans la voiture: "Viens on s'en va, il a rien fait..."  La prochaine baffe sera pour elle. En attendant, il continue son cinéma. Sur son pare-brise est collé un autocollant, Sapeur pompier.

    Il avance menaçant, je ne bouge pas, je reste stoïque, je ne sais pas pourquoi. Je ne vais pas partir lâchement en courant, je l'affronte. La trentaine, les cheveux ras, des muscles un peu partout, on appelle ça un "mocot" en patois toulonnais.

    Lui à moi :Je vais te massacrer!  

    Le fourgon reprend sa route.

    Lui à moi : T'as de la chance.

    Je à lui : Connard!

    Sa femme à lui : laisse-le.. Hiiiiiiiiii

    Lui à moi : T'as vraiment de la chance et il rentre dans sa Golf noire à vitre teintée et démarre en trombe.


    Il fait 50 mètres, je me retourne, faisant semblant de mémoriser son numéro de plaque (afin de l'impressioner, quoique?), il stoppe et enclenche la marche arrière. J'imprime les trois lettres de sa plaque et je repars. Il freine et repart dans le bon sens. Vite, je m'arrête et regarde encore dans sa direction. Il stoppe à nouveau, je vois ces feux de recul qui s'éclairent, c'est vraiment un mec lamentable.

     

    Il faut voter, Inscrivez-vous, je vois et j'entends ces conseils de partout et sur l'affiche dans cette rue, ça vote pour qui ce genre de mec? Est-ce vraiment important qu'un mec pareil vote? Est-ce vraiment une avancée pour la démocratie?

  • LA GARDE À VUE [Nouvelle 11 - Part 07 & FIN]

    Toutes les nouvelles dans l'ordre.

     

    À son «ami», Martin expliquera, alors que l'on prendra leurs empreintes dans le Bureau des entrants de la Maison d'Arrêt, qu'il n'est pour rien dans son affaire, qu'il n'a pu balancer personne vu qu’il ne savait pas qu’il allait passer.
    Et que s'il n'avait pas sonné à sa porte au plus mauvais moment de sa vie, rien ne lui serait arrivé. Ils ne seraient pas là tous les deux, s’il avait pu attendre un peu pour son fric.

    Il n'était jamais venu chez lui auparavant et il ne devait jamais venir, une règle. Simplement, Martin l’avait prévenu de son déménagement et du quartier dans lequel il emménageait, il ne désirait pas le voir à son domicile par respect pour Cécile et son fils. L'autre lui confiera avoir tourné en moto dans le quartier toute la journée, rue après rue, afin de trouver sa voiture. Il est tombé sur celle de sa voisine qui possède un modèle identique.

    *** 

     Avant d'être incarcéré, il est présenté au Juge d'Instruction ; sur la route, le petit blond à lunettes le prévient :


    — Si tu dis au juge qu'on vous a tapé, c'est ta femme qui payera. Rien de plus simple, on retournera la voir, vérifier qu'on n’a rien oublié et là, on trouvera de la poudre dans les chiottes, juste avant qu'elle n'ait eu le temps de tirer la chasse. Souviens toi le titre dans le journal, souviens-toi ton gosse. Et puis même toi, enculé, dans trois ans quand tu sortiras, on peut en trouver dans tes poches quand on veut !

    Lors de cette première confrontation avec le juge, Martin ne dit rien de ce qu'il a enduré durant la garde à vue.

    Son juge est une femme, piètre consolation, car un juge n'est ni un homme, ni une femme, il est la Justice. Ce jour-là, elle était fatiguée de sa longue journée de travail. Beaucoup trop de gens à juger, sans doute.

    Deux jours de manque, c'est dur, c'est beaucoup plus que dur. Je sais, j’insiste, mais ce n’est pas rien. Manque de dope, de clope, de bouffe, de respect, de compréhension, de soin ; le froid alors qu'il transpire, de la sueur froide (au premier degré) qui s’accumule, il frissonne, il a mal dans n'importe quelle position, son ventre n'est plus qu'un nœud, il vomit de la bile – des traces mélangées au sang maculent son blouson — et, il lui faut faire un effort constant afin de ne pas se vider par le bas.
    Il y a aussi le manque psychologique, il est prêt à admettre qu'il n'est qu'une merde, qu'il mérite de mourir. Et, en face de lui, il y a un juge qui ne dénote rien de particulier ; deux épaves tachées de sang sont assises en face de lui, elles ne peuvent pratiquement rien articuler et le juge ne se pose aucune question.

    L'être de Loi boit littéralement les paroles qui viennent des hommes de la Brigade, puis il interroge Martin, il écoute ses réponses sans parvenir à faire disparaître de son visage et de son regard, le profond mépris qu'il lui inspire. Cette violence, ce dégoût, cette répulsion alimenteront chez Martin un sentiment de mésestime durable.

    Profitant d’un silence, il demande :

    — Madame, je suis malade, puis-je voir un docteur ?
    — Le Juge…
    — Pardon ?
    — Madame Le Juge, on dit Madame Le Juge, vous comprenez ? Ne vous inquiétez pas,  Monsieur… il y a une infirmerie là où vous allez, on va vous soigner.

     

    ***

    Un mois plus tard, il reviendra sur ses premiers aveux, il mentionnera ces brutalités, à demi-mot car son avocat le lui déconseillera à ce moment-là. Le juge lui rétorquera alors qu'il lui trouve beaucoup d'imagination, mais pas la moindre preuve. Qu'il en a déjà vu et entendu, mais que là, sur ce coup, Martin fait fort ; presque, il en rirait avec elle. Il se trouvera nul.

    ***



    Martin est apprenti à la Brigade, il est vêtu de bleu-marine, il y a toujours un type en képi à ses côtés, c’est son formateur. Leçon, taper un dénommé «enculé» qui porte des lunettes, il faut le taper sur la gueule en faisant gaffe de ne pas casser ses lunettes, elles ne devront être brisées qu’à la fin de l’entraînement. Pour y arriver, un grand coup de pied dans le ventre, le type se plie en deux, un fort coup de bottin sur la nuque de l’enculé, quand il est au sol, la tactique consiste à lui tirer un coup de pied dans sa face d’enculé afin que les montures giclent, mais sans les briser, si le nez saigne c’est mieux
     Il est dans une grande salle, plusieurs apprentis s’entraînent ainsi, le sol est jonché de types recroquevillés, de lunettes et de sang. Martin est dispensé, il est là pour apprendre, il est allongé sur un lit de camp et il regarde...


    Il est réveillé en sursaut par le surveillant venu actionner la serrure de la cellule. Une vieille serrure avec une clef énorme, le mécanisme est bruyant. Le fonctionnaire de la pénitentiaire tape sur les barreaux de la fenêtre, il vérifie qu’aucun d’eux n’a été scié durant la nuit, il met fin brutalement au cauchemar du nouveau détenu. Martin est hébété, quel est cet endroit ? Où sont passés les apprentis ?

    Il réalise, il est arrivé hier soir, il est en prison, il a dormi une heure durant la nuit et en plusieurs fois, son corps est cuit. Que vont devenir Cécile et Léo  ? « Il fallait y penser plus tôt » qu’on lui répond.

    Au moins, il n'est plus un «enculé», il est devenu le détenu numéro 310373. Avant-hier dans la mâtinée, il était un autre qui bricolait, fêlé sans doute, mais plein d’espoir et entouré de tourterelles, il n’était pas encore brisé.

    Durant douze jours, il ne sort pas de la cellule, il décroche à la dure, il ne peut rien avaler sous peine de le gerber aussitôt. Il nettoie ses rejets à quatre pattes, avec du papier hygiénique qu'il dépose au fur et à mesure dans la cuvette des chiottes, pratique, car à la bonne hauteur dans sa position simiesque. Il aperçoit des cafards qui convoitent cette pitance nauséabonde.

    Une chance, ses codétenus ne sont pas des violents, ils le laissent ramper jusqu’à sa couchette. Aucun soin particulier de la pénitentiaire, sinon l'administration d'un mélange de calmants surnommé «la fiole» par le personnel médical et les détenus, qui à peine ingérée, est régurgitée par son corps.

     

    ***

    Huit mois plus tard, Martin passe en jugement. Il arrive au Tribunal menotté, escorté par trois de la Brigade. Il y a foule sur le parvis, un cameraman se jette sur lui, il traîne dans son sillage deux journalistes armés de micro. Martin ne se savait pas si important. Finalement, ce n’est qu’une méprise, le procès d’un notable de la ville, jadis coqueluche de la même presse, en est la cause.

    On l’a pris pour un autre, on le délaisse, il rejoint le cachot du Tribunal, situé dans les sous-sols. On est en juin, la chaleur l’accable, sa chemise bleu ciel est trempée de sueur.
    Il a changé de défenseur deux mois avant le jugement, son nouvel avocat, malgré ses promesses, n’est jamais venu le voir en détention. Il a juste consenti à rencontrer Cécile, le jour où elle lui a porté la somme qu’il exigeait. Il est connu sur la cité, il est le Bâtonnier.
    Martin le reconnaît dès son arrivée, l'avocat non puisqu’il n’a jamais vu son client. Il se trompe et se présente au fournisseur de Martin, enfermé dans une geôle contiguë, en lui annonçant, dans un effet de robe travaillé, que tout va bien se passer.

    Cinq minutes plus tard, Martin est dans le box des accusés. Le procureur, qui ne sait pas grand-chose de lui, l’accable pourtant de tous les vices, il n’articule pas, Martin perd la moitié de ses propos, il n’ose pas lui demander de répéter.

    Puis, le juge s’adresse à lui :
    — Alors, on vous a frappé, Monsieur… ?

    Un mois après son incarcération, il avait demandé à voir le Juge d’Instruction afin de lui dire qu'il avait été battu lors de sa garde à vue. Son premier avocat n’était pas d’accord avec son initiative, arguant qu'il n’avait pas de témoin qui pouvait certifier ces violences. Et que l’administration pourrait l’attaquer lui qui n’avait pas de preuve et une simple parole de toxico.

    — Non, monsieur le Juge.
    — Alors pourquoi c’est noté dans l’instruction ?
    — Je me suis trompé.
    — Bon, alors passons à autre chose…

    Pour sa défense, le Bâtonnier déclame, en bombant le torse :

    — Offrez-lui une seconde chance. Il a une femme, un enfant, du travail…
    Et pas de bol, se dit Martin.  Ce qui ne l’empêchera pas de penser, plus tard, que cette plaidoirie s’est révélée très coûteuse au mot.

    Ils ont délibéré, il se trouve face au juge. Il entend son nom suivi de la sentence :
    — Quatre ans…

    Martin est pétrifié, ses codétenus expérimentés avaient pourtant tous pronostiqué un ou deux ans. Mais le juge n’a pas fini, il joue, il rajoute, malicieux :

    —  … dont deux avec sursis.

    * * *

    * *

     

    Quelques années ont passé, Martin tombe sur un article du journal local, il va le découper et le garder, sans doute à tout jamais.
    Un type de cette brigade a été condamné à 14 ans de réclusion, pour le viol répété de la fille de sa compagne âgé de 12 ans et dans l’enceinte de la caserne. Dix-huit ans, sévère réquisitoire du au caractère pervers des viols. Durant le procès, ses supérieurs ont loué son sens du devoir.

    FIN

     


    quelques secondes de douceur...
    envoyé par areuh
  • LA GARDE À VUE [Nouvelle 11 - Part 06]

    Toutes les nouvelles dans l'ordre. 

    Jeudi matin, ses deux cerbères viennent le récupérer, ils ont la mine réjouie, rasés de près. Il est recroquevillé à l’arrière du break. Le manque plie son corps, il transpire, il pue, douleurs dans toutes les positions. Chaussé du reste de ses sandales, il regarde le monde avec un regard de cocker neurasthénique. Eux sont en pleine forme, ils lui annoncent que tard dans la nuit son associé a parlé, il a avoué n'avoir qu'un client et que c'était … le dénommé Martin :  « Toi, enculé ! »

    Ça leur suffit, un dealer qui a un seul client, pour boucler l'enquête avant le week-end. Martin est balancé par son client et par son fournisseur. Tout va pour le mieux.

    Revenu dans le même bureau, on lui octroie la même occupation que la veille, il se retrouve dans la même position, debout attaché au radiateur à prendre des baffes. Mais il n'est plus le seul. Des cris, des chocs, traversent la cloison qui sépare du bureau d'à côté, ils travaillent sur son fournisseur.

    Depuis, quand il lit ou qu’il entend qu'un type a avoué, il se demande toujours dans quelles conditions il l’a fait. La population se dit que s’il a avoué c’est qu’il n’est pas clair, y’a pas de fumée sans feu. Maintenant, il sait qu’on peut faire avouer n’importe quoi, enfin, au moins ce qui arrange ceux qui mènent l’interrogatoire. Surtout, lorsqu’il ne s’agit pas de délinquants endurcis ou de célébrités.

    Posées dans un coin de la pièce, il y a deux battes de base-ball usagées, une en bois, l’autre en alu. Il y a aussi un casque intégral qui a déjà pris pas mal de chocs et que Martin ne remarque qu'à l'instant où ses deux tortionnaires lui ordonnent de le mettre. Il refuse, ils lui enfilent sur la tête malgré son manque de coopération. Ce faisant, ils lui amochent le nez au passage, mais ce n’est rien, en fait c’est pour son bien, ce casque amortit bien les coups des battes qu'ils vont prendre plaisir à lui asséner.

    — Tu sais jouer au base-ball enculé ? lui demande le blond.
    — ...
    — Laquelle tu préfères ? questionne l’autre, une batte dans chaque main.
    — ...
    — On va t'apprendre à jouer au base-ball, tu vas faire la balle ! rajoute le premier.

    Au bout d'une dizaine de coups, ils se lassent, il n'y a personne d'autre dans la pièce pour rire de leur ingéniosité.

    C’est son deuxième jour de garde-à-vue, en peu de temps il croit avoir beaucoup testé, y compris le calibre chargé qu'on lui remue devant la gueule en le traitant de future bavure. C’est l’époque à Pasqua.

    L'enquête est close, tous les rapports sont tapés, la prochaine étape est la présentation au juge d'instruction. Le petit blond à lunettes se renseigne par téléphone sur le juge qui va instruire l'affaire, il sourit en entendant le nom, « c'est le plus sévère », dit-il.

    En ce moment dans la région, il ne fait pas bon passer en justice pour une affaire de drogue, dans l'échelle de l'abject même les incestes ont meilleure presse. C’est ça la justice, faut bien tomber, au bon moment et au bon endroit, une peine peut varier du simple au double selon le lieu où l’on est jugé. Dans le Nord, une injonction thérapeutique, dans le Sud, trois ans ferme.


    Le torturer n’est plus indispensable, c’est ce qu'il croit. Mais, maintenant c’est pour le fun, la détente après le labeur. La cerise sur le gâteau, Martin n’aime pas cette expression car il n'apprécie pas les fruits confits et, en particulier les cerises, mais elle est comprise par la majorité. Il pense être le gâteau et la cerise.

    Ils le traînent dans un bureau voisin occupé par d'autres types en uniforme, ils boivent l’apéritif, ils le placent au milieu de la pièce, l'un d'entre eux appuie sur le bouton Play d'un radio K7. Horreur c’est la Lambada, leur morceau préféré. Les deux ont toujours leur batte en main, ils se mettent à lui taper sur les pieds.

    — Danse enculé, danse ! crie le blond à lunettes.
     Martin n’a plus la force de soulever ses pieds nus, et eux tapent encore et toujours, comme des malades.


    En début d'après-midi, ils le laissent en paix durant un quart d'heure, l'un du groupe lui offre une clope et un verre d'eau. Il essaye de réfléchir à sa situation, à Cécile et Léo, mais il est trop mal, il tente d'étirer ses muscles, ses membres, se détendre enfin.

    La porte s'ouvre brusquement, le petit haineux le saisit par la chaîne des menottes, lui arrache la clop et le tire dans le couloir, il pousse une autre porte et entre dans un local voisin, Martin en laisse.

    — On va voir si tu le reconnais encore ton ami, avec tout ce qu'on lui a mis dans la gueule. Tu aimes l'humour noir, tu vas être servi ! Voilà ce qu’il lui dit durant ce court déplacement.

    Dans cette pièce, il y a des mecs en uniforme et un seul civil, celui qui est affaissé sur une chaise ; son visage est tuméfié, coloré rouge et violet. Il ne peut plus articuler un mot, sa mâchoire est fracturée. Lui aussi a dû beaucoup se débattre tout seul durant son arrestation.

    — Alors, t’as vu la tronche qu’il a, tu le reconnais ton ami ?

    Martin remue à peine la tête en avant, il a les yeux embués, ce n’est plus de la douleur, c'est autre chose…

    — Et voilà il l'a reconnu ! Écris qu'il a reconnu son complice !

    Un gendarme tape la phrase sur son clavier. Puis, à l'adresse du tabassé, le blond dit :
    — Oh l'ami, voilà le type qui t'a balancé !

    Et il repousse Martin dans le couloir. Il entend, à travers la cloison, son fournisseur hurler de rage. Le petit à lunettes lui dit :

    — T'aimes l'humour noir ? T'es servi mon enculé.

    Martin se sent baisé. Ce petit monstre veut le faire passer pour une balance, il a eut une illumination, une idée pour améliorer son quotidien et pourrir celui de Martin. C'est ça pour lui, l'humour noir. En fait, il ne doit pas aimer les noirs, il confond tout. Il doit avoir un gros chien qu’il dresse durant ses week-end.

     

    (à suivre) 

  • LA GARDE À VUE [Nouvelle 11 - Part 05]

    Il est dix-neuf heures, cinq heures qu’ils s’occupent de sa personne. L’équipe est sur le pied de guerre, ça bouge autour de lui. Grande excitation, ils l'emmènent perquisitionner son domicile.

    Il a la honte de sa vie, apparaissant les mains menottées devant Cécile et leur fils, encadré par des hommes en uniforme. Ils fouillent partout, Cécile retient Léo sur ses genoux. Bien sûr, l'enfant ne comprend rien à ce remue-ménage, à tous ces cris, il veut aller sur son père, un homme en uniforme lui interdit de le faire.

    Trois brigadistes, restés au rez-de-chaussée, perquisitionnent le garage, trois autres fouillent le premier étage où ils gardent Martin et sa famille.
    Putain de journée de merde… la sonnette du portail, qui donne dans la rue, se fait entendre, trois coups brefs, ça jette un froid. Le gradé qui est à ses côtés demande à Martin s'il s'agit de son dealer, il lui répond qu'il ne voit rien, que la personne est cachée par des branches et que son dealer ne connaît pas son adresse.

    Dessous, les trois autres sortent en trombe, on entend des cris, les crissements des pneus d’une voiture qui se tire et puis des voix. Le paisible quartier est en ébullition. Des «On l’a eu, on l’a eu !» remontent par la cage d’escalier. Posé sur une chaise, Martin regarde le spectacle comme si c’était un film, pourtant il fait bien partie de la distribution et il a le premier rôle, il regarde son fils qui est déjà si loin.

    Ils ne trouvent rien chez lui, sinon un minuscule «képa» tombé dans l’oubli le jour où il avait glissé derrière le meuble TV.
    Par contre, ils sont tout excités par leur seconde prise, elle les passionne plus que Martin, elle a résisté.
    Ça met un terme à la perquise, un regard embué à Cécile et Léo en guise d’adieu, il est entraîné au garage. Au sol, il y a un type allongé face à terre. Ses mains sont liées dans le dos avec du fil électrique trouvé sur place, elles sont reliées à ses pieds qui sont saucissonnés et tirés à hauteur des fesses.

    C’est son fournisseur. Pourquoi est-il là ? Mais, qu’est-ce qui fout là ? Martin lui doit un peu d'argent et l'autre l’a cherché. Il savait que Martin avait emménagé dans ce quartier, mais pas où exactement, c'est la Volvo de la voisine — elle possède le même modèle — qui l'a attiré devant sa porte. Il est parti en sprintant quand il a vu sortir trois types, dont un en uniforme, mais ils l'ont capturé.

    C'est de cette façon que Cécile apprend la vérité sur son mec. Ils ne croient pas à son innocence, ils ont l'intime conviction qu'elle aussi se défonce, ils ne croient pas les gens. De toute façon, c’est la compagne d’un toxico, elle vaut pareil que lui. Il se retourne vers les fenêtres du premier en atteignant la rue, Cécile tient Léo dans ses bras, ils le regardent partir. Le gradé ne lui a rien dit, aucune explication, elle ne sait pas ce qu’on lui reproche, elle ne sait pas où il va et quand il reviendra. Elle est seule, fragile.

    Le retour à la caserne s’effectue avec un passager de plus et dans la liesse générale. Jusque-là, leur histoire était plutôt mal barrée, ils avaient bien un mec à interroger, mais il n’avait rien à dire de grandiose, alors peut-être avec le nouveau ?

    La nuit humide est tombée. Le médecin légiste passe voir le gardé à vue, comme le stipule le règlement. Après une rapide consultation, durant laquelle Martin lui confie être en état de manque et souffrir du bras, il parle aussi des coups qu’il prend. Mais, le toubib doit avoir l’habitude, il le décrète bon pour le service.
    Deux gélules de paracétamol, pour les douleurs et le manque, lui sont administrées sur-le-champ, sans aucun effet vu l’état du receveur. D’autre part, le toubib indique qu'il souffre d’un truc plus grave à l'épaule, faut qu'il passe une radio d’urgence. Il ne leur dit pas qu’il faut s’arrêter de le taper. Martin le catalogue neutre et juste de passage. Il est tard et il veut rentrer chez lui. Il s’en va, Martin est désolé qu'il reparte si vite, il s'était attaché.

    Durant son trop court séjour, l'atmosphère s'est détendue. Ils s’adressent à lui comme à un autre humain, un des leurs, comme s’ils voulaient montrer au toubib avec quel respect ils traitent leur hôte. Les militaires discutent avec le légiste, c’est un habitué des lieux, ils parlent de leur dernier week-end et du match de l’équipe de France qui joue ce soir et ils oublient un peu Martin.

    Est-ce que leurs familles connaissent la nature de leur travail ? Leurs femmes se doutent-elles que ces mains qui les caressent dans la nuit s'écrasent le jour dans la gueule de pauvres types tels que lui? se demande Martin.
    — Alors, la journée a été bonne mon chéri ?
    — Ouais ! J’ai tapé dans la gueule d’un enculé de toxico, si tu voyais la tête qu’on lui a refaite ? Et la tronche de sa femme et de son gosse, si tu savais. Ce métier rapporte vraiment des joies intenses à ceux, comme moi, qui savent les savourer. Viens, j’ai trop envie de toi… Tu verras, demain le monde sera meilleur, un peu grâce à moi.

    Quand bien même, grâce au docteur, il prendra moins de coups dans la figure ; après le départ du toubib, ils se focaliseront sur le bras blessé. Ils ont un certificat médical prouvant qu'il s'est blessé tout seul en tentant de se sauver durant son interpellation, donc ils sont couverts ; de plus, le bras c'est pratique pour les traces, moins apparentes.

    L’endroit est enfin calme, une bonne partie de l’équipe est partie perquisitionner la piaule de son fournisseur. On s’occupe de lui trouver un abri pour la nuit, deux gardes l'emmènent dans une autre caserne.

    Il passe sa première nuit dans une cellule. Le militaire de service est plutôt débonnaire, donc ça existe. Il lui porte un gros sandwich, taillé dans un demi-pain-restaurant, avec d’épaisses tranches de mortadelle introduites dans la mie.
    Martin n’a pas faim, la vue et l’odeur de cette nourriture lui retourne le cœur. Ça sent fortement la mortadelle, la cellule sent la mortadelle, le manque exacerbe son odorat. Il passe la nuit à effectuer des allers-retours entre son sommier en béton et les chiottes à la turque, il se vide, il vomit sa bile.

    Il ne dort pas, il pense à Cécile, à Léo et à sa mère quand elle va apprendre ; encore des souffrances pour elle qui n’a pas vraiment été gâtée par la vie, comme on dit. Sa compagne ne pourra se confier à quiconque, qui va l’aider ? Elle n’a aucun élément, c’est un cauchemar pour elle, aussi. Elle doit assumer, mener Léo à l’école demain, comme si tout allait bien, reprendre son boulot et tout garder pour elle.

    Et son fils, à cet âge où tout est si important pour le reste de l’existence, il a lu Dolto. Et à lui-même, brisé physiquement et mentalement, par ce traitement. Il culpabilise, ce qui n’arrange rien, ce qui l’enfonce un peu plus avant de repenser à la même chose. Il ne sait pas ce qu'il encourt, il trouve débile que ça arrive au moment ou il s'en sortait, où il refaisait enfin des projets.

     

    (à suivre) 

  • LA GARDE À VUE [Nouvelle 11 - Part 04]

    Il saisit le tome Pages Jaunes et se place devant Martin ; là, il constate que le gardé à vue est plus grand que lui, impossible de lui taper sur le crâne sans l’aide d’une chaise. Hélas, pour Martin, la satisfaction de le voir ainsi ne dure qu'un instant. Le second cerbère n'a pas de mal, il est le plus grand des trois, il prend le tome Pages Blanches et l’associe violemment au sommet du crâne de Martin, un grand coup. Sous le choc, la tête penche vers le sol, dans cette position, elle se trouve enfin à portée de main du méchant gnome qui trépigne d’impatience. Chacun leur tour, le grand quand Martin se relève, le petit quand il est bas, ils tapent, c'est bien réglé. Il tombe à genoux, il ne peut s'accrocher les mains dans le dos. Ils le remettent en bonne place, par les cheveux.



    Martin est sonné, il tente de faire le point, c’est certain il use d'opiacé, c’est le matériau de son armure et, c’est interdit par la loi. S’il en consomme ce n’est pas pour narguer la société, c’est pour régler, pas de la meilleure façon — il n’en connaît pas d’autre — un problème résiduel, on dira avec la vie. Il n'agresse et ne fait du mal à personne, il n'arrache pas le sac du troisième âge, c’est lui-même qu'il détruit méthodiquement et du mal, il n'en fait qu'à ceux qui l’aiment ; c’est ce qu’il pense.

    La nuit tombe, la lumière des néons
    n'arrange rien, à quelques dizaines de mètres de canalisation de son radiateur, les épouses des hommes de la Brigade sont dans leur cuisine ; elles préparent le dîner, les gosses sont devant la télé, les plus jeunes dans le bain. Martin adorait donner le bain à Léo.
    Les mecs sur qui l’on tape, souvent ils lâchent des cris, des hurlements, des plaintes qui doivent parvenir, même avec déperdition, à hauteur de ces fenêtres ; peut-être même, se répandent-ils par la tuyauterie du chauffage central.

    Cécile doit donner le bain à Léo, c’était un moment de joie, de jeux, elle doit s’inquiéter de son absence. Il est à genoux, ses mains sont accrochées dans son dos à la partie supérieure du radiateur.
    Il n'a plus rien à avouer, malgré les féroces incitations de ses hôtes.

    Les baffes, les bottins, il a peur pour son bridge. Il essaye, quand il en a le loisir, de proposer à leurs mains un endroit de ses joues sans conséquence pour l’appareil. S'il cède et gicle, ils vont le piétiner. Martin l'imagine posé sur leur étagère à trophées, entre deux portraits. Il voisinerait des pipes à eaux, des « shiloms », une collection impressionnante de seringues usagées. Des articles de journaux, découpés dans le quotidien local et qui relatent leurs exploits, sont punaisés au mur. Une photo les immortalise à côté de trois pieds de cannabis qu'ils ont arrachés eux-mêmes. Sa dent côtoierait ces vestiges avec comme épitaphe : « dent d'enculé ».

    Sur le même mur, il y a une fenêtre qui donne sur le boulevard. Il est très fréquenté, les actifs terminent leur journée à cette heure. Les passants et les autos défilent sans arrêt, les cars bloqués par la circulation restent à l'arrêt devant lui. Les gens ont l'air triste et résigné, sauf les plus jeunes qui s’agitent plus. Il ne comprend pas qu'ils le regardent prendre des coups sans réagir. Certains le regardent puis se recoiffent avec leurs doigts. Plus tard, en revenant sur les lieux il constatera que ces vitres sont comme des miroirs sans tain ; on voit la rue, mais la rue ne distingue rien de ce qui se passe dans ces bureaux. Il n'existe plus, son nouveau nom est «enculé» et son avenir : punching-ball à la Brigade. Le plus grand le ramène sur terre en innovant, il lui tire un coup de coude dans le bide. Il doit avoir entre trente et trente-cinq ans, ses cheveux sont déjà gris. Il est en civil, comme l'autre, tee-shirt, jean et rangers. À part leur chef en uniforme, ils sont tous en civil, ils sont tous en jean. Il porte une ceinture en cuir très large. Il se place en face de Martin et tout en la retirant, il lui propose qu'ils aillent tous les deux s'expliquer dans le garage, « entre hommes ».

    — Pourquoi, on n’est pas entre hommes ici ?
    — Tu aimes l'humour toi, hein... enculé ?

    Martin se dit que c'est un piège. Il ne tient debout que grâce aux calottes qu'il lui tire, aidé par son collègue, d'un côté puis de l'autre. Sans doute, ils vont rire de lui devant leur pastis ce soir au bistrot du coin, ou badiner avec leur compagne. Ainsi va la vie. Il a mal au ventre, il ne peut soulever son bras gauche, il lui semble avoir pris dix ans dans la journée, et l'autre veut qu'il le suive au garage. Retourner dans ce maudit garage avec ce type motivé et surentraîné, Martin ne l'imagine pas. Le grand, déçu par son prisonnier, remet sa ceinture.

    Pourquoi ils gardent leurs bagues pour me taper ? Pour faire plus mal, c'est tout. Et d’ailleurs, pourquoi ont-ils des bagues, se demande Martin.

    Un filet de sang coule entre ses lèvres, il l’essuie sur le col de son blouson.

    — J'ai soif, je peux avoir de l'eau ?
    — Ta gueule, enculé !
    — Il faut que je pisse.
    — Tu vas la fermer, raclure !

    Ça fait trois heures qu'il est debout et attaché, les nausées se font plus sévères, le manque l'amoindrit. Le petit à lunettes est assis devant la machine à taper, il essaye de rédiger son rapport, c'est le côté le plus chiant du boulot, il faut s'expliquer avec des mots, l'autre sort.

    — C'est pas la peine que je demande une clope… ?
    — Oh, putain, l'enculé, il me fait de l'humour noir maintenant, on va t'en filer de l'humour noir. Tu vas voir, trois ans d'humour noir, aux frais de l'état. Alors, tu le connais Yves ?
    — Oui, depuis longtemps.
    — Il nous a dit que tu étais un gros dealer !
    — C'est faux !
    — Écoute bien ce que je vais te dire, si tu n'avoues pas, que tu ne craches pas de nom, il va y avoir un beau titre dans le journal demain, dans le genre: «Trafic d'héroïne chez une respectable institutrice», voir nom et photo à l'intérieur. Je te ne parle pas de ton fils, il sera placé à la DDASS.

    Martin désire sa mort, mais qu'elle soit lente. Ses types ne sont pas comme lui, ils ont la même apparence, mais c’est à l’intérieur qu’il y a divergence. De quelle mission se sentent-ils investis, dans quel monde évoluent-ils ? Un monde où tout leur est permis, un monde où ils peuvent détruire tout ce qui ne leur ressemble pas. Qui leur apprend les ficelles du métier ? Mais à qui se plaindre, se demande Martin.

    — Ton métier, c’est quoi ?
    — Maquettiste.
    — Tu fais des maquettes ? C’est pas un métier, c’est un passe-temps, enculé !
    — Je mets en pages des revues, des livres…

    À l’adresse de son collègue qui revient :
    — T’entends, lui aussi c’est un écrivain, on tombe que sur des enculés d’intellectuels.

    Rien que pour Martin :
    — C'est la loi des séries, on est tombé sur un mec comme toi, il y a un mois, il nous a dit qu’il écrivait, qu’il allait écrire tout ce qu’on lui avait fait. Note qu’il aura le temps, il a pris cinq ans.

    Ils refont leurs calculs, en calculant les nombres de doses qu'il est censé vendre tous les jours. Il signe le rapport, il ne veut pas que Cécile paie pour lui, il ne veut pas qu’ils retournent la harceler. C'est l'arme fatale, la pression sur la compagne et l’enfant du futur détenu.

     

    (à suivre) 

  • Cinq euros, six mois de "bonjour!"

    medium_requin.jpgJe passe tous les jours, pour aller acheter mes clops, devant une poissonnerie. Je regarde l'étal, puis le poissonnier, il ne m'a jamais salué depuis des années. Je n'achète jamais de poisson et je n'ai plus les moyens de me payer des coquillages, ce qui explique ce mépris, je pense. Et puis je ne peux saluer tous les commerçants du quartier.

    Au début de cette année, je me suis retrouvé dans la queue formée par des parieurs PMU du dimanche, il était devant moi. Un billet de cinq euros est tombé de sa poche arrière quand il en a sorti ses bordereaux. Je l'ai ramassé, j'ai tapoté sur son épaule et lui ai tendu le billet. Il était très content. Je n'ai pas gagné au tiercé ce jour-là, comme quoi un bienfait peut-être perdu quoique en dise le proverbe.

    A partir de ce jour, ce monsieur me fit un grand sourire en me saluant à chacun de mes passages. Même quand je le croisais sur le trottoir où à la poste, sa moustache décollait et j'apercevais sa dentition. 

    Six mois, ça a duré six mois et puis, le fréquence des salutations a baissé pour définitivement stopper. Il ne me regarde plus.


    Autre chose, sans aucun rapport avec mon histoire passionnante avec le poissonnier. J'ai envoyé ce matin mon 200 ème CV avec photo à un employeur. Il y a donc des centaines de gens que je ne connais pas mais qui eux savent tout sur moi. Toute ma vie privée, professionnelle, mes passe-temps, ça ne me plaît pas du tout, surtout pour ce que ça me rapporte. Ces millions de chômeurs, de CV, c'est un énorme fichier, ça m'étonne qu'un diplômé ne se soit pas encore jeté sur ce marché.

     

  • LA GARDE À VUE [Nouvelle 11 - Part 03]

    Ils lui tirent des baffes chacun à leur tour, faut savoir s'économiser, connaître ses limites, le défilé va durer deux heures, ils se relaient. Ses mains attachées dans le dos ne lui servent à rien quand il perd l'équilibre sous les coups, chaque baffe le déporte contre le mur, chaque fois ils le traitent d'enculé. Il glisse au sol, on le relève par les cheveux.
    Il y en a un, plus petit que les autres, qui s'acharne à la tâche, ses cheveux sont bouclés, d'un blond tirant sur le blanc, il proclame que Martin a un petit sexe, il se marre, les autres aussi, il porte des lunettes. Voudrait-il que Martin ait une érection ? D'où vient cette haine ?

    Enfin, ils font une pause. Jusque-là, ils ne lui ont demandé qu'une chose, où a-t-il caché la drogue qu'il devait donner au dénommé Yves ? Il leur dit la vérité, il n'a rien car il comptait demander à Yves de le dépanner, donc ils remettent ça. C'est sans fin. Ce sont des sportifs, le seul qui fume n’a pas le temps de terminer sa clope, ils se remettent déjà au boulot. Fin de la pause.

    Ils ordonnent à l’enculé de se rhabiller, il s'exécute, ils lui repassent les menottes dans le dos et le laissent pieds nus. Il ne doit toujours pas s'appuyer contre le mur, c’est entendu.
    Ils se rabattent sur la Volvo, ils éventrent le siège conducteur, arrachent les protections de portes, démontent la banquette arrière et brisent la tablette située aussi à l’arrière. Ça les rend fou furieux de ne rien trouver. Toutes les excuses sont bonnes pour le taper sur la gueule au passage, tout en tournant autour de sa voiture, chaque pièce qu'ils démontent sans rien trouver dessous, ils lui en tirent une.

    — Enculé, où c'est que tu l’as cachée ? Tu vas nous le dire, on sait que tu en as... T’as été balancé ! éclate un des tireurs de baffes.

    Et patatras, le petit, celui qui portent des lunettes, a une révélation :

    — Tu l'as avalée enculé ! Oh les mecs, regardez les traces blanches autour de la bouche, visez ça il l'a avalée quand on le regardait pas !

    Martin explique qu’avec les mains attachées dans le dos il lui est difficile d’avaler quoique ce soit. Un grand coup dans le ventre, pour changer, vient ponctuer sa réflexion pourtant empreinte de bon sens.

    Les baffes se remettent à pleuvoir. Malgré ses explications, ils ne le croient pas. Il est mal barré, chaque fois qu'il relate la réalité, elle leur déplaît. Elle n’est pas conforme à leur attente.

    Ils le haïssent. Ils comptaient faire un flag, arrêter un gros revendeur, avec le fric, le client et la marchandise, et ils n'ont rien de tout ça. C'est du boulot de monter une opération comme celle-là. Il faut demander au procureur, en général il dit oui tout de suite par téléphone. On fait monter l’adrénaline des heures auparavant, on carbure à fond. Le combat du Bien contre le mal. Et puis on espère qu'on va tomber sur le coup, celui qui fait passer sur le journal, mieux, aux régionales de FR3 et monter en grade.

    Ils ne trouvent rien dans la voiture sinon un autre comprimé du même genre que celui qui lui a laissé la trace blanche. Ils sont déçus. L'auto est en pièces, la fouille se termine.

    Tous ensemble, entourant Martin, ils sortent du garage. Il se demande s'ils vont changer de tactique à son égard. Ils le conduisent dans un bureau. Il doit rester debout, les mains attachées dans le dos, reliées à un radiateur. Le manque continue à faire son effet, il transpire, grelotte, des douleurs…

    Dans cette pièce, restent avec lui, le blond à lunettes et un comparse beaucoup plus grand et athlétique. Il y a un bureau qui supporte une machine à taper. Ils prennent sa première déposition, il répète tout ce qu'il a déjà dit jusque-là, que son fournisseur le contacte par cabines téléphoniques interposées. Il dépose un numéro de téléphone sous l'essuie-glace de la Volvo et l’heure à laquelle Martin doit appeler, après ils se fixent un rendez-vous. Il ne connaît pas son nom.

    Il dit qu’il n'est pas un  gros dealer, qu'il travaille, que sa femme travaille, et qu'il ne s'est pas enrichi, au contraire. Et que, s'il ne se défonçait pas, il ne vendrait pas. Il peut raconter ce qu'il veut, ils ne le croient pas.

    Ils lui demandent combien il vend tous les jours. Ils lui disent qu’un type qu'il sert a été pris devant une école en train de vendre sa saloperie à des enfants.

    Il précise qu'il ne vend pas tous les jours. Qu'il partage en quatre les trois grammes que lui livre son fournisseur, et qu'il les répartit entre trois adultes de son âge. Et combien il fait de bénéfice, il n'en fait pas puisqu'il consomme.

    Ils l’accusent d’être un marchand de mort. Il demande le nom du type piqué devant l’école. Ils lui disent que c’est Yves, mais il ne sera même pas cité au tribunal, juste une balance, c’est une histoire bidon pour le déstabiliser.

    Ils font des calculs, ils veulent qu'il précise combien il vend journellement, multiplier par trente pour obtenir la somme mensuelle. C’est le top pour leur rapport, ils veulent établir combien il gagne de fric, combien il vend de doses par jour. Martin coopère, mais il ne peut inventer juste pour leur faciliter la tâche.


    Peut-être, c'est comme dans les films. Martin a entendu que les scénaristes vont sur le terrain voir comment va la réalité, les acteurs le font aussi pour s'imbiber de l'ambiance. Alors sans doute, il y a un gentil qui va faire son entrée, lui donner une clope, un verre d'eau et discuter gentiment. Dans les films et séries il y a toujours le méchant qui hurle, qui frappe et puis il sort, laissant la place à un plus doux, c'est des méthodes psychologiques. Mais dans son cas, il n'y a que des méchants.

    Donc ça continue, dès qu'il a la faiblesse de s'appuyer contre le radiateur, le grand cerbère se met à hurler sur lui, comme s'il désirait que ses mots s'écrasent sur sa figure en faisant des taches.

    — Faut pas t'appuyer salaud d'enculé, t'es sourd ou quoi ?

    Et encore deux baffes. Le petit blond à lunettes, qui était sorti, revient trop vite au goût de Martin, il a ramené deux bottins qu'il pose sur le bureau.
    — Bon maintenant on va rigoler un peu ! qu'il décide.

    (à suivre) 

  • LA GARDE À VUE [Nouvelle 11 - Part 02]

    [Nouvelle 11 - Part 02]

    Deux voitures ont surgi, elles bloquent la sienne, une en épi par devant et la seconde à l’arrière. Une dizaine de types entourent la Volvo, ils crient, il ne comprend rien à ce qu’ils disent, l'autoradio est à fond, les vitres sont remontées. Il a peur, il baisse du coude le bouton qui condamne l'ouverture de la porte.

    Un des mecs sort un calibre et lui colle le canon sur la vitre à hauteur de sa tempe. Une balle est là, à quelques centimètres de son cerveau, il saisit l’urgence, il ouvre, on l’éjecte, il ne touche plus le sol, la trouille le pétrifie.

    Il comprend mieux quand l'un des types passe un brassard rouge autour du bras, il s'agit de la Police.

    Ça le soulage un peu de le constater. Niaisement, il ne se considère pas comme un délinquant, il n’a jamais eu de contact violent avec les forces de l'ordre. En même temps, il pense qu'il doit y avoir une erreur, un commando surentraîné, surexcité, surmotivé, rien que pour lui, petit toxico, un pas grand-chose dans la chaîne de la délinquance. Il n’a pas tort, il y a bien une erreur, c'est lui.

    Martin attendait inconsciemment cet instant, il sentait qu’un jour ou l’autre il aurait des comptes à rendre, il attendait aussi ce moment, comme un ultime secours, le moyen de s’en sortir. On l’aiderait, puisque la société le considérait comme un malade, il allait redevenir normal. Quel con.


    Quelques jours auparavant, il s'était présenté à une association d’aides aux toxicos. Un docteur généraliste et un psy, très élégamment vêtus, l'avaient reçu dans de jolis bureaux meublés design avec de belles plantes d’intérieur.
    En attente, il leur avait confié ses problèmes de dépendance, il était reparti avec une ordonnance, de l’Efferalgan pour les douleurs et des conseils de sevrage à la dure. Combien de toxicos étaient-ils ressortis amers de cet endroit ? À l’époque, les produits de substitution n’étaient pas l’option choisie par les gouvernants. Ils étaient des adeptes de la méthode forte, la prison.

    Il s'était retrouvé bien seul, en détestant ces deux-là qui devaient avoir le sentiment du travail bien fait dans leurs jolis costumes, dans leurs locaux subventionnés par diverses administrations. Sans doute des hommes félicités pour leur travail et reconnus par la bonne société.
    Après tout, ils ne se droguaient pas eux. Ce n’étaient pas de leur faute si des déchets ne savaient pas régler leurs problèmes autrement qu’en se défonçant. Ils essayaient de bien faire et lui il était si peu reconnaissant.


    On l'arrache du siège, on le couche au sol. Un genou tient sa tête plaquée sur le bitume qui s’imprime en relief sur sa joue. Quatre mains lui retournent les siennes dans le dos pour lui passer les menottes. Ils le relèvent pour le placer à plat ventre sur le capot de sa voiture, pour la fouille. Ils sont très excités, ils vocifèrent dans ses oreilles comme s'il était l'ennemi public numéro Un et sourd de surcroît.

    Hurler ainsi a un effet psychologique sur le récepteur. Ça réveille une sensation de terreur chez l’individu, datant d’une période de son enfance, s’il a été élevé par un adulte violent, éduqué par des instituteurs pervers ou martyrisé par une quelconque autorité. Cela doit s’apprendre, c'est pensé, ça fait partie de la formation. Ils ne lui disent pas ce qu’ils lui reprochent mais ils hurlent, faut qu’il obéissent, il est à eux.

    À partir de là, ils s’autorisent à le rebaptiser, son nouveau nom est : l’enculé !. Plus un qui ne s'adresse à lui sans cette entrée en matière. Un des leurs prend sa place au volant de la Volvo et lui la sienne dans l’un des deux breaks bleu marine. Le trio traverse la ville, pour rejoindre le QG, toutes sirènes dehors comme s’il y avait le feu, comme s’ils étaient pressés d’accomplir leur tâche.



    Martin souffre de l’épaule : un arrachement osseux, lui précisera plus tard le médecin de l'hôpital.

    — Oui c'est lui, il s'est fait ça tout seul en se rebellant, il voulait s'enfuir ! mentira une armoire à glace qui maintien l’ordre, au moment de remplir un document administratif.


    Les feux tricolores ne les arrêtent pas, les autres autos s’écartent au son du pin-pon, la traversée de la ville se passe comme dans un film projeté en accéléré. Deux ou trois minutes pour un trajet effectué en temps normal en quinze. Il profite mal de ces derniers moments avant chambardement. Il ne dit pas un mot, il est stupéfait.
    Eux savaient ce qui allait arriver, mais lui, il découvre ce scénario sur lequel il n’a aucune prise, ses co-passagers sont satisfaits. Il regarde les piétons, d'autres qui attendent le bus et qui n'ont pas, comme lui, un gros nuage noir menaçant d'éclater au-dessus de leur tête. Martin a oublié son état de manque. Les deux breaks s’engouffrent sous un porche qui donne dans la grande cour intérieure de la caserne, un planton en uniforme salue la mission au passage. Ceux qui l’ont arrêté sont tous en civil, sauf un à moustache noire fournie, mais ici il n’y a que des types en uniforme bleu marine.
    L’endroit est grand comme un terrain de foot pentagonal, il y a d’autres voitures bleu marine, il y a aussi des voitures civiles. Sur trois côtés et sur trois étages, les appartements des familles de ses hôtes offrent leurs balcons aux rayons du soleil. Le quatrième est réservé aux bureaux.
    Une femme de militaire taille ses géraniums, elle jette un coup d’œil rapide sur les deux voitures puis disparaît derrière ses rideaux.

    Les huit portières claquent à tour de rôle, ils l'emmènent, surtout pas avec ménagement, vers le cinquième côté où trois grandes portes fermées par de grands rideaux de fer sont à l'ombre à cet instant de l'après-midi. Un des rideaux est relevé permettant le passage de sa Volvo qui vient d’arriver, de Martin et d'une dizaine d'agents, puis il est rabaissé. C’est un garage, dix mètres sur dix de surface, quatre de hauteur. Ils rigolent entre eux, de la vie, de lui et de tout le reste. Ils parlent de leurs enfants, de leurs femmes, la vie est belle.

    Ils le libèrent une minute des menottes afin qu'il se mette à poil, pour le fouiller. Il est nu, les mains menottées dans le dos, en face de dix types, il doit prouver que son anus n'abrite rien de prohibé.

    À l’aide d’un couteau, un brigadier démonte les semelles de ses sandales, pour vérifier s'il n’y a pas caché de la drogue. Martin s'imagine livrer ses sandales à un client, et devant repartir avec celles de l’autre qui contiendraient l'argent correspondant, ça ne le fait pas rire.

    Il est debout à dix centimètres du mur, mais il ne faut pas qu'il s'y repose sinon il prend une mandale, une grosse, une énorme. Il est arrivé jusqu’à quarante ans sans prendre de baffe, au premier sens du mot.
    Et des baffes comme celles-là, il faut s'entraîner pour les balancer, il faut prendre aussi un certain plaisir à les balancer. On a dû leur dire beaucoup de mal sur lui, ils ont l’air de lui en vouloir.
     Chaque fois sa tête explose, de petits points blancs apparais sent, scintillent et s'en vont, remplacés par d'autres. Peu de personnes le reconnaîtront sur la photo donnée au journal le lendemain, il a enflé. Sa photo, son nom dessous et un article, le tout fourni par la Brigade. Pas un mot pour essayer de défendre avant de statuer. Enfin, on va lire son nom et, avec cet article, ça ne sera plus la peine de le juger, livré en pâture. Il ne sait pas encore ou tout cela va le mener, en tout cas pour son job, c’est bien fini et pour sa vie, il verra plus tard comme elle a été transformée. Il est drogué, il faut qu’il paye, il va payer.

     

    (à suivre)

  • LA GARDE À VUE [Nouvelle 11 - Part 01]


    C’est un mercredi, un mercredi 13 des années 90. Ils viennent d'emménager et Martin a quelques travaux à faire dans la maison, du genre poser : des étagères, des tringles à rideaux, des crochets... Cécile, sa compagne, est institutrice. Ils ont un garçon de 4 ans, Léo.

    Martin effectue depuis quelques jours des démarches administratives, il veut se mettre à son compte comme formateur. Il donne déjà des cours d'informatique – comme salarié — pour un centre de formation, la rentrée est dans deux jours. Il semble enfin avoir trouvé sa place dans ce grand troupeau dont il avait la sale impression d’être exclu. Leurs salaires permettent de louer ce rez-de-chaussée de villa dans un quartier semi-résidentiel. C'est une belle journée, du soleil partout, un succédané de La petite maison dans la prairie.

    Mais le décor, son corps s’en fout, il est parcouru de frissons, ses articulations le font souffrir, il a froid puis chaud et il sue, il a encore plus froid alors que des promeneurs en short passent devant ses fenêtres, dans la rue, ils discutent en riant.
    Ça s’appelle le manque. Les utilisateurs de stupéfiants connaissent et redoutent tous cet état. Martin se dope. Il n'y a pas grand monde au courant, juste les quelques avec qui il partage cette particularité. Il ne sait plus vraiment rire.

    Il ne cherche pas le flash qui laisse sur le cul, non, juste être bien, effacer le malaise. Dans le temps, il pensait gérer, maintenant il a compris à quel point le produit l’a manipulé. Sa compagne ne se rend pas compte qu'elle vit avec un toxico. Il la trompe. Il voudrait lui en parler, elle l'aiderait, mais le courage lui manque, comme un gosse, il remet toujours. En attendant il snife dans les chiottes, en cachette, jamais il ne pique du nez, mais il n'est pas particulièrement fier de sa personne.

    Ce matin, Cécile est sortie faire des courses, accompagnée de Léo. Vers onze heures, Yves — l'un de ceux avec qui il partage sa particularité — téléphone, il demande à être dépanné, ce qui est clair dans leur jargon, il cherche de la dope. Martin reste vague, il ne veut pas s'étaler, il se méfie des écoutes. Ils se fixent rendez-vous pour le début d'après-midi. Martin devant se rendre à la banque, afin de déposer des papiers pour une demande de prêt, le lieu du rencard sera fixé sur son itinéraire.

    Martin lui apprendra alors qu'il n'a plus rien depuis la veille et qu'il compte sur lui pour ne pas être malade prochainement. C’est comme ça dans ce milieu, celui qui vend un jour devient client de son client quand son plan est tari.

    Il est rongé par ses contradictions, il ne peut continuer à mentir, Cécile ne le mérite pas, et puis il y a Léo qui pousse sur ce mauvais terreau ; il désirait être un bon père, ne pas reproduire, c’est raté. Il ne s'aime pas, il n’aime pas cette double vie, déchirée par une ligne blanche ; d'un côté l'habit du citoyen lambda, de l'autre celui du drogué revendeur, carnaval intime si peu reluisant. Et il n'est bien nulle part. Il n'est satisfait momentanément, que lorsqu'il l’a reniflé, cette ligne.

    Comment réagira-t'elle ? Bien sûr, elle ne va pas apprécier, il lui ment depuis des mois. Bien, mais après cette première réaction, naturelle, elle va l'aider, certain quand il y réfléchira, un peu trop tard. Il remet, lâche et toxico, ça va si bien ensemble. Peur de la réalité, il pense à sa mère méditerranéenne quand, enfant, elle lui chantait : Aujourd'hui peut-être, peut-être demain...

    A priori, Martin a tout pour être bien, une femme, un enfant, un boulot qui lui plaît, un joli cadre de vie, et il nie l'évidence, il pourrit la situation. Il a  ses raisons, il y a un truc qui cloche dans son passé.

    Une sale journée s’annonce, il ne tiendra pas longtemps, son dealer l'a oublié, ça n'est pas grave pour lui. Deux jours de plus ou de moins, pour encaisser ce n'est rien, de toute façon, il encaissera, le client ne partira pas, il a trop besoin de lui.

    Deux jours de manque, c'est un tas de minutes à compter ; c'est aussi un beau paquet d'idées fixes, bien noires, qui se réveillent, patientes elles attendent toujours qu'on règle leur compte. Après le repas, il réunit les documents dont il a besoin pour la banque, puis il embrasse Cécile. Léo s'amuse avec le fils du voisin, il ne s'aperçoit pas du départ de son père. À quoi bon le déranger dans ses jeux, Martin sera de retour dans une heure ou deux. L'enfant ne verra plus son père durant un an, sans explication qu’il puisse comprendre.

    En montant dans sa Volvo blanche, il constate qu'il a aux pieds de vieilles sandales d'été, mais il a la paresse de remonter en changer, après tout il ne doit sortir de l'auto que pour pénétrer et ressortir de la banque, elles suffiront pour ces quelques pas. Dans le vide-poche, il y a des pastilles facilitant la digestion, il en glisse une dans la bouche. Elle va laisser une trace blanche aux commissures des lèvres, une trace qui aura une conséquence disproportionnée.

    Il actionne la clef de contact, il klaxonne en passant devant la maison. La journée est ensoleillée, les couleurs de l’automne commencent à grignoter celles de l’été, il y a des tourterelles un peu partout, dans les arbres, sur la route, les toits et les fils électriques. Elles décollent et se reposent aussitôt.

    Cinq minutes plus tard, il est à l'endroit convenu avec Yves, tout est désert, anormalement désert. Une large avenue bordée de villas avec jardin. Il se gare près du trottoir pour ne pas gêner la circulation, il coupe le moteur.

    Tout se passe très vite, en deux secondes l'endroit est surpeuplé, c’est à cet instant que sa vie bascule.

    (à suivre) 

  • LE CHIEN [Nouvelle n°10 - FIN]

    TOUTES MES NOUVELLES  sont là!

    (suite & fin)

    L’angle de vision de Lucien ne lui permettait pas d’apercevoir l’occupant de l’attelage, il ne voyait que la face avant du tiroir-rangement. Par contre, il se sentait de plus en plus lourd, comme écrasé par les infiniment petites, mais très nombreuses particules d’air qui l’entourait. Finalement, le meuble passa devant le fauteuil où était affalé le livreur, il put voir le chien.

    medium_chien3.1.2.jpg Lucien avait déjà vu des statues de chien, peintes de couleurs vives, enduites d’un vernis brillant et avec un trou au milieu du crâne, pour y déposer les parapluies. Il en avait déjà vu chez des clients, dans des bistrots, mais jamais de ce genre, tout en plâtre, avec un tube en plastique transparent, d’un diamètre de quinze millimètres, qui sortait de la bouche et pendait dans le vide, sur vingt centimètres environ.

    Le plâtre recouvrait l’animal des oreilles aux pattes. Il était scellé à la base du compartiment — duquel avaient été ôtées les planches des côtés. Il épousait maladroitement le corps du chien, que Lucien devinait vivant, par endroits l’enduit semblait avoir été étalé grossièrement à la truelle et à la main.

    Il y avait deux trous à la hauteur des yeux et… deux yeux derrière. Deux barres en acier chromé de huit millimètres de diamètre traversaient la gueule de l’animal de part en part ; sans doute destinées à ressouder quelques éléments osseux au niveau de la mâchoire ou de la base du crâne.

    La fille avait arrêté l’attelage devant Lucien, elle s’accroupit afin d’extraire un tiroir placé sous la base du socle, il contenait les déchets organiques que la bête se payait encore le luxe de léguer à la communauté. Ils furent transvidés dans un sac en plastique qui lui-même rejoint la poubelle qui était sortie du mur à l’appel de son nom, il fallait crier « Poubelle! » et elle sortait de sa planque.

    — Mais, c’est quoi ? demanda Lucien, qui, pris sur le fait par la stupeur — stupéfait, en un seul mot — ne put prononcer une phrase plus élaborée.

    La fille lui expliqua que c’était une poubelle inventée par son père, elle reconnaissait exclusivement leurs trois voix. Il y avait un micro réglé sur leurs fréquences vocales qui déclenchait un électroaimant… Mais, Lucien lui fit savoir qu’il s’interrogeait plutôt sur la chose dans la boîte, là, posée sur des roulettes.

    — Lui, mais c’est notre chien, bien sûr, enfin ce qu’il en reste.

    Le père prit le relais.
    — Ce chien est vieux, il est arrivé lorsque notre fille avait six ans, c’est pour dire qu’il
    fait vraiment partie de la famille... on ne peut pas le laisser tomber, c’est comme un enfant : on ne peut pas abandonner un enfant, sous peine d’apparaître comme un monstre. Il est le quatrième élément, le quart de la totalité ; bien sûr qu’il est encore vivant dans sa coquille, sinon il n’y aurait rien dans le tiroir inférieur, ça vous économise une question.

    Lucien tenta une plaisanterie, il demanda ce qui avait poussé cette bête à tenter de mettre fin à ces jours ; mais c’était lourd, la bouche du type prit la forme d’un Ô, l’affaire faisait encore mal, c’était visible, palpable, indéniable.

    La mère rompit, à coups de mots, le silence qui essayait de s’installer après cette malheureuse tentative, elle raconta une histoire, celle de la famille et du chien, simplement.

    Il était un jour une famille qui s’était privée de beaucoup de choses, de tout ce qui n’était pas primordial. Une fois que l’argent alloué à la nourriture, à un sobre habillement et à l’entretien de l’appartement, était dépensé, plus rien ne sortait de leur compte.
    Le solde était déposé, toutes les fins de mois, sur leur carnet commun de Caisse d’Épargne. Ils avaient fait l’impasse sur les sorties, les petits cadeaux et l’achat d’une automobile, entre autres.
    Ils étaient quatre, les parents, la fille et le chien, à vivre dans une seule pièce en plein centre de Paris, avec un but ! Acheter une maison de campagne, quelque chose de simple, même un truc à retaper.
    Ils avaient programmé leur future retraite, six mois à la ville et six à la campagne, moins quatre jours entre les deux, dans le train. Alors, durant vingt ans, tous les mois : dépôt à la Caisse d’Épargne, ils en virent défiler des employés.

    Au printemps dernier, trois mois après le départ en retraite du mari, ils prirent enfin contact avec des agences immobilières de Corrèze. Ils reçurent par courrier une vingtaine de propositions qui correspondaient à leur demande ; ils en choisirent trois sur photo.
    Le rêve s’accomplissait, toutes ces privations avaient donc eu un sens, ils étaient tout excités de le vérifier. Secrétant ainsi des doses supplémentaires d’adrénaline, qui les maintinrent euphoriques durant la semaine qui précéda le week-end de fin juin où ils prirent le train.

    Le carnet d’épargne enfoui dans le sac de madame et le printemps blotti dans le cœur, trois gens heureux montèrent dans le TGV, Gare de Lyon. Ils se faisaient un point d’honneur à tout régler en liquide, tout au comptant, on ne faisait pas de dette dans cette famille.

    C’est sur le parking d’une grande surface, le lendemain, que le rêve dégénéra en cauchemar, que tout se figea pour la famille. Un retour à la case départ, sans les sous.

    Après avoir visité la ferme à restaurer, qu’ils avaient adorée, dans la matinée, ils déjeunèrent dans une cafétéria. C’est là, devant cette enseigne sans noblesse, juste après le repas, au moment de reprendre un taxi qui devait les ramener à la gare, que la tragédie se produisit.
    Un camion de livraison, conduite par des gens en état d’ébriété, avait renversé le chien, ne s’arrêtant même pas et se permettant, en passant à leur hauteur, d’émettre des gestes et des paroles obscènes.

    — On a appelé une ambulance, car on ne savait par quel bout ramasser notre bête, tellement elle était disséminée. On l’a accompagné vers une clinique vétérinaire de luxe, elle a été opérée à cœur ouvert, quelques greffes plus tard, elle était sauvée. Elle vivrait mais complètement paralysée. C’était un dimanche, fallait trouver des donneurs, deux chirurgiens et leurs assistants ; sept d’heures d’opération et pas d’assurance. »
    À la sortie, les économies destinées à la ferme s’étaient échouées ailleurs que prévu.

    — Tout en liquide ? Questionna, éberluée, la secrétaire médicale de la clinique.

    — On va pas vous donner nos carnets d’épargne, non ? Dit amèrement le propriétaire de l’animal, qui avait fait un détour à la Caisse d’Épargne avant d’arriver devant elle.

    medium_chien-Plan.jpg Le chien leur fut rendu trois mois plus tard, livré dans ce compartiment dont les dimensions et le plan avaient été transmis par le père en temps voulu, il trouva sa place entre les deux fenêtres. Le prix de sa livraison, par transport spécial, les obligea à se nourrir exclusivement de pâtes durant un bon mois.

    La fille était toujours devant le livreur, à le regarder fixement. Subtilement, elle avait orienté le meuble du chien de telle façon que l’animal puisse voir l’homme.

    Dans ce contexte, la blague de Lucien — sur l’état présumé suicidaire du chien — passa aussi bien qu’un grain de riz dans le goulot d’un sablier.

    Mais, à cet instant, c’était son propre état qui monopolisait son attention, il se sentait rétrécir. À moins que ce ne soit le fauteuil qui se soit mis à grandir autour de lui, aucune des deux suppositions n’était de nature à le rassurer. Quoique les têtes de ces gens avaient aussi tendance à gonfler, elles étaient devenues énormes, ce qu’il n’avait pas remarqué à son arrivée. Elles ressemblaient à des montgolfières avec de minuscules corps en guise de nacelle.

    Les quatre fixaient le minuscule livreur avalé par le fauteuil. Même le chien le regardait, il grogna, voulut aboyer, effet néfaste assuré sur les mâchoires pas encore ressoudées. Son cri de douleur jaillit du tube transparent qui reliait l’estomac au monde extérieur — pourvoyeur de nourriture, il se tendit en ondulant, porté par le souffle canin, puis le silence revint et, le tube reprit sa position de repos. C’était le même son qu’entendu par lui et par deux fois auparavant.

    —Le café, putain de café, qu’avez-vous mis dans ma tasse ? Lucien voulait hurler, mais il entendait ses propres paroles comme un murmure.

    Il entendit la femme qui lui demandait s’il ne voulait pas reprendre un peu de cet excellent café, mais il ne pouvait lui répondre, plus la force de remuer ses lèvres, longtemps qu’il aurait dû partir.

    Il savait qu’il ne pourrait plus jamais s'absenter de cet appartement, sans produire une excuse valable — de l’ordre du certificat de décès, mais il ne savait pas pourquoi, pourquoi lui, pourquoi eux, pourquoi le chien et, ça tournaient comme sur un manège, les montgolfières étaient déjà hautes dans le ciel.

    Il n’arrivait plus à soulever les paupières, mais pour entendre il n’avait aucun effort à produire, rien à ouvrir, le père disait que ces somnifères étaient amers, mais puissants, amers, mais puissants.

    La mère disait que justice était faite, était faite ; que ce salaud d’alcoolique allait payer, allait payer ; qu’il allait rejoindre son immonde collègue Serge... « Serge est ici, chouette ! » ; et que dorénavant ils n’écraseraient plus personne avec leurs nouvelles petites roues.

    Puis Lucien rejoint les bras de Morphée, qui le bercèrent et l’endormirent promptement.


    Quand il reprit conscience, il lui sembla qu’il était là depuis une éternité, mais il se trompait, l’éternité commençait maintenant pour lui. Il avait les yeux ouverts, mais il faisait sombre, un truc en plastique obstruait sa bouche, il voulut crier, mais ses mâchoires avaient l’air soudées entre elles, seul un sourd gémissement sortit de lui. Tout son corps était douloureux.

    Alors, la lumière fut, une porte s’ouvrit, derrière il reconnut la fille des gens à qui il avait livré un petit frigo, mais il ne se rappelait plus exactement à quelle époque. Les effets de la morphine à grosse dose étaient étonnants. Il trouva qu’elle avait beaucoup grandi et qu’à son âge, ce n’était pas habituel. « Elle a grandi, elle avait une tête énorme la fois dernière, mais un tout petit corps. » se disait Lucien, dont le cerveau réapprenait lentement à fonctionner.

    Elle se pencha vers lui, la face décorée d’un grand sourire, elle tenait une bouteille d’apéritif à la main, elle semblait vraiment joyeuse. Elle prit le bout de tuyau en plastique qui pendait de la bouche de Lucien, plaça un petit entonnoir à l’extrémité, puis versa une rasade d’alcool. Elle lui dit que c’était l’heure de l’apéro, que c’était un jour de fête pour Lucien le livreur et, pour ses copains, qui attendaient impatiemment son réveil.

    Elle appuya sur la baguette couleur saumon foncé, un deuxième caisson de la même grandeur se dégagea du mur, elle cria « Surprise ! ». Il y avait le torse d’un homme recouvert de plâtre, avec deux trous pour les yeux et un tuyau pour la bouche ; sur la poitrine plâtrée, une plaque minéralogique était fixée, celle du camion que conduisait Lucien quand il faisait équipe avec Serge en juin de l’an passé.

    Ils avaient ravitaillé une succursale de province, ce jour-là. À 14 heures, ils avaient quitté le dépôt après avoir chargé à l'excès sur l’apéro et trop arrosé l’entrecôte-frites. ils avaient roulé sur un épagneul ; ce n’était pas la première fois pour eux, les risques du métier, des bavures en quelque sorte.


    Elle servit la même rasade à Serge, elle tira sur le tiroir du chien placé entre les deux livreurs et elle souffla une croquette, qu’elle avait passée au mixer, dans la gueule du cabot dont les yeux pétillaient, montrant ainsi sa joie d’avoir un deuxième compagnon de jeu.

    Avant de les rentrer pour la nuit dans leurs rangements, la mère vint s’entretenir avec Lucien, elle mit un miroir en face de lui afin qu’il constate ce qu’il avait déjà compris, ses larmes ne ramollissaient même pas le plâtre.

    Elle donna des détails. Comment ils avaient donné à des connaissances la carte du Maroc pour qu’ils la postent de là-bas. Et, ça avait été si facile de l’attirer ici, un pourboire de 60 euro avait suffi. Les pourboires avaient été son point faible.

    Elle lui raconta sa fierté d’avoir une fille aussi douée, même pas une année de chirurgie et elle savait déjà amputer à la perfection, et à la maison, grâce au papa bricoleur.

    La police était passée poser quelques questions au sujet de la disparition d’un livreur. Tous trois avaient raconté la même histoire, un livreur avait bien livré un frigo, mais il était reparti très vite, d’ailleurs une femme, d’un mauvais genre, l’attendait sur le trottoir.

    L’un des deux flics était plus curieux, il ne voulait pas laisser tomber, alors peut être qu’un jour, projetait la femme, Lucien, Serge et le chien auraient un nouveau compagnon.


    FIN

  • LE CHIEN [Nouvelle n°10 - Part 01]

    Lucien avait les boules, fallait qu’il travaille ce samedi matin. Sale temps pour la grasse matinée qu’il s’était promis. Tout à fait imprévisible le vendredi soir à 20h30, heure à laquelle il s’était rendu chez des amis dans le dessein de fêter copieusement un anniversaire. La fête avait duré la nuit et il était rentré vers 6h30.

    De retour chez lui, il n’avait pas pu résister à la tentation d’écouter le message confié à son répondeur, le voyant rouge clignotait ; il espérait des nouvelles de Serge, mais ce n’était que son patron qui l’avait appelé dans la soirée, après son départ. Suite à son écoute, il constata tristement qu’il ne lui restait que deux heures, pour prendre une douche, enfiler la salopette aux couleurs du magasin, avaler un bol de café noir et se rendre au local.

    Il devait être huit heures trente quand il souleva le rideau de fer, le client attendait le paquet avant dix heures, c’était impératif et le mot du patron l’était aussi :


    Livrer ce frigo avant dix heures,impérativement!
                  Souhait du client et le client est roi,
                                 il nous fait vivre!         

                           Merci, à lundi.                  



    L’appareil était scotché sous le mot. Un frigo ridiculement petit, un modèle encastrable, tel qu’on en voit essentiellement dans les bureaux de patron ou dans les camping-cars.

    Je gâche ma matinée pour un patron de merde qui aurait pu tout aussi bien repartir avec son achat, mais qui préfère emmerder l’ouvrier durant son jour de repos, résuma Lucien. Avant d’opter pour une négociation rapide avec ses convictions prolétariennes, à la vue des trois billets de 20 euros posés sur le bon de livraison.

    ***


    Il avait 38 ans et faisait ce boulot depuis cinq ans. La vie n’étant qu’une succession ininterrompue de circonstances, l’une d’entre elles l’avait conduit dans cette direction, chauffeur livreur en électroménager ; les autres, il ne s’en souciait plus. Au départ, il comptait faire ce boulot durant quelques mois, puis la crise l’avait poussé à s’accrocher à son volant, le salaire était correct et le travail peu épuisant pour ses neurones, lui convenait tout à fait.

    De plus, il avait eu de la chance avec ses deux premiers coéquipiers. Paul avait passé dix-huit mois à ces côtés, dans la cabine de ce camion jaune et vert appartenant à la grande chaîne de magasins de meubles et d’électroménager, bien implantée au niveau national.

    C’était un spécialiste des grosses blagues bien épaisses, ils rigolaient tout en travaillant. Ils partageaient, le soir même, les pourboires de la journée : enfin, ce qui restait de l’apéro du midi. La division s’effectuait toujours sur le comptoir du bistrot le plus proche du dépôt. On peut dire que le patron du bar était au pourcentage aussi, avec ses additions.

    Il fit équipe avec Serge, après la retraite anticipée de Paul pour cause de cirrhose. Cette nouvelle collaboration dura trois ans. Ils s’appréciaient comme collègue, les mêmes principes au sujet des pourboires les avaient soudés dès le début. Quand deux personnes doivent passer huit heures ensemble tous les jours de la semaine, il est primordial qu’elles s’entendent sur l’essentiel, et c’est ce qui se passait, ils buvaient leurs pourboires. Comme un couple, le sexe en moins, la confiance en plus, « une équipe du tonnerre », voilà comme ils se voyaient tous deux.

    Aussi Lucien ne comprit pas que son ami disparaisse du jour au lendemain, ne recevant comme explication et seulement un mois plus tard, une simple carte postale de Tanger au Maroc ; quelques mots au verso annonçant un désir fulgurant de « découvrir l’Afrique ».

    Un mois après cette séparation non désirée, il formait un débutant. Un intellectuel diplômé qui passait son temps à lire quand il ne prenait pas le volant et qui ne buvait pas d’alcool dans la journée. L’horreur pour Lucien qui déprimait en continu ; il pensait souvent à Serge, dont il avait collé la carte postale sur le tableau de bord et dont il espérait le retour tous les matins au réveil.

    ***


    Il posa l’appareil sur le siège passager de la fourgonnette garée devant le dépôt, rabaissa le rideau et se mit au volant. Il sangla le frigo avec la ceinture de sécurité afin qu’un choc ou un freinage violent ne le projette à travers le pare-brise — ce qui aurait créé des complications supplémentaires dont il pouvait se passer. Il aimait bien son travail, il alluma une cigarette, monta le son de la radio et prit place dans la circulation.


    Le métier de livreur électroménager possède au moins un aspect intéressant,  le bon accueil que vous réserve le client. Un homme porte un objet lourd et volumineux à votre place, on l’attend avec impatience et, joie, il en explique le fonctionnement.

    Quel autre métier permet-il pareil comportement chez des gens qui d’ordinaire ne vous regarderaient même pas, peut-être docteur ? Mais, faut étudier plus longtemps.

    Certains clients offrent à boire, à manger, vous racontent leur vie, la vivent devant vous. Tous sont avides des éclaircissements que vous leur donnez sur l’utilisation du matériel livré. Non, Lucien ne connaissait pas d’autre boulot permettant ces manifestations de sympathie et il le faisait savoir dès qu’il en avait l’occasion.

    Une journée de livraison ne ressemblant jamais à celle de la veille, Lucien avait toujours matière à faire rire en compagnie et il n’était pas lié par le secret professionnel.
    Il citait souvent ce couple à l’apparence fortunée à qui il avait livré un grand écran, l’homme en robe de chambre avait renversé son verre de Bourbon sur la tête de sa femme afin de la dessaouler ; pour se venger, elle lui avait asséné un coup de cendrier sur le crâne, Lucien était avec Serge ce jour-là et ils avaient dû appeler les pompiers afin qu’ils soignent le blessé.
     
    Dans un autre genre, ils avaient livré un congélateur à une famille qui semblait sortir d’Affreux, sales et méchants. La mère de famille qui les avait reçus se laissait aller, comme on dit, ses cheveux étaient si gras qu’ils semblaient tous vouloir n’en faire qu’un.
    Elle les avait guidés dans la cuisine, dans le coin où elle désirait installer l’appareil. Sur la table en formica, sous les mouches, il y avait des kilos de viande fraîche empilés les uns sur les autres. Les morceaux étaient variés, des abats, du filet et d’autres, du sang s’en écoulait lentement et rejoignait le sol carrelé par les quatre pieds.
    Elle expliqua que son mari travaillait depuis une semaine à l’abattoir et qu’il rentrait du boulot avec des morceaux d’animaux, le frigo en était rempli. Cinq ou six gamins débraillés se déplaçaient dans ce décor et Lucien avait été tout heureux, au moment de quitter l’endroit, de ne pas être né dans une telle misère.

    ***


    Ce n’était pas le même type de quartier où il se rendait ce samedi, 60 euros ! Un tel pourliche pour une si petite course le prouvait. Il était neuf heures trente quand il coupa le moteur. L’immeuble était cossu, la cage d’escalier sentait la cire, propre, mais pas trop luxueux.

    L’ascenseur était une véritable antiquité, entourée d’une grille comme pour le protéger du vol. Il stoppa au troisième. Le mini-frigo sous le bras, Lucien tendit l’index vers le bouton cuivré de la sonnette sous laquelle le nom du client apparaissait. La porte s’ouvrit lorsque l’espace entre le bouton et son doigt avoisina les cinq millimètres. Visiblement, il était attendu, avec une impatience certaine.

    « On vous attendait ! » dit l’homme qui trois secondes plus tôt avait l’œil collé sur celui de sa porte. Il n’était pas très grand, un peu rond, la cinquantaine, il avait le cheveu rare et une moustache fine comme un sourcil, il laissa le passage à Lucien et repoussa la porte derrière lui.

    L’appartement était constitué d’une minuscule entrée et d’une pièce de cinquante mètres carré de surface. Aucune porte n’apparaissait sur les autres cloisons, seulement deux fenêtres donnant sur le boulevard. Une table basse, un divan et deux fauteuils essayaient de remplir l’espace.

    Une femme de la même génération que l’homme et une jeune fille brune, à qui Lucien donna vingt-cinq ans d’âge, occupaient le divan. Avant qu’un des quatre n’ouvre la bouche, un son bizarre se glissa dans leurs oreilles, une lamentation lugubre semblant sortie d’une canalisation, un son non racontable, venant d’autres étages.

    Lucien regarda les trois autres, qui semblaient avoir oublié sa présence, ils se regardaient avec un air étrange, un peu d’inquiétude. Une minute de plus et l’homme l’invita à s’asseoir sur l’un des fauteuils, afin de boire un café que Lucien ne refusa pas.

    Le livreur, dont les yeux de professionnel avaient déjà fait et refait le tour de la pièce, se demandait à quel endroit ils allaient installer le frigo.

    Les quatre murs étaient tapissés, du plafond jusqu’à un mètre du parquet, de papier à rayures de couleur saumon clair ; une baguette de trois centimètres de large, au ton plus foncé, faisait le tour de la pièce à cette hauteur, arrêtant proprement la tapisserie. De cette frontière jusqu’à la plinthe, le mur était laqué dans l’orange tendance melon foncé.

    medium_chien3.2.jpgDeux reproductions de paysage campagnard, un dessin d’enfant représentant un chien blanc et un portrait de Brigitte Bardot (époque amie de bêtes) étaient accrochés solidement — une vis à chaque coin des cadres — à leur paroi respective. Il n’avait jamais vu de telle fixation jusque-là, pour des tableaux.

    La femme, à partir du divan, tendit le bras droit, déplia son auriculaire et utilisa l’extrémité de ce doigt afin d’appuyer sur la baguette. Sur une longueur de cinq centimètres exactement le bout de bois s’enfonça d’un centimètre de profondeur. Un bouton-poussoir habilement dissimulé dans le décor.


    Une partie de la paroi glissa vers le sol, découvrant un bloc-cuisine accouplé à une plaque chauffante type vitrocéramique. La femme mit en marche la cafetière électrique posée dans une niche à gauche des plaques. D’un rangement situé au-dessus de l’évier, elle sortit trois tasses et une sucrière qu’elle posa sur la table basse.

     Lucien essayait de repérer d’autres endroits où la baguette aurait pris, à force d’emploi, une apparence usagée ; il en trouva un entre les deux fenêtres, qui avait l’air d’avoir beaucoup servi, plus sombre.

    L’homme avait ôté l’emballage du mini-frigo. Le temps, que mit l’eau à irriguer le café moulu, lui suffit pour installer l’engin à la place prévue, derrière une porte peinte en trompe-l’œil, à droite du compartiment évier. Devant l’étonnement du livreur, l’homme se lança dans des explications qu’il avait déjà dû donner à toutes les personnes qui étaient passées dans ses fauteuils.

    C’était un électronicien à la retraite, un ancien militaire. C’est lui qui avait «combiné tout ça», ces quatre murs vides cachaient tout un tas d’arrangements avec l’espace habitable. Au fur et à mesure qu’il appuyait à des endroits différents de la baguette, des tiroirs, des rangements, des éléments sur roulettes, semblables à ceux que l’on trouve dans les cuisines, sortaient des cloisons.

    La pièce se transformant simultanément en salon, en salle à manger, puis en deux chambres séparées par un paravent, lui aussi issu du mur. Les lits se rabattaient dans les murs, avec leurs tables de nuit sur lesquelles quatre lampes de chevet identiques avaient été vissées… comme les tableaux. Un W-C et une cabine de douche obéissaient aussi à la commande d’un doigt, c’était un appartement de contorsionniste. Mais l’homme n’avait pas appuyé sur la baguette, entre les fenêtres.

    Pourquoi ne pas avoir choisi un appartement plus spacieux ? C’était la question que Lucien était censé devoir poser, il le fit d’ailleurs, mais intérieurement, en aparté ; c’était aussi celle à laquelle la femme, qui prit le relais de la discussion, désirait répondre.
    L’homme servit le café, Lucien le désira sans sucre, dans l’espoir que l’amertume lui procure un coup de fouet. Les séquelles de sa nuit alcoolisée se manifestaient par l’émergence d’une grosse lassitude physique. Mais le noir liquide était trop amer et il dut le sucrer.

    La dame lui expliqua qu’elle était très attachée à cet appartement, au quartier, elle y était née, sa mère aussi, sa grand-mère avait fait de même et sa fille aussi. C’étaient les hommes qui avaient fui ce foyer ; son mari, c’était différent, il avait rendu vivable cet endroit, il l’avait comprise.

    De toute façon, les moyens financiers du couple ne leur permettaient pas d’investir dans un appartement plus spacieux. Il y avait aussi les études en médecine de leur fille à financer, ils avaient donc opté pour cette solution, une question d’habitude et d’aptitude à épouser raisonnablement la situation, pas plus.

    Lucien acquiesçait, tout en suivant du regard le mari qui terminait sa démonstration, comme un vendeur zélé. La pièce avait repris sa forme salon initiale, l’homme vint se déposer dans le second fauteuil. Lucien finissait son café.

    — Il contient beaucoup de robusta ! Ça explique son amertume, dit la jeune femme.

    Il n’enviait pas ces gens, mais le système était astucieux et tout avait l’air de bien fonctionner, sans doute un très bon électronicien.

    La discussion partit alors un peu dans tous les sens, la météo, le froid, le tiède, les champignons à Paris ? Oui dans les caves, mais tous les parisiens n’ont pas une cave à cultiver.  Et puis ce métier de livreur qui permet de faire tant de rencontres originales. « Des rencontres originales...  », répéta la fille, comme si c’était la première fois qu’elle entendait ces mots à la suite.

    Ensuite, il y eut de plus en plus de temps morts entre les sujets de conversation, entre les phrases, les mots ; Lucien, en bon professionnel, devina atteint le moment opportun de mettre les voiles.

    Juste à l’instant où il envisageait de s’extraire de la torpeur dans laquelle, il le constata alors, il baignait depuis l’absorption de son café, le même son lugubre qui avait accompagné son arrivée se fit entendre. Cette fois, ça ressemblait à un grognement étouffé, une plainte plus qu’à une agression, un truc toujours pas humain.

    Lucien ressentit alors un malaise physique, tout tournait autour de lui, heureusement il était assis, la fatigue, l’ambiance, le café, tout lui pesait.

    L’électronicien se leva prestement et se rendit entre les deux fenêtres, il appuya son pouce sur le seul endroit de la baguette que Lucien avait réussi à repérer. Un rangement à la face laquée orange-melon émergea du mur.

    L’homme paraissait tout excité, disant à l’adresse des deux femmes :
    — Vous avez entendu ? Vous avez entendu ? Deux fois en dix minutes, c’est incroyable, lui qui se taisait depuis des mois !

    De qui parlait-il, de quoi parlait cet homme, pouvait-on parler ainsi d’un rangement, fut-il d’une hauteur d’un mètre environ et posé sur quatre roulettes ? L’homme ne parlait pas à un meuble, mais à son occupant, il demanda à sa fille de promener le caisson dans le salon.

    (à suivre) 

  • les vieux, les morts et le raffarin.

     

    Hier, j'ai croisé mon ami Jak, c'est aussi mon voisin, il rentrait du boulot, c'était le 1er novembre.

    — Quoi, tu travailles un 1er Novembre ?

    Sachant qu'il travaille dans une imprimerie, je me demandais pourquoi. Perhaps, d'urgents faire-parts???
    Et bien non, son patron l'avait obligé à venir travailler ce jour-là pour récupérer le lundi de raffarin de Pentecôte.

    ***

     

    Raffarin aura marqué son époque, des milliers de vieux seront morts de sécheresse soif durant son règne et il aura — par voie de conséquence — empêché les ouvriers d'aller honorer leur mort, je jour prévu pour cet acte !  

  • RADIÉ DES LISTES DE L’ANPE POUR INCONTINENCE ??

     

    Avertissement
    Tous les mois depuis le 11/04/2006, 300 personnes en moyenne tapent anpe sur le moteur Google, dans l’espoir de trouver une agence, de l’aide, un espoir (de – en -) et tombent sur la page qui accueille le texte ci-dessous.
    Le référencement est une science très obscure pour moi, je ne comprends pas pourquoi cet article est toujours aussi bien classé alors qu’il ne porte qu’une information fort anecdotique. Mais je ne résiste pas…

     

    RADIE DES LISTES DE L’ANPE POUR INCONTINENCE ??
    ou: VICTIME COLATERALE DU PLAN VIGIPIRATE



    "Peut-on être effacé des statistiques concernant le chômage par la faute d’une urgente envie de pisser ?" C’est ce que se demande Monsieur areuh en sortant précipitamment de l’agence ANPE de sa ville.

    Bureau où il s’est rendu afin de récupérer un dossier ACRE destiné à l’aider à créer lui-même son travail. C’est l’époque du kit, on acquiert des tas de trucs à monter soi-même, comme le Mécano dans le temps, pareil on fait son job. ACRE c’est le mode d’emploi. Il a entendu que l’on aidait les R’mistes à créer leur boîte.

    Il se retrouve dans la ruelle longeant l’ANPE, il cherche un endroit caché du regard des autres. Super, une grosse camionnette de location est garée en épis. Il se remercie de ne pas être du sexe féminin. Il sort son robinet et commence à se soulager, mais ça lui semble interminable, ce n’est qu’un maigre filet et lui désirait un peu plus.

    La rue, déserte dix secondes auparavant, est soudain encombrée de chômeurs convoqués. Pis, une voiture de la Police Nationale ralentie sur le boulevard perpendiculaire. Avec empressement, il range son sexe, il se sent dans la peau d’un «pipi-pirate» honteux. Il revient dans les locaux de l’Agence et rejoint sa place dans la salle d’attente, où il avait déjà passé une heure avant sa sortie peu glorieuse.

    ***


    Pourquoi en est-il là ? Il regarde sa chaussure noire parsemée de gouttes. Il s’en veut, mais il y avait une urgence.

    Il s’est pointé à 14h30, la fille brune de l’accueil lui a remis le numéro 25 imprimé sur un ticket. Le tableau à cristaux liquides affichait le 23. Au bout d’une demi-heure, la situation du tableau n’avait pas évolué au contraire de celle de Monsieur areuh ; en effet, était née en lui une forte envie de se rendre aux toilettes.

    Ce n’était pas la première fois qu’il se pointait (sic) ici. Il connaissait les lieux, arrivé devant la porte des w-c, il constata qu’elle était fermée à clef. La jouxtant, une autre porte était entrouverte, elle donnait dans un bureau où une employée ANPE tapotait sur son clavier.

    S’excusant, au préalable, de son outrecuidance d’oser l’interrompre dans sa tâche, il lui demanda, s’il fallait une clef pour se rendre aux WC et si oui, à quelle personne il devait s’adresser afin de se la faire remettre.

    Froissée d’avoir été confondue avec une vulgaire « madame pipi », elle répondit sèchement :

    — C’est fermé à cause du plan Vigipirate ! Il y a une affiche, vous n’avez qu’à lire l’affiche !

    medium_vigipirate.jpg

    Il repart vers l’accueil, la fille brune est là, coiffée à la garçonne année 60, une frange, un brushing sur le sommet de la tête ; vêtue de noir, gilet et pantalon fuseau, chaussée de bottines à talons carrés.

    Ses talons sont très durs — peut-être ferrés, mais c’est si rare à notre époque. Quand elle se déplace ça fait tac-tac-tac-tac  sur le sol. L’ancêtre du GPS, on sait où elle va, on la suit au son. On sait quand elle stoppe, combien de temps elle y reste et en prime plus la cadence des tacs nous indique sa vitesse.

    Gêné, il lui explique son problème. Elle lui dit qu’il n’y a pas de problème. Tac-tac-tac- tac, elle le précède devant la porte fermée.
    Comme lui précédemment, elle s’adresse à la personne de la porte contiguë qui imperturbablement lui renvoie la même réponse que précédemment :
     — Vigipirate ! Point barre !

    Une troisième employée passe dans le couloir, elle corrobore :
    — Vigipirate !

    Il a beau expliquer qu’il n’a aucun paquet sur lui, qu’il n’a rien à abandonner dans les toilettes sinon un petit dépôt liquide, vite évacué par la chasse d’eau, mais rien n’y fait.

    Et elles, elles font où quand elles ont envie ? qu’il demande.

    Ce n’est pas pareil ! Elles travaillent, elles ! Et justement, elles ont autres choses faire qu’expliquer trois fois les consignes à la même personne alors qu’elles sont affichées en noir sur blanc — voir l’affiche — justement pour leur éviter ce travail.

    De tac en tac, il repart avec la brune à l’accueil, peut-être que, touchée par son air attristé de cocker neurasthénique, elle lui indiquera l’endroit où elle se rend en cas de tel besoin.

    Non, sincèrement désolée, elle lui conseille d’aller dans le bar situé juste dessous l’agence. Il lui rétorque que ce n’est pas un bon plan pour lui vu qu’il va falloir qu’il consomme, que donc il va se re-remplir en plus qu’il faudra payer. Humoristiquement, il lui demande si elle est au pourcentage avec le patron du bistrot. Il se rassoit et tient encore un quart d’heure.

    Comment font les autres demandeurs d’emplois, qui attendent leur tour, quand leur arrivent de telles envies ? Mystère, quoique quelques visages crispés… Peut-être étaient-ils au courant pour Vigipirate et se sont-ils abstenus de boire, durant trois heures, avant leur rendez-vous ? Venir à jeun comme pour les prises de sang.

    Faudra qu’il y pense la prochaine fois. Il ne tient plus, il est traité comme un terroriste, juste un pauvre chômeur qui part illico se vider sur la roue d’une camionnette.

    ***


    Sa chaussure est sèche, il est 15h50, sa vessie lui fiche enfin la paix, c’est le côté positif. D’un autre, le tableau affiche toujours le 23, des personnes arrivées bien avant lui — avec des rendez-vous — sont déjà reparties chez elles.

    Une quinzaine de chômeurs attendent et seulement deux conseillers pour les recevoir. Dans le groupe, il reconnaît une vieille amie, il s’en approche et lui explique qu’il est là depuis une heure et demie, juste pour retirer des imprimés. Pour elle, c’est plus important, il faut qu’elle actualise sa situation, c’est urgent, c’est le dernier jour, la dernière heure.
    Il lui donne son ticket. Ils discutent un peu, elle approche l’oreille, sans doute parle-t’il trop bas ? Il en embrasse le lobe et il s‘en va, il lui téléphonera c'est promis. Il reviendra demain pour l’ACRE.

    Dans son bus, Monsieur areuh se demande s’il est possible que des chômeurs incontinents se soient fait virer des listes pour ne pas avoir pu honorer leur rendez-vous devant leurs conseillers ANPE qui eux ont l’avantage, entre chaque client, de pouvoir aller pisser en paix !

    Si vous en connaissez, prévenez-moi, on créera une association.

  • LE TOUR OFF FRANCE, SCOOP!

    UN PREMIER SCOOP POUR LE BLOG  "Tranches de vue"!

    Nous avons pu nous procurer un projet de parcours pour un prochain tour de France, qui changerait de nom dans la foulée et deviendrait alors : "Le Tour off France". 

    Afin de rendre sa virginité à cette magnifique épreuve nationale, il n'y aura plus que 4 étapes et elles auront lieu à l'étranger. Ainsi, notre territoire sera enfin épargné par ce fléau qu'est le dopage.

     

    Comme promis, voici le parcours qui apparaît sur la carte (de notre service cartographie) : 

     medium_touroff.3.jpeg

    A- Passage dans le tube du tunnel [ça fait fantasmer]

    B- Trois jours de courses en ligne à Amsterdam.

    C- Un long week-end en Afganistan + 3 jours en Taihlande.

    D- Médellin-Bogota [En ligne aussi] 

     

    Pour les inscriptions faut payer cher voir le webmaster.

  • LA MOUSSE [Nouvelle 08]

    Sur la liste, il y avait quantité de noms inscrits avant le mien. Certains avaient déjà acquis une belle notoriété dans leur spécialité, d’autres avaient fait la une de divers journaux, les meilleurs avaient eu droit à leur heure de gloire grâce à des passages furtifs sur les chaînes de télé. Mais, cela n’a pas compté aux yeux du directeur du centre socio-culturel.

    Il a lu mon dossier attentivement, m’a posé quelques questions, afin de cerner ma personnalité et finalement, m’a annoncé que je commençais le lendemain. Le temps passerait mieux en travaillant. De plus, ce poste me convenait tout à fait, j’aime les livres, c’est physique.

    Une semaine après avoir déposé ma candidature, j’étais bibliothécaire. Six mille livres et des tas de revues, dans sa catégorie, la bibliothèque était une des plus importantes du territoire. Trois cents personnes postulaient à cet emploi et c’était moi l’élu.

    Les jours ouverts au public, trois par semaine, je restais derrière un bureau sur lequel était posé un ordinateur. Chaque livre avait une référence, chaque lecteur un numéro. Il me fallait saisir les deux sur la même fiche du logiciel quand le deuxième se présentait à moi avec le premier sous le bras. La durée de l’emprunt ne devait pas dépasser la quinzaine.
    Les deux autres jours, je faisais du rangement, je réparais les couvertures abîmées, je lisais et je pensais. À force de penser, je m’abîmais.
    Mon prédécesseur à ce poste, qui m’avait formé avant d’être muté ailleurs, avait choisi un rangement par thèmes, rayon roman, rayon scientifique, Arlequin — peu lu — historique et un rayon «divers».

    Au bout de quelques semaines, je connaissais tous les lecteurs de l’endroit, bien qu’il y ait beaucoup de mouvement. J’avais échangé quelques mots avec tous ; même les plus timides, les plus primitifs me serraient la main et me demandaient conseil sur les bouquins. Il y avait des groupes qui se formaient, de grandes tables leur permettaient d’échanger confortablement des idées et des paroles,.

    Presque tous, sauf un.

    J’étais entré en fonction le lundi suivant l’entretien avec le directeur. Et, je l’avais remarqué, il était là, le premier à l’heure d’ouverture. Il venait tous les lundis, il restait planté devant le rayon histoire.
    Il était à la recherche de toutes les biographies existantes, sur toutes sortes de personnages historiques. Sa fiche m’avait appris qu’il avait déjà consulté les trois quarts du rayon. Il n’était inscrit que depuis trois mois, une biographie est bien souvent aussi épaisse qu’un bottin téléphonique, il repartait toujours avec trois volumes, c’était un gros consommateur.

    Personne ne lui adressait la parole. Mon prédécesseur m’avait conseillé de me tenir à l’écart de ce type, «que c’était le genre à ne plus se décoller de sa proie», je n’avais pas saisi la métaphore et, pas posé de question.

    Un autre lundi, je rangeais des livres sur des rayons, mes yeux ont traîné brièvement dans sa direction.
    Sans demande de ma part, il a saisi ce regard fugitif comme s’il s’agissait du filin lancé du paquebot au naufragé.

    Il m'expliqua qu'il passait tout son temps à faire un arbre généalogique et qu’il fallait que je lui récupère toutes les biographies dont il avait noté les références sur une feuille qu’il me donna.

    Jusqu'à cet instant, je pensais famille pour ces arbres-là. Lui voyait immense, l'arbre de France, partir de Charlemagne, et terminer par lui-même.

    — Pourquoi Charlemagne ?
    — Parce que c’est le personnage le plus ancien du rayon !

    L’homme était petit, rond, dégarni et brun. Il ressemblait à une poupée russe aplatie dans un miroir déformant. Ses yeux sombres, fiévreux étaient trop rapprochés. La vie n’avait pas dû être simple pour lui, il était parti avec un fort handicap.

    Quand il conversait, il y avait toujours de la salive qui reliait ses lèvres. Aussi, en l'écoutant par politesse, je m’accordais le droit de porter mon regard sur ce phénomène et je ne voyais plus que cet endroit.
    Je regardais sa bave, j’avais tout temps, plus ses lèvres s'activaient plus la mixture semblait épaisse, consistante. S'étirant en minces filets blancs quand sa bouche s'ouvrait pour laisser passer un mot ; créant un petit monticule moussant sur la lèvre inférieure, comme de l’écume.

    Je ne sais pas pourquoi je réagissais ainsi, sans doute le contexte ; si cette rencontre se produisait aujourd'hui, je suis sûr que je n’agirai pas de la même manière, sans doute le lieu. Je regardais, je l’écoutais pas.


    Quand il se présentait au guichet, pour rendre les ouvrages, j'évitais de prononcer la formule : « Comment ça va ? », très usitée lorsque deux personnes se saluent dans notre pays. Juste un « Bonjour » neutre et bref.

    Je ne lui demandais jamais si ça allait, je redoutais les conséquences, ses confidences. Je me contentais d'enregistrer ses retours et ses emprunts le plus simplement possible ; pas de commentaire, même pas sur la météo, pour finir peu généreusement avec un : «à lundi prochain !»

    Mais un jour, il me prit à l'abordage. Il me demanda si je savais ce qu'était un enfant et si j'aimais ça, les gosses ?

    Je lui répondais qu’il était bien tombé, que j'en avais deux, une grande, un petit, une fille, un garçon. Je lui faisais part de mon inquiétude concernant ce sujet, tout en l’amenant vers la sortie. En effet, si j'en avais eu un troisième et que la nature eut voulu respecter cet équilibre parfait, aurait-il été androgyne ? Quelle taille aurait-il ? Malgré leur incohérence, il sembla satisfait par mes propos, il me le manifesta par un sobre acquiescement de tête. L’hermétisme volontaire de mes allégations, portées par un grommellement, ne l’avait en rien dissuadé. Il était satisfait.

    En vérité il se foutait de ma réponse. Peu lui importait qu'elle ne soit constituée que de mots qui se suivaient sans aucun sens précis, il voulait entrer, c'était tout.

    Les enfants étaient la clef avec laquelle il avait trouvé l’entrée, il ne lui restait plus qu'à prendre possession des lieux. Il pouvait déposer ses obsessions, ses tracas, en vrac dans ma tête ; il avait enfin trouvé quelqu'un avec qui les partager. Il n’y avait plus que nous dans la salle, c’était l’heure de la fermeture pour les abonnés. Il avait trouvé la faille.

    Vite, il fallait qu’il parle vite avant de sortir, aurait-il une autre occasion ?. Je n’avais aucune envie de l’entendre, j’avais mes problèmes, je savais que les siens ne régleraient pas les miens.

    Lui aussi avait des enfants, il les adorait et ils le lui rendaient tellement bien... Enfin, tout cela c’était du passé, maintenant il ne les voyait plus du tout.


    — À l’heure où je vous parle, ils ont un nouveau papa. Ils sont obligés de l'appeler Papa, sinon il les tape…

    Lui avait confié sa petite dernière, en s'accrochant à sa jambe, un jour de visite. Lequel, je ne sais pas, car il me livrait le tout dans le plus profond désordre.

    — Leur nouveau papa est un maquereau, me précisa-t-il.

    Il s'excitait en se confiant, il avait un débit très rapide, il profitait à fond du bonheur que je lui offrais : l’écouter. Il devait être très seul.
    Mon oreille était comme un entonnoir, ses mots s'écoulaient, son débit saccadé me saoulait. Il en profitait.

    Et toujours cette salive malaxée, à l'apparence d’un blanc d’oeuf battu en neige, installée dans les coins de sa bouche. On m’a dit bien plus tard que les neuroleptiques procuraient ce genre d’effet secondaire. Ses yeux étaient encerclés par un trait sombre, constitué d'épais sourcils et de cernes consistants.


    Il me confirma qu’il avait bien vu que sa femme lui criait quelque chose, mais il n'avait pas compris. Il était au volant de la voiture, le moteur tournait, elle était debout, au milieu de la rue, les mains sur les hanches, devant tous les voisins, elle le provoquait, le ridiculisait encore une fois, en public.

    Alors, il n'avait pas hésité, il lui avait foncé dessus, il était passé sur ce corps. Méticuleux, il avait rajouté une marche arrière, pour toutes ces d’années d’humiliation. Puis, il avait garé sa voiture, sans aucun regard pour le corps.

    Il avait rejoint le bar le plus proche et avait prévenu la police. Le patron du troquet lui avait répété ce qu'elle avait crié : « Vas-y, fais-le si tu es un homme, qu'elle t'a dit ! »

    Donc, sans comprendre ses paroles, il le lui avait prouvé, c’était bien un homme…
    — Elle est allée trop loin ! Il savourait son dernier cognac en se confiant au bougnat. Elle est allée trop loin, si tu savais…


    Quelque temps auparavant, à Marseille — il vivait dans cette ville —, « ils » — j’avais compris sa femme et son amant — lui avaient enlevé ses gosses. « Ils » les avaient emmenés dans la capitale. « Si tu essayes de les revoir, on te tue ! », lui avait téléphoné sa femme.

    La défiant, il y était allé, mais il avait failli se tuer tout seul dans un accident de la route, il avait dû rebrousser chemin après un séjour à l’hôpital, et personne n’avait pris en compte cette preuve d'amour, de courage.

    Il était devenu la risée de son quartier, tous ces gens riaient de lui, même ses anciens amis, même les commerçants, ceux-là mêmes chez qui il dépensait son argent quand il existait encore ; « cocu » qu'il entendait, qu'il voyait dans leur regard.

    Il y avait ceux-là, mais en quittant la rue, il rentrait chez lui et il y avait sa famille, avec ses regards et ses sous-entendus.

    Alors, désespéré, il avait essayé de se suicider deux fois, sans parvenir à sa fin. Les comprimés qu’il avait avalés n’étaient pas assez puissants, il avait dormi presque trente-six heures d'affilée. L’anneau auquel il avait noué la corde s’était descellé au mauvais moment, le bloc de ciment qui le tenait, lui avait déplacé une épaule. Accentuant par son incapacité à mourir, le ridicule qu'avait occasionné son incapacité à exister.

    Il était allé se plaindre à la police, au juge, du fait qu'il ne pouvait plus voir ses enfants, mais sa femme l'avait devancé dans tous ces endroits où il aurait pu trouver de l'aide. C’était elle la responsable sur le Livret de Famille. Aucun ne le croyait, il n'intéressait plus personne, il n'était plus crédible. Il avait besoin d'une amicale oreille à qui se confier, il n'en trouvait pas, plus rien ne lui prêtait un semblant d'attention, sauf moi, acculé.

    Il  avait beaucoup de temps de libre devant lui, quinze ans au moins. Peut-être, tentait-il en créant son arbre généalogique universel de retrouver quelle était la cause génétique de son malheur présent.
    Qui en était responsable ? Pourquoi en était-il là ?

    Il était en colère, on lui avait donné la vie, toutes les questions qui vont avec et pas de mode d'emploi, ni de réponse toute prête à cocher, comme dans les tests qu’on lui avait fait passer. Tout était compliqué.


    Je refermais la porte derrière lui. Une heure, de rangement de rayons, plus tard, je franchissais la même porte, je descendais un escalier en colimaçon, sans fenêtre. À l’arrêt devant une porte, je sonnais à l’aide d’un bouton placé à cet usage. Il était relié au QG de surveillance du bâtiment, un type en uniforme bleu devait regarder une lumière rouge clignoter sur son plan de travail. Il devait aussi regarder ma tête dans l’écran correspondant à la caméra qui me filait depuis la bibliothèque. Il me connaissait, il appuya sur le bouton rouge qui passa au vert, ma porte se débloqua, j’arrivais au nœud central de la Maison d'arrêt.

    Un long couloir sans fenêtres, fortement éclairé par des néons, me mena tout droit à ma cellule, j’étais heureux d’y trouver une lettre, glissée sous la porte par le surveillant, à l’extérieur des personnes m’aimaient encore.

    FIN