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dimanche, 03 décembre 2006

LA GARDE À VUE [Nouvelle 11 - Part 05]

Il est dix-neuf heures, cinq heures qu’ils s’occupent de sa personne. L’équipe est sur le pied de guerre, ça bouge autour de lui. Grande excitation, ils l'emmènent perquisitionner son domicile.

Il a la honte de sa vie, apparaissant les mains menottées devant Cécile et leur fils, encadré par des hommes en uniforme. Ils fouillent partout, Cécile retient Léo sur ses genoux. Bien sûr, l'enfant ne comprend rien à ce remue-ménage, à tous ces cris, il veut aller sur son père, un homme en uniforme lui interdit de le faire.

Trois brigadistes, restés au rez-de-chaussée, perquisitionnent le garage, trois autres fouillent le premier étage où ils gardent Martin et sa famille.
Putain de journée de merde… la sonnette du portail, qui donne dans la rue, se fait entendre, trois coups brefs, ça jette un froid. Le gradé qui est à ses côtés demande à Martin s'il s'agit de son dealer, il lui répond qu'il ne voit rien, que la personne est cachée par des branches et que son dealer ne connaît pas son adresse.

Dessous, les trois autres sortent en trombe, on entend des cris, les crissements des pneus d’une voiture qui se tire et puis des voix. Le paisible quartier est en ébullition. Des «On l’a eu, on l’a eu !» remontent par la cage d’escalier. Posé sur une chaise, Martin regarde le spectacle comme si c’était un film, pourtant il fait bien partie de la distribution et il a le premier rôle, il regarde son fils qui est déjà si loin.

Ils ne trouvent rien chez lui, sinon un minuscule «képa» tombé dans l’oubli le jour où il avait glissé derrière le meuble TV.
Par contre, ils sont tout excités par leur seconde prise, elle les passionne plus que Martin, elle a résisté.
Ça met un terme à la perquise, un regard embué à Cécile et Léo en guise d’adieu, il est entraîné au garage. Au sol, il y a un type allongé face à terre. Ses mains sont liées dans le dos avec du fil électrique trouvé sur place, elles sont reliées à ses pieds qui sont saucissonnés et tirés à hauteur des fesses.

C’est son fournisseur. Pourquoi est-il là ? Mais, qu’est-ce qui fout là ? Martin lui doit un peu d'argent et l'autre l’a cherché. Il savait que Martin avait emménagé dans ce quartier, mais pas où exactement, c'est la Volvo de la voisine — elle possède le même modèle — qui l'a attiré devant sa porte. Il est parti en sprintant quand il a vu sortir trois types, dont un en uniforme, mais ils l'ont capturé.

C'est de cette façon que Cécile apprend la vérité sur son mec. Ils ne croient pas à son innocence, ils ont l'intime conviction qu'elle aussi se défonce, ils ne croient pas les gens. De toute façon, c’est la compagne d’un toxico, elle vaut pareil que lui. Il se retourne vers les fenêtres du premier en atteignant la rue, Cécile tient Léo dans ses bras, ils le regardent partir. Le gradé ne lui a rien dit, aucune explication, elle ne sait pas ce qu’on lui reproche, elle ne sait pas où il va et quand il reviendra. Elle est seule, fragile.

Le retour à la caserne s’effectue avec un passager de plus et dans la liesse générale. Jusque-là, leur histoire était plutôt mal barrée, ils avaient bien un mec à interroger, mais il n’avait rien à dire de grandiose, alors peut-être avec le nouveau ?

La nuit humide est tombée. Le médecin légiste passe voir le gardé à vue, comme le stipule le règlement. Après une rapide consultation, durant laquelle Martin lui confie être en état de manque et souffrir du bras, il parle aussi des coups qu’il prend. Mais, le toubib doit avoir l’habitude, il le décrète bon pour le service.
Deux gélules de paracétamol, pour les douleurs et le manque, lui sont administrées sur-le-champ, sans aucun effet vu l’état du receveur. D’autre part, le toubib indique qu'il souffre d’un truc plus grave à l'épaule, faut qu'il passe une radio d’urgence. Il ne leur dit pas qu’il faut s’arrêter de le taper. Martin le catalogue neutre et juste de passage. Il est tard et il veut rentrer chez lui. Il s’en va, Martin est désolé qu'il reparte si vite, il s'était attaché.

Durant son trop court séjour, l'atmosphère s'est détendue. Ils s’adressent à lui comme à un autre humain, un des leurs, comme s’ils voulaient montrer au toubib avec quel respect ils traitent leur hôte. Les militaires discutent avec le légiste, c’est un habitué des lieux, ils parlent de leur dernier week-end et du match de l’équipe de France qui joue ce soir et ils oublient un peu Martin.

Est-ce que leurs familles connaissent la nature de leur travail ? Leurs femmes se doutent-elles que ces mains qui les caressent dans la nuit s'écrasent le jour dans la gueule de pauvres types tels que lui? se demande Martin.
— Alors, la journée a été bonne mon chéri ?
— Ouais ! J’ai tapé dans la gueule d’un enculé de toxico, si tu voyais la tête qu’on lui a refaite ? Et la tronche de sa femme et de son gosse, si tu savais. Ce métier rapporte vraiment des joies intenses à ceux, comme moi, qui savent les savourer. Viens, j’ai trop envie de toi… Tu verras, demain le monde sera meilleur, un peu grâce à moi.

Quand bien même, grâce au docteur, il prendra moins de coups dans la figure ; après le départ du toubib, ils se focaliseront sur le bras blessé. Ils ont un certificat médical prouvant qu'il s'est blessé tout seul en tentant de se sauver durant son interpellation, donc ils sont couverts ; de plus, le bras c'est pratique pour les traces, moins apparentes.

L’endroit est enfin calme, une bonne partie de l’équipe est partie perquisitionner la piaule de son fournisseur. On s’occupe de lui trouver un abri pour la nuit, deux gardes l'emmènent dans une autre caserne.

Il passe sa première nuit dans une cellule. Le militaire de service est plutôt débonnaire, donc ça existe. Il lui porte un gros sandwich, taillé dans un demi-pain-restaurant, avec d’épaisses tranches de mortadelle introduites dans la mie.
Martin n’a pas faim, la vue et l’odeur de cette nourriture lui retourne le cœur. Ça sent fortement la mortadelle, la cellule sent la mortadelle, le manque exacerbe son odorat. Il passe la nuit à effectuer des allers-retours entre son sommier en béton et les chiottes à la turque, il se vide, il vomit sa bile.

Il ne dort pas, il pense à Cécile, à Léo et à sa mère quand elle va apprendre ; encore des souffrances pour elle qui n’a pas vraiment été gâtée par la vie, comme on dit. Sa compagne ne pourra se confier à quiconque, qui va l’aider ? Elle n’a aucun élément, c’est un cauchemar pour elle, aussi. Elle doit assumer, mener Léo à l’école demain, comme si tout allait bien, reprendre son boulot et tout garder pour elle.

Et son fils, à cet âge où tout est si important pour le reste de l’existence, il a lu Dolto. Et à lui-même, brisé physiquement et mentalement, par ce traitement. Il culpabilise, ce qui n’arrange rien, ce qui l’enfonce un peu plus avant de repenser à la même chose. Il ne sait pas ce qu'il encourt, il trouve débile que ça arrive au moment ou il s'en sortait, où il refaisait enfin des projets.

 

(à suivre) 

Commentaires

vraiment merci pour ce bonus du dimanche.

Écrit par : saipas | dimanche, 03 décembre 2006

J'aime beaucoup le style, l'émotion de cette scène passe bien, j'attend la suite !

Écrit par : klaris | dimanche, 03 décembre 2006

Alors hier 2 y oggi nada, why ?

Écrit par : saipas | lundi, 04 décembre 2006

@klaris
Bienvenue!
Moi qui croyais n'être "lu" que par des machines, je suis comblé.

@saipas
Et oui, une grosse fatigue
Demain, j'en remets une couche

Écrit par : areuh | lundi, 04 décembre 2006

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