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mercredi, 08 novembre 2006

LE CHIEN [Nouvelle n°10 - FIN]

TOUTES MES NOUVELLES  sont là!

(suite & fin)

L’angle de vision de Lucien ne lui permettait pas d’apercevoir l’occupant de l’attelage, il ne voyait que la face avant du tiroir-rangement. Par contre, il se sentait de plus en plus lourd, comme écrasé par les infiniment petites, mais très nombreuses particules d’air qui l’entourait. Finalement, le meuble passa devant le fauteuil où était affalé le livreur, il put voir le chien.

medium_chien3.1.2.jpg Lucien avait déjà vu des statues de chien, peintes de couleurs vives, enduites d’un vernis brillant et avec un trou au milieu du crâne, pour y déposer les parapluies. Il en avait déjà vu chez des clients, dans des bistrots, mais jamais de ce genre, tout en plâtre, avec un tube en plastique transparent, d’un diamètre de quinze millimètres, qui sortait de la bouche et pendait dans le vide, sur vingt centimètres environ.

Le plâtre recouvrait l’animal des oreilles aux pattes. Il était scellé à la base du compartiment — duquel avaient été ôtées les planches des côtés. Il épousait maladroitement le corps du chien, que Lucien devinait vivant, par endroits l’enduit semblait avoir été étalé grossièrement à la truelle et à la main.

Il y avait deux trous à la hauteur des yeux et… deux yeux derrière. Deux barres en acier chromé de huit millimètres de diamètre traversaient la gueule de l’animal de part en part ; sans doute destinées à ressouder quelques éléments osseux au niveau de la mâchoire ou de la base du crâne.

La fille avait arrêté l’attelage devant Lucien, elle s’accroupit afin d’extraire un tiroir placé sous la base du socle, il contenait les déchets organiques que la bête se payait encore le luxe de léguer à la communauté. Ils furent transvidés dans un sac en plastique qui lui-même rejoint la poubelle qui était sortie du mur à l’appel de son nom, il fallait crier « Poubelle! » et elle sortait de sa planque.

— Mais, c’est quoi ? demanda Lucien, qui, pris sur le fait par la stupeur — stupéfait, en un seul mot — ne put prononcer une phrase plus élaborée.

La fille lui expliqua que c’était une poubelle inventée par son père, elle reconnaissait exclusivement leurs trois voix. Il y avait un micro réglé sur leurs fréquences vocales qui déclenchait un électroaimant… Mais, Lucien lui fit savoir qu’il s’interrogeait plutôt sur la chose dans la boîte, là, posée sur des roulettes.

— Lui, mais c’est notre chien, bien sûr, enfin ce qu’il en reste.

Le père prit le relais.
— Ce chien est vieux, il est arrivé lorsque notre fille avait six ans, c’est pour dire qu’il
fait vraiment partie de la famille... on ne peut pas le laisser tomber, c’est comme un enfant : on ne peut pas abandonner un enfant, sous peine d’apparaître comme un monstre. Il est le quatrième élément, le quart de la totalité ; bien sûr qu’il est encore vivant dans sa coquille, sinon il n’y aurait rien dans le tiroir inférieur, ça vous économise une question.

Lucien tenta une plaisanterie, il demanda ce qui avait poussé cette bête à tenter de mettre fin à ces jours ; mais c’était lourd, la bouche du type prit la forme d’un Ô, l’affaire faisait encore mal, c’était visible, palpable, indéniable.

La mère rompit, à coups de mots, le silence qui essayait de s’installer après cette malheureuse tentative, elle raconta une histoire, celle de la famille et du chien, simplement.

Il était un jour une famille qui s’était privée de beaucoup de choses, de tout ce qui n’était pas primordial. Une fois que l’argent alloué à la nourriture, à un sobre habillement et à l’entretien de l’appartement, était dépensé, plus rien ne sortait de leur compte.
Le solde était déposé, toutes les fins de mois, sur leur carnet commun de Caisse d’Épargne. Ils avaient fait l’impasse sur les sorties, les petits cadeaux et l’achat d’une automobile, entre autres.
Ils étaient quatre, les parents, la fille et le chien, à vivre dans une seule pièce en plein centre de Paris, avec un but ! Acheter une maison de campagne, quelque chose de simple, même un truc à retaper.
Ils avaient programmé leur future retraite, six mois à la ville et six à la campagne, moins quatre jours entre les deux, dans le train. Alors, durant vingt ans, tous les mois : dépôt à la Caisse d’Épargne, ils en virent défiler des employés.

Au printemps dernier, trois mois après le départ en retraite du mari, ils prirent enfin contact avec des agences immobilières de Corrèze. Ils reçurent par courrier une vingtaine de propositions qui correspondaient à leur demande ; ils en choisirent trois sur photo.
Le rêve s’accomplissait, toutes ces privations avaient donc eu un sens, ils étaient tout excités de le vérifier. Secrétant ainsi des doses supplémentaires d’adrénaline, qui les maintinrent euphoriques durant la semaine qui précéda le week-end de fin juin où ils prirent le train.

Le carnet d’épargne enfoui dans le sac de madame et le printemps blotti dans le cœur, trois gens heureux montèrent dans le TGV, Gare de Lyon. Ils se faisaient un point d’honneur à tout régler en liquide, tout au comptant, on ne faisait pas de dette dans cette famille.

C’est sur le parking d’une grande surface, le lendemain, que le rêve dégénéra en cauchemar, que tout se figea pour la famille. Un retour à la case départ, sans les sous.

Après avoir visité la ferme à restaurer, qu’ils avaient adorée, dans la matinée, ils déjeunèrent dans une cafétéria. C’est là, devant cette enseigne sans noblesse, juste après le repas, au moment de reprendre un taxi qui devait les ramener à la gare, que la tragédie se produisit.
Un camion de livraison, conduite par des gens en état d’ébriété, avait renversé le chien, ne s’arrêtant même pas et se permettant, en passant à leur hauteur, d’émettre des gestes et des paroles obscènes.

— On a appelé une ambulance, car on ne savait par quel bout ramasser notre bête, tellement elle était disséminée. On l’a accompagné vers une clinique vétérinaire de luxe, elle a été opérée à cœur ouvert, quelques greffes plus tard, elle était sauvée. Elle vivrait mais complètement paralysée. C’était un dimanche, fallait trouver des donneurs, deux chirurgiens et leurs assistants ; sept d’heures d’opération et pas d’assurance. »
À la sortie, les économies destinées à la ferme s’étaient échouées ailleurs que prévu.

— Tout en liquide ? Questionna, éberluée, la secrétaire médicale de la clinique.

— On va pas vous donner nos carnets d’épargne, non ? Dit amèrement le propriétaire de l’animal, qui avait fait un détour à la Caisse d’Épargne avant d’arriver devant elle.

medium_chien-Plan.jpg Le chien leur fut rendu trois mois plus tard, livré dans ce compartiment dont les dimensions et le plan avaient été transmis par le père en temps voulu, il trouva sa place entre les deux fenêtres. Le prix de sa livraison, par transport spécial, les obligea à se nourrir exclusivement de pâtes durant un bon mois.

La fille était toujours devant le livreur, à le regarder fixement. Subtilement, elle avait orienté le meuble du chien de telle façon que l’animal puisse voir l’homme.

Dans ce contexte, la blague de Lucien — sur l’état présumé suicidaire du chien — passa aussi bien qu’un grain de riz dans le goulot d’un sablier.

Mais, à cet instant, c’était son propre état qui monopolisait son attention, il se sentait rétrécir. À moins que ce ne soit le fauteuil qui se soit mis à grandir autour de lui, aucune des deux suppositions n’était de nature à le rassurer. Quoique les têtes de ces gens avaient aussi tendance à gonfler, elles étaient devenues énormes, ce qu’il n’avait pas remarqué à son arrivée. Elles ressemblaient à des montgolfières avec de minuscules corps en guise de nacelle.

Les quatre fixaient le minuscule livreur avalé par le fauteuil. Même le chien le regardait, il grogna, voulut aboyer, effet néfaste assuré sur les mâchoires pas encore ressoudées. Son cri de douleur jaillit du tube transparent qui reliait l’estomac au monde extérieur — pourvoyeur de nourriture, il se tendit en ondulant, porté par le souffle canin, puis le silence revint et, le tube reprit sa position de repos. C’était le même son qu’entendu par lui et par deux fois auparavant.

—Le café, putain de café, qu’avez-vous mis dans ma tasse ? Lucien voulait hurler, mais il entendait ses propres paroles comme un murmure.

Il entendit la femme qui lui demandait s’il ne voulait pas reprendre un peu de cet excellent café, mais il ne pouvait lui répondre, plus la force de remuer ses lèvres, longtemps qu’il aurait dû partir.

Il savait qu’il ne pourrait plus jamais s'absenter de cet appartement, sans produire une excuse valable — de l’ordre du certificat de décès, mais il ne savait pas pourquoi, pourquoi lui, pourquoi eux, pourquoi le chien et, ça tournaient comme sur un manège, les montgolfières étaient déjà hautes dans le ciel.

Il n’arrivait plus à soulever les paupières, mais pour entendre il n’avait aucun effort à produire, rien à ouvrir, le père disait que ces somnifères étaient amers, mais puissants, amers, mais puissants.

La mère disait que justice était faite, était faite ; que ce salaud d’alcoolique allait payer, allait payer ; qu’il allait rejoindre son immonde collègue Serge... « Serge est ici, chouette ! » ; et que dorénavant ils n’écraseraient plus personne avec leurs nouvelles petites roues.

Puis Lucien rejoint les bras de Morphée, qui le bercèrent et l’endormirent promptement.


Quand il reprit conscience, il lui sembla qu’il était là depuis une éternité, mais il se trompait, l’éternité commençait maintenant pour lui. Il avait les yeux ouverts, mais il faisait sombre, un truc en plastique obstruait sa bouche, il voulut crier, mais ses mâchoires avaient l’air soudées entre elles, seul un sourd gémissement sortit de lui. Tout son corps était douloureux.

Alors, la lumière fut, une porte s’ouvrit, derrière il reconnut la fille des gens à qui il avait livré un petit frigo, mais il ne se rappelait plus exactement à quelle époque. Les effets de la morphine à grosse dose étaient étonnants. Il trouva qu’elle avait beaucoup grandi et qu’à son âge, ce n’était pas habituel. « Elle a grandi, elle avait une tête énorme la fois dernière, mais un tout petit corps. » se disait Lucien, dont le cerveau réapprenait lentement à fonctionner.

Elle se pencha vers lui, la face décorée d’un grand sourire, elle tenait une bouteille d’apéritif à la main, elle semblait vraiment joyeuse. Elle prit le bout de tuyau en plastique qui pendait de la bouche de Lucien, plaça un petit entonnoir à l’extrémité, puis versa une rasade d’alcool. Elle lui dit que c’était l’heure de l’apéro, que c’était un jour de fête pour Lucien le livreur et, pour ses copains, qui attendaient impatiemment son réveil.

Elle appuya sur la baguette couleur saumon foncé, un deuxième caisson de la même grandeur se dégagea du mur, elle cria « Surprise ! ». Il y avait le torse d’un homme recouvert de plâtre, avec deux trous pour les yeux et un tuyau pour la bouche ; sur la poitrine plâtrée, une plaque minéralogique était fixée, celle du camion que conduisait Lucien quand il faisait équipe avec Serge en juin de l’an passé.

Ils avaient ravitaillé une succursale de province, ce jour-là. À 14 heures, ils avaient quitté le dépôt après avoir chargé à l'excès sur l’apéro et trop arrosé l’entrecôte-frites. ils avaient roulé sur un épagneul ; ce n’était pas la première fois pour eux, les risques du métier, des bavures en quelque sorte.


Elle servit la même rasade à Serge, elle tira sur le tiroir du chien placé entre les deux livreurs et elle souffla une croquette, qu’elle avait passée au mixer, dans la gueule du cabot dont les yeux pétillaient, montrant ainsi sa joie d’avoir un deuxième compagnon de jeu.

Avant de les rentrer pour la nuit dans leurs rangements, la mère vint s’entretenir avec Lucien, elle mit un miroir en face de lui afin qu’il constate ce qu’il avait déjà compris, ses larmes ne ramollissaient même pas le plâtre.

Elle donna des détails. Comment ils avaient donné à des connaissances la carte du Maroc pour qu’ils la postent de là-bas. Et, ça avait été si facile de l’attirer ici, un pourboire de 60 euro avait suffi. Les pourboires avaient été son point faible.

Elle lui raconta sa fierté d’avoir une fille aussi douée, même pas une année de chirurgie et elle savait déjà amputer à la perfection, et à la maison, grâce au papa bricoleur.

La police était passée poser quelques questions au sujet de la disparition d’un livreur. Tous trois avaient raconté la même histoire, un livreur avait bien livré un frigo, mais il était reparti très vite, d’ailleurs une femme, d’un mauvais genre, l’attendait sur le trottoir.

L’un des deux flics était plus curieux, il ne voulait pas laisser tomber, alors peut être qu’un jour, projetait la femme, Lucien, Serge et le chien auraient un nouveau compagnon.


FIN

vendredi, 03 novembre 2006

LE CHIEN [Nouvelle n°10 - Part 01]

Lucien avait les boules, fallait qu’il travaille ce samedi matin. Sale temps pour la grasse matinée qu’il s’était promis. Tout à fait imprévisible le vendredi soir à 20h30, heure à laquelle il s’était rendu chez des amis dans le dessein de fêter copieusement un anniversaire. La fête avait duré la nuit et il était rentré vers 6h30.

De retour chez lui, il n’avait pas pu résister à la tentation d’écouter le message confié à son répondeur, le voyant rouge clignotait ; il espérait des nouvelles de Serge, mais ce n’était que son patron qui l’avait appelé dans la soirée, après son départ. Suite à son écoute, il constata tristement qu’il ne lui restait que deux heures, pour prendre une douche, enfiler la salopette aux couleurs du magasin, avaler un bol de café noir et se rendre au local.

Il devait être huit heures trente quand il souleva le rideau de fer, le client attendait le paquet avant dix heures, c’était impératif et le mot du patron l’était aussi :


Livrer ce frigo avant dix heures,impérativement!
              Souhait du client et le client est roi,
                             il nous fait vivre!         

                       Merci, à lundi.                  



L’appareil était scotché sous le mot. Un frigo ridiculement petit, un modèle encastrable, tel qu’on en voit essentiellement dans les bureaux de patron ou dans les camping-cars.

Je gâche ma matinée pour un patron de merde qui aurait pu tout aussi bien repartir avec son achat, mais qui préfère emmerder l’ouvrier durant son jour de repos, résuma Lucien. Avant d’opter pour une négociation rapide avec ses convictions prolétariennes, à la vue des trois billets de 20 euros posés sur le bon de livraison.

***


Il avait 38 ans et faisait ce boulot depuis cinq ans. La vie n’étant qu’une succession ininterrompue de circonstances, l’une d’entre elles l’avait conduit dans cette direction, chauffeur livreur en électroménager ; les autres, il ne s’en souciait plus. Au départ, il comptait faire ce boulot durant quelques mois, puis la crise l’avait poussé à s’accrocher à son volant, le salaire était correct et le travail peu épuisant pour ses neurones, lui convenait tout à fait.

De plus, il avait eu de la chance avec ses deux premiers coéquipiers. Paul avait passé dix-huit mois à ces côtés, dans la cabine de ce camion jaune et vert appartenant à la grande chaîne de magasins de meubles et d’électroménager, bien implantée au niveau national.

C’était un spécialiste des grosses blagues bien épaisses, ils rigolaient tout en travaillant. Ils partageaient, le soir même, les pourboires de la journée : enfin, ce qui restait de l’apéro du midi. La division s’effectuait toujours sur le comptoir du bistrot le plus proche du dépôt. On peut dire que le patron du bar était au pourcentage aussi, avec ses additions.

Il fit équipe avec Serge, après la retraite anticipée de Paul pour cause de cirrhose. Cette nouvelle collaboration dura trois ans. Ils s’appréciaient comme collègue, les mêmes principes au sujet des pourboires les avaient soudés dès le début. Quand deux personnes doivent passer huit heures ensemble tous les jours de la semaine, il est primordial qu’elles s’entendent sur l’essentiel, et c’est ce qui se passait, ils buvaient leurs pourboires. Comme un couple, le sexe en moins, la confiance en plus, « une équipe du tonnerre », voilà comme ils se voyaient tous deux.

Aussi Lucien ne comprit pas que son ami disparaisse du jour au lendemain, ne recevant comme explication et seulement un mois plus tard, une simple carte postale de Tanger au Maroc ; quelques mots au verso annonçant un désir fulgurant de « découvrir l’Afrique ».

Un mois après cette séparation non désirée, il formait un débutant. Un intellectuel diplômé qui passait son temps à lire quand il ne prenait pas le volant et qui ne buvait pas d’alcool dans la journée. L’horreur pour Lucien qui déprimait en continu ; il pensait souvent à Serge, dont il avait collé la carte postale sur le tableau de bord et dont il espérait le retour tous les matins au réveil.

***


Il posa l’appareil sur le siège passager de la fourgonnette garée devant le dépôt, rabaissa le rideau et se mit au volant. Il sangla le frigo avec la ceinture de sécurité afin qu’un choc ou un freinage violent ne le projette à travers le pare-brise — ce qui aurait créé des complications supplémentaires dont il pouvait se passer. Il aimait bien son travail, il alluma une cigarette, monta le son de la radio et prit place dans la circulation.


Le métier de livreur électroménager possède au moins un aspect intéressant,  le bon accueil que vous réserve le client. Un homme porte un objet lourd et volumineux à votre place, on l’attend avec impatience et, joie, il en explique le fonctionnement.

Quel autre métier permet-il pareil comportement chez des gens qui d’ordinaire ne vous regarderaient même pas, peut-être docteur ? Mais, faut étudier plus longtemps.

Certains clients offrent à boire, à manger, vous racontent leur vie, la vivent devant vous. Tous sont avides des éclaircissements que vous leur donnez sur l’utilisation du matériel livré. Non, Lucien ne connaissait pas d’autre boulot permettant ces manifestations de sympathie et il le faisait savoir dès qu’il en avait l’occasion.

Une journée de livraison ne ressemblant jamais à celle de la veille, Lucien avait toujours matière à faire rire en compagnie et il n’était pas lié par le secret professionnel.
Il citait souvent ce couple à l’apparence fortunée à qui il avait livré un grand écran, l’homme en robe de chambre avait renversé son verre de Bourbon sur la tête de sa femme afin de la dessaouler ; pour se venger, elle lui avait asséné un coup de cendrier sur le crâne, Lucien était avec Serge ce jour-là et ils avaient dû appeler les pompiers afin qu’ils soignent le blessé.
 
Dans un autre genre, ils avaient livré un congélateur à une famille qui semblait sortir d’Affreux, sales et méchants. La mère de famille qui les avait reçus se laissait aller, comme on dit, ses cheveux étaient si gras qu’ils semblaient tous vouloir n’en faire qu’un.
Elle les avait guidés dans la cuisine, dans le coin où elle désirait installer l’appareil. Sur la table en formica, sous les mouches, il y avait des kilos de viande fraîche empilés les uns sur les autres. Les morceaux étaient variés, des abats, du filet et d’autres, du sang s’en écoulait lentement et rejoignait le sol carrelé par les quatre pieds.
Elle expliqua que son mari travaillait depuis une semaine à l’abattoir et qu’il rentrait du boulot avec des morceaux d’animaux, le frigo en était rempli. Cinq ou six gamins débraillés se déplaçaient dans ce décor et Lucien avait été tout heureux, au moment de quitter l’endroit, de ne pas être né dans une telle misère.

***


Ce n’était pas le même type de quartier où il se rendait ce samedi, 60 euros ! Un tel pourliche pour une si petite course le prouvait. Il était neuf heures trente quand il coupa le moteur. L’immeuble était cossu, la cage d’escalier sentait la cire, propre, mais pas trop luxueux.

L’ascenseur était une véritable antiquité, entourée d’une grille comme pour le protéger du vol. Il stoppa au troisième. Le mini-frigo sous le bras, Lucien tendit l’index vers le bouton cuivré de la sonnette sous laquelle le nom du client apparaissait. La porte s’ouvrit lorsque l’espace entre le bouton et son doigt avoisina les cinq millimètres. Visiblement, il était attendu, avec une impatience certaine.

« On vous attendait ! » dit l’homme qui trois secondes plus tôt avait l’œil collé sur celui de sa porte. Il n’était pas très grand, un peu rond, la cinquantaine, il avait le cheveu rare et une moustache fine comme un sourcil, il laissa le passage à Lucien et repoussa la porte derrière lui.

L’appartement était constitué d’une minuscule entrée et d’une pièce de cinquante mètres carré de surface. Aucune porte n’apparaissait sur les autres cloisons, seulement deux fenêtres donnant sur le boulevard. Une table basse, un divan et deux fauteuils essayaient de remplir l’espace.

Une femme de la même génération que l’homme et une jeune fille brune, à qui Lucien donna vingt-cinq ans d’âge, occupaient le divan. Avant qu’un des quatre n’ouvre la bouche, un son bizarre se glissa dans leurs oreilles, une lamentation lugubre semblant sortie d’une canalisation, un son non racontable, venant d’autres étages.

Lucien regarda les trois autres, qui semblaient avoir oublié sa présence, ils se regardaient avec un air étrange, un peu d’inquiétude. Une minute de plus et l’homme l’invita à s’asseoir sur l’un des fauteuils, afin de boire un café que Lucien ne refusa pas.

Le livreur, dont les yeux de professionnel avaient déjà fait et refait le tour de la pièce, se demandait à quel endroit ils allaient installer le frigo.

Les quatre murs étaient tapissés, du plafond jusqu’à un mètre du parquet, de papier à rayures de couleur saumon clair ; une baguette de trois centimètres de large, au ton plus foncé, faisait le tour de la pièce à cette hauteur, arrêtant proprement la tapisserie. De cette frontière jusqu’à la plinthe, le mur était laqué dans l’orange tendance melon foncé.

medium_chien3.2.jpgDeux reproductions de paysage campagnard, un dessin d’enfant représentant un chien blanc et un portrait de Brigitte Bardot (époque amie de bêtes) étaient accrochés solidement — une vis à chaque coin des cadres — à leur paroi respective. Il n’avait jamais vu de telle fixation jusque-là, pour des tableaux.

La femme, à partir du divan, tendit le bras droit, déplia son auriculaire et utilisa l’extrémité de ce doigt afin d’appuyer sur la baguette. Sur une longueur de cinq centimètres exactement le bout de bois s’enfonça d’un centimètre de profondeur. Un bouton-poussoir habilement dissimulé dans le décor.


Une partie de la paroi glissa vers le sol, découvrant un bloc-cuisine accouplé à une plaque chauffante type vitrocéramique. La femme mit en marche la cafetière électrique posée dans une niche à gauche des plaques. D’un rangement situé au-dessus de l’évier, elle sortit trois tasses et une sucrière qu’elle posa sur la table basse.

 Lucien essayait de repérer d’autres endroits où la baguette aurait pris, à force d’emploi, une apparence usagée ; il en trouva un entre les deux fenêtres, qui avait l’air d’avoir beaucoup servi, plus sombre.

L’homme avait ôté l’emballage du mini-frigo. Le temps, que mit l’eau à irriguer le café moulu, lui suffit pour installer l’engin à la place prévue, derrière une porte peinte en trompe-l’œil, à droite du compartiment évier. Devant l’étonnement du livreur, l’homme se lança dans des explications qu’il avait déjà dû donner à toutes les personnes qui étaient passées dans ses fauteuils.

C’était un électronicien à la retraite, un ancien militaire. C’est lui qui avait «combiné tout ça», ces quatre murs vides cachaient tout un tas d’arrangements avec l’espace habitable. Au fur et à mesure qu’il appuyait à des endroits différents de la baguette, des tiroirs, des rangements, des éléments sur roulettes, semblables à ceux que l’on trouve dans les cuisines, sortaient des cloisons.

La pièce se transformant simultanément en salon, en salle à manger, puis en deux chambres séparées par un paravent, lui aussi issu du mur. Les lits se rabattaient dans les murs, avec leurs tables de nuit sur lesquelles quatre lampes de chevet identiques avaient été vissées… comme les tableaux. Un W-C et une cabine de douche obéissaient aussi à la commande d’un doigt, c’était un appartement de contorsionniste. Mais l’homme n’avait pas appuyé sur la baguette, entre les fenêtres.

Pourquoi ne pas avoir choisi un appartement plus spacieux ? C’était la question que Lucien était censé devoir poser, il le fit d’ailleurs, mais intérieurement, en aparté ; c’était aussi celle à laquelle la femme, qui prit le relais de la discussion, désirait répondre.
L’homme servit le café, Lucien le désira sans sucre, dans l’espoir que l’amertume lui procure un coup de fouet. Les séquelles de sa nuit alcoolisée se manifestaient par l’émergence d’une grosse lassitude physique. Mais le noir liquide était trop amer et il dut le sucrer.

La dame lui expliqua qu’elle était très attachée à cet appartement, au quartier, elle y était née, sa mère aussi, sa grand-mère avait fait de même et sa fille aussi. C’étaient les hommes qui avaient fui ce foyer ; son mari, c’était différent, il avait rendu vivable cet endroit, il l’avait comprise.

De toute façon, les moyens financiers du couple ne leur permettaient pas d’investir dans un appartement plus spacieux. Il y avait aussi les études en médecine de leur fille à financer, ils avaient donc opté pour cette solution, une question d’habitude et d’aptitude à épouser raisonnablement la situation, pas plus.

Lucien acquiesçait, tout en suivant du regard le mari qui terminait sa démonstration, comme un vendeur zélé. La pièce avait repris sa forme salon initiale, l’homme vint se déposer dans le second fauteuil. Lucien finissait son café.

— Il contient beaucoup de robusta ! Ça explique son amertume, dit la jeune femme.

Il n’enviait pas ces gens, mais le système était astucieux et tout avait l’air de bien fonctionner, sans doute un très bon électronicien.

La discussion partit alors un peu dans tous les sens, la météo, le froid, le tiède, les champignons à Paris ? Oui dans les caves, mais tous les parisiens n’ont pas une cave à cultiver.  Et puis ce métier de livreur qui permet de faire tant de rencontres originales. « Des rencontres originales...  », répéta la fille, comme si c’était la première fois qu’elle entendait ces mots à la suite.

Ensuite, il y eut de plus en plus de temps morts entre les sujets de conversation, entre les phrases, les mots ; Lucien, en bon professionnel, devina atteint le moment opportun de mettre les voiles.

Juste à l’instant où il envisageait de s’extraire de la torpeur dans laquelle, il le constata alors, il baignait depuis l’absorption de son café, le même son lugubre qui avait accompagné son arrivée se fit entendre. Cette fois, ça ressemblait à un grognement étouffé, une plainte plus qu’à une agression, un truc toujours pas humain.

Lucien ressentit alors un malaise physique, tout tournait autour de lui, heureusement il était assis, la fatigue, l’ambiance, le café, tout lui pesait.

L’électronicien se leva prestement et se rendit entre les deux fenêtres, il appuya son pouce sur le seul endroit de la baguette que Lucien avait réussi à repérer. Un rangement à la face laquée orange-melon émergea du mur.

L’homme paraissait tout excité, disant à l’adresse des deux femmes :
— Vous avez entendu ? Vous avez entendu ? Deux fois en dix minutes, c’est incroyable, lui qui se taisait depuis des mois !

De qui parlait-il, de quoi parlait cet homme, pouvait-on parler ainsi d’un rangement, fut-il d’une hauteur d’un mètre environ et posé sur quatre roulettes ? L’homme ne parlait pas à un meuble, mais à son occupant, il demanda à sa fille de promener le caisson dans le salon.

(à suivre) 

jeudi, 02 novembre 2006

les vieux, les morts et le raffarin.

 

Hier, j'ai croisé mon ami Jak, c'est aussi mon voisin, il rentrait du boulot, c'était le 1er novembre.

— Quoi, tu travailles un 1er Novembre ?

Sachant qu'il travaille dans une imprimerie, je me demandais pourquoi. Perhaps, d'urgents faire-parts???
Et bien non, son patron l'avait obligé à venir travailler ce jour-là pour récupérer le lundi de raffarin de Pentecôte.

***

 

Raffarin aura marqué son époque, des milliers de vieux seront morts de sécheresse soif durant son règne et il aura — par voie de conséquence — empêché les ouvriers d'aller honorer leur mort, je jour prévu pour cet acte !  

mardi, 10 octobre 2006

LA CURE [Nouvelle 04 Part 2]

(suite & fin)

La propriétaire de la Jaguar était bien dans ce vieux lieu de culte.

— Dieu ! Que ma vie est triste, je n’en peux plus, je n’en veux plus. D’ailleurs, je suis venue te la rendre !

À genoux devant l’autel, une femme aux cheveux gris priait à haute voix, elle était vêtue d’un tailleur bleu ciel. La première phrase avait été prononcée sur un ton teinté de lassitude. Celle qui suivait, était plus agressive, saupoudrée d’arrogance.

— Vois comme je suis devenue vieille et moche, c’est ton œuvre! Y a-t-il de quoi être fier ? A quoi me sert de vivre dans un tel état de délabrement. Je n’ai plus de raison de vivre, alors je suis venue te prévenir, j’arrive ! Elle fouilla dans son sac et en ressortit un revolver à la crosse nacrée. Sa main droite faisait faire des moulinets à l’arme, tandis que la gauche, posée sur sa hanche, donnait à la dame un air provocant. Elle était vulgaire et ses arguments pauvres.

— Tu vois cette arme… c’est un huit coups. Il est chargé, je vais le retourner contre moi et je tirerai autant de fois qu’il faudra pour en finir. Mais tu m’entends au moins ?

Elle se tut. Elle attendait manifestement une réponse, mais seul un hibou se manifesta dans le lointain. Lasse d’attendre, ne serait-ce qu’un signe, elle continua en haussant le ton. Elle ne faisait que suivre les instructions données par la sorcière.

— Tu imagines les dégâts, une vie qui part, dit donc mon Dieu ? Il va y avoir du sang sur le carrelage, sur cette Sainte Vierge encore en bon état et sur les murs. Pourquoi ne réponds-tu pas ? Qu’ai-je de moins que les autres ? Alors, tu vas répondre, oui ?

Ce oui-là fut hurlé, elle était en furie, comme possédée par un vieux démon, tout penaud devant l’effet qu’il produisait encore. Puis elle se jeta au sol, son corps était secoué par des pleurs entrecoupés de rires hystériques. Elle ne s’embarrassait d’aucune retenue.

A cet instant un courant d’air aida la porte à se refermer en douceur. Dans le même temps, un nuage se glissa entre le soleil et les vitraux de la chapelle, la nef s’assombrit brusquement. La femme comprit que ces manifestations étaient les signes qu’elles attendait.

Elle attendait ce moment, elle s’y était préparée mais, ce n’était pas courant comme expérience. D’abord, elle perçut un simple raclement de gorge, rapidement suivi d’un énorme éclat de rire sympathique, la voix l’enveloppa, et ces premières paroles lui arrivèrent.

— Alors, vieille femme, c’est après moi que tu en as ?

Depuis l’instant où la porte avait claqué, la femme était comme statufiée, ses mains toujours posées sur la tête ; son corps replié sur lui-même, elle était toujours couchée. Seules ses lèvres remuèrent quand elle dit :

— C’est toi Dieu?

La réponse fusa, elle fut :
— Peu importe mon nom, mais ne prononce plus jamais celui-là en ma présence. Bon tu ne pouvais pas savoir. D’après ce que j’ai entendu mon enfant… tu permets que je t’appelle Monique ?

Dans sa position, Monique semblait tout permettre. Oui c’est cela, elle permettait tout à partir du moment qu’on ne la frappe pas sur la tête. D’ailleurs, histoire de se prémunir contre un proche avenir qu’elle sentait incertain, elle repositionna ses avant-bras devant son visage à la manière d’un boxeur remontant sa garde. Elle permettait, bien sûr qu’elle permettait, de plus c’était bien son prénom, elle était habituée à ce qu’on la nomme ainsi, elle le dit :

— Oui, oui je permets…
Puis elle referma la bouche.

— Bien, bien, c’est un bon début Monique. Comme je commençais à te le dire, j’ai compris ta requête. Tu es en veine, je vais faire quelque chose pour toi, Monique.

Elle se releva lentement, attentive à ne point se blesser sur les divers débris qui encombraient le lieu, elle épousseta méticuleusement son tailleur. Extérieurement tout son être exprimait la crainte, le respect, la peur. A part qu’elle ne savait pas où porter le regard.

Dans son for intérieur, l’ambiance était bonne. Son attitude, ses paroles, rien n’était spontané, elle avait tout manigancé. Elle ramassa son arme, la remit dans son sac.



En effet, le hasard n’était pas de cette partie. Ce n’était pas lui qui l’avait menée ici. Elle n’avait de penchant ni pour les vieilles pierres, ni pour la religion et elle éprouvait une aversion pour tout ce qui touchait le champêtre ; elle n’avait d’affection que pour sa propre personne et elle n’acceptait pas de vieillir.

Monique était venue sur les conseils d’une vague connaissance  encore plus âgée qu’elle, mais qui paraissait trente ans de moins. Elle lui avait donné, plutôt vendu chèrement, son secret. Pas de médicaments américains à vie, onéreux et incertains sur la durée, fallait juste rencontrer une personne un peu bizarre.

Pour la trouver, ça ne fut pas simple, elle vivait à l’écart de la ville, à l’écart de tout. Son adresse n’était connue que d’un cercle d’initiés. Certains disaient que c’était la dernière vraie sorcière, un démon femelle. Elle savait des secrets qu’elle n’aimait pas partager ; oui, parvenir jusqu’à elle lui avait coûté cher. Mais ça en valait la peine, ça valait même beaucoup plus et puis, quand on s’aime on ne compte pas.

Le premier rendez-vous fut fixé dans la nature, prés d’un rocher à la forme méandreuse, comme un gros serpent enlaçant un tronc planté perpendiculairement dans le sol. Monique était en avance, elle tournait autour du rocher afin de meubler l’attente et aussi pour vérifier s’il avait vraiment la forme du dessin qu’on lui avait confié, elle recherchait le serpent.
Bien sûr, si on le veut vraiment, ça y ressemble, se disait-elle ; elle se retrouva face à la vieille sans l’avoir entendu arriver. Elle ne pouvait pas se tromper, il lui manquait juste le balai et, de toute façon, il n’y avait personne d’autre des kilomètres à la ronde.

C’est comme cela que tout avait débuté. Tout en gravitant cote à cote, la sorcière lui révéla qu’il se passait quelquefois des choses inexpliquées dans une chapelle et que cela ne coûtait presque rien d’essayer, que qui n’essaye rien n’a rien mais qu’il vaut mieux tard que jamais. Ça avait marché pour d’autres alors pourquoi pas pour elle ?
Le plus dur avait été de l’écouter psalmodier sans fin, elle avait peur de l’interrompre, elle craignait de couper le fil de la conversation.

Monique n’avait rien dit durant tous les après-midi qu’elle avait dû passer en sa compagnie. Écoutant attentivement et prenant des notes, de peur qu’un précieux renseignement soit noyé au milieu de se déluge de mots. La mégère racontait n’importe quoi en mélangeant le patois, le français, le passé, le présent, le futur, les cieux et le sous-sol.

Finalement, la sorcière satisfaite de son écoute, lui fournit un plan qu’elle avait tracé préalablement  sur la feuille d’un vieux cahier d’écolier à spirales.
Puis, sur un calendrier des Postes, elle entoura au crayon une semaine entière, durant laquelle, d’après de très sérieux calculs basés sur le cycle de la lune et d’autres ingrédients plus obscurs, tout serait réuni pour la manifestation à laquelle Monique voulait prétendre.

Rajeunir, ça n’était pas simple ! La sorcière reçut le cochon qu’elle avait exigé comme paiement, Monique rajouta un flacon de parfum.



Monique n’avait même pas chargé son colt. Son plan avait bien fonctionné.
La Voix reprit :
— Je sais de quoi tu souffres, je vais te donner un coup de main, un coup de jeune. Va t’installer au volant de ton véhicule, regarde-toi dans le rétroviseur, tu vas être contente de moi… et de toi.

Monique fit ce qu’on lui demandait. Calée dans le fauteuil en cuir fauve de la Jaguar, elle ne croyait pas le reflet que lui renvoyait le rétroviseur. Un long moment s’écoula avant qu’elle ne lui fasse confiance ; elle se dévisagea avec attention.

Sa chevelure était repassée au châtain foncé, c’était dru au-dessus du front. Elle orienta le rétroviseur, comme un projecteur, vers son visage. Disparues les poches sous les yeux, disparues les rides, de véritables canyons pour certaines, qui quadrillaient de façon anarchique et autoritaire son visage cinq minutes auparavant.


C’était donc vrai. Elle était redevenu désirable, la vie était belle. Ses lèvres étaient brillantes, sa langue se chargeait de l’effet en circulant humide sur toute leur longueur. Elles étaient prêtes à embrasser. Monique avait perdu trente-cinq ans d’un coup, entre l’autel et l’auto. Elle avait réussi.

Elle enclencha la première et fit faire un tour à la clef de contact. La voiture brouta et parcourut quelques dizaines de centimètres avant de caler. Monique respira profondément et recommença, mais dans le bon ordre cette fois. Elle rejoint la départementale et commença sa descente vers la ville en fredonnant, « Ce soir je serai la plus belle pour aller danser…. », un air qui datait de ses vingt ans.

— Ça a marché ! ça a marché…

Ses seins étaient à l’étroit, elle les sentait, elle en avait perdu l’habitude, ils gonflaient. Elle en remercia la Voix.

— Merci… merci la Voix.

Cette dernière, qui était restée muette depuis la chapelle, émit :
— Ne me remercie pas, c’est tout naturel !

Monique, devenue presque adolescente sans le savoir, sursauta.
— Je ne savais pas que vous étiez encore là, m’sieur.

L’acné qui avait gâché son adolescence ressuscitait. Elle se fichait pas mal que la voix soit là ou ailleurs, finalement ça n’était qu’une voix. Une voix ce n’est pas physique, une fois qu’on s’est faite à elle, ça devient complètement inoffensif. Un simple lecteur MP3 avec ses écouteurs suffit à se mettre hors d’atteinte de ce misérable courant d’air bruyant. Mais pourquoi devoir la supporter encore ? Pourquoi n’était-elle pas restée là où elle l’avait entendue ? Mais l’autre ne voulait rien savoir.

— Je suis toujours là ! Sur la banquette arrière si tu veux, attentif, admiratif.

C’étaient les derniers mots que Monique entendrait. Elle eut rapidement un gros problème pour atteindre les pédales, ses jambes n’avaient plus la longueur nécessaire pour effectuer l’opération.
Ses bras étaient trop courts pour atteindre le rétroviseur grâce auquel elle aurait pu s’apercevoir qu’elle n’avait plus qu’une dizaine d’années.
Monique comprenait quand même, pas tout, mais au moins qu’elle s’était fait berner.
Elle se mit à sangloter, appela son père, sa mère. Elle rajeunissait trop vite, c’était insupportable ; sa vie défilait à grande vitesse sans possibilité de ralenti ou d’arrêt sur image, trop rapide… illisible.

Quelques centaines de mètres avant le lézard vert, elle chantonnait une berceuse, mouillée dans son pipi, Frère Jacques, il devait dormir encore.

Et ce fut le choc. De la fumée et des flammes, produites par un court-circuit, envahirent l’habitacle.

La voix se manifesta encore une fois, pour son plaisir, rien que pour elle, elle dit :

— Et voilà le travail !



Le lézard vert ne pouvait donc pas tout savoir. Si vous en croisez, dans le sud, ne vous acharnez pas sur eux, ils ne le méritent pas ; leur queue repousse, c’est un fait établi. Mais c’est douloureux, et rabaissant question amour propre. Épargnez-les, ils dansent si bien.

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FIN

dimanche, 08 octobre 2006

LA CURE [Nouvelle 04 Part 1]

medium_lezard.2.jpg Le gros lézard vert n’en revenait pas. Il s’était forgé, avec l’aide du temps, une piètre opinion des êtres humains. Cette fois encore, cette espèce se révélait égale à elle-même. Jusqu’ici chaque contact, établi entre eux et lui, s’était soldé par une tentative d’amputation de ce qui faisait le plus sa fierté, sa queue. Durant leur enfance, les hommes voulaient vérifier si elle repoussait vraiment.

Comme si ce geste correspondait à un stade bien précis dans leur cheminement initiatique. D’où tenaient-ils cette sotte obsession, sinon de leurs aînés; qu’attendre de telles créatures, si violentes et primitives ? Rien, bien sûr, c’est ce qu’il faisait d’ailleurs, il n’attendait rien sinon un insecte à gober.

Pourtant, malgré cette belle indifférence, ils avaient réussi à le surprendre une fois encore.

Ce jour de juillet, il suivait nonchalamment les méandres d’une départementale de l’arrière-pays varois. La route ondulait au milieu d’une forêt de chênes-liège. Le soleil commençait à trouver le temps long, il attendait la lune tout en éclairant paresseusement ces dernières heures qu’il se devait d’assurer. C’était le contrat, depuis le premier jour.

medium_MK_II.jpg C’est à ce moment-là, que le petit reptile entendit des pneus crisser sur les gravillons ; la voiture passa tout près de ses pattes, une grosse Jaguar MK II, vert anglais métallisé, avec des roues à rayons. Il n’avait pu apercevoir le chauffeur, il se demandait même s’il y avait quelqu’un au volant.

Conducteur ou pas, l’auto quitta la route. La séparation fut définitive, et très violente pour le véhicule, qui s’encastra dans un grand chêne, arbre reconnu pour sa solidité, celui-là était bien bicentenaire.

Le lézard regardait la scène très attentivement, un détail le choquait. Travaillant par élimination, il trouva l’erreur ; elle lui apparut énorme. Que venaient donc faire des pleurs de bébé d’homme ? Il les avait entendus ces sanglots, et ce, dès l’instant où l’auto était arrivée à sa hauteur et jusqu’à celui où elle s’était écrasée sur l’arbre. Un nouveau-né avait pleuré avant de se taire, il en était certain.

L’arbre, intempestivement secoué, lâcha une averse de glands sur la carrosserie. Ils produisaient des sons différents selon leur taille et les parties qu’ils atteignaient. Improvisant un rythme primitif et basique qui atteignait, au plus profond de lui-même, le reptile à pattes. D’une démarche saccadée, chaloupée, épousant élégamment le tempo temporaire des glands devenus musiciens, il s’approcha de la limousine dans le but d’apercevoir l’enfant. Las, un début d’incendie dans le moteur l’en dissuada.

Le lendemain, les journalistes de la gazette locale faisaient preuve de leur manque de créativité. Une photo et un texte sur deux colonnes rendaient compte sobrement de cet étrange fait divers. L’ensemble, aimablement fourni par la Gendarmerie :

« Horreur sur la départementale », criait le titre. Le texte suivait, « Les gendarmes ont fait une bien macabre découverte sur le siège du conducteur d’une automobile de luxe de marque anglaise […] en effet un fœtus de sexe féminin à demi consumé […] recherche du propriétaire […] une sombre énigme à résoudre pour nos fins limiers […] Peut-être une intervention divine ou extra-terrestre… », suggérait en final, l’auteur de l’article, qui avait interviewé deux villageois.

Naturellement pas un mot du lézard, on le comprend bien ; lui-même avait du mal à le faire, à le comprendre, du coup il se mit dans la tête qu’il avait affaire à des journalistes incompétents, plus de collaboration que d’investigation ; ce qui conforta, s’il en était besoin, sa répugnance pour l’humain.

Cette limousine anglaise, avant de la voir finir dans un arbre, il l’avait déjà croisée en début d’après-midi. Elle était garée devant une chapelle abandonnée, une future ruine, bordée par des ronces et située au sommet du massif.

L’endroit était le plus souvent désert. Son ordinaire n’étant épicé que par les visites de couples préférant ce lieu bucolique au morne cadre d’un l’hôtel. Il en avait vu le lézard, il avait une langue très longue, mais très fine, pas assez large pour parler, juste satisfaisante pour siffler.

Il avait entendu la voix d’une femme, elle semblait très excitée. Une voix de géant lui répondait. Malgré les lieux, il ne se fit pas prier et, écoutant sa peur, il s’en alla.
Pour ces diverses raisons, il ne faut pas compter sur lui pour nous conter ce qu’il s’est passé entre la chapelle et l’accident, son rôle s’arrête ici.

C’est déjà pas mal pour un lézard !

 

(à suivre) 

mercredi, 04 octobre 2006

La REINE des CIGALES [Nouvelle 03]

medium_cigale.jpgDès qu'il l’emprunta, il se sentit apaisé. Il ne doutait plus de rien, c'était sûr, le sentier le mènerait exactement là où il voulait aller, chez lui, at home. C'était une certitude, ce n'était pas la première fois, il le connaissait bien ce chemin et dans les deux sens, il n'avait plus de secret pour lui. Ce n'était plus qu'une question de temps, il lui suffisait d'avancer une jambe devant l'autre pour progresser.
Ce trajet, il aurait pu le faire les yeux fermés, je dis « presque », car la pluralité nombrable, au sujet de ses yeux, n'était plus de circonstance. Depuis très peu, il fallait parler d'eux au singulier, plus simplement il fallait dire son œil.

Il revenait de la ville, il y avait passé la journée. Le soleil s’attelait à poursuivre sa lente chute, et lui poursuivait son ascension, ils allaient se croiser. «Quand je serai rendu tout en haut, le soleil sera vomi tout en bas» pensait-il, tout en souriant devant le niveau de ces propos, le sentier l’inspirait. Il était de bonne humeur, c’était l’été et après tout, cette journée s'était bien passée, il n'avait perdu que deux doigts et un œil.

Dans la matinée, il passa du temps dans un bar près du port où il avait ses habitudes. Il était ainsi, coudes appuyés au comptoir, il survolait le quotidien local ; dans le miroir mural, son regard fut interpellé par les clignotements colorés du «flipper». L’envie d'aller glisser une pièce dans sa fente lui traversa l’esprit. Il finit sa bière et se jeta à l'abordage de l'engin.

La partie ne dura pas longtemps, il projeta la bille en acier le plus fortement possible, elle abattit une cible côté gauche, 10 000 points, revint sur la droite, s'immobilisa un instant dans un orifice avant d'en être éjectée, 30 000 points, vers une seconde cible, cela faisait 40 030 points. C'étaient les derniers, il n'en ferait pas davantage. La bille en avait décidé autrement, elle épousa une trajectoire rectiligne qui la mena directement entre les deux flippers.Quand elle arriva à leur portée, l’homme pressa sur le flipper de droite, il entendit alors un craquement sec au niveau de la main. La bille, légèrement déviée, se dirigea vers le flipper gauche, il appuya prestement sur ce dernier afin de tenter la «fourchette»  salvatrice, un autre craquement, identique au premier, se fit entendre. À peine effleurée, la bille finit sa course dans le ventre de la machine.

Il regarda ses mains, elles n'avaient plus que quatre doigts chacune. Les deux majeurs se trouvaient au sol. Il s'accroupit, ramassa celui de la main gauche, qui portait une alliance et le mit dans sa poche. Il tira un coup de pied au second afin de le faire disparaître de sa vue. Il donna aussi un coup de pied à la machine qui se vengeât d’un «Tilt» rageur. Le chiffre 30 fit alors son apparition dans un petit rectangle, indiquant au joueur qu'il avait gagné une partie gratuite à la loterie, la garce !

Après cet épisode, il avait rejoint le comptoir. Il sirotait une seconde bière en réfléchissant à ce qui venait de se passer. Le processus s’était mis en marche, son tour était venu…

Un type à l'air éméché fit son entrée, il vint s'installer à côté de lui. Il commanda une pression qu'il but d'un trait. Il plongea les mains dans ses poches à la recherche d'un peu de monnaie afin de payer sa boisson. Ses poches étaient vides, il les triturait dans tous les sens, il avait l'air réellement étonné de ne rien en ressortir. Il était sincèrement désolé.

Le patron aussi était désolé, son sourire s'était évaporé, ses fines lèvres frémissaient, son regard ne distillait plus aucune compassion pour l'espèce humaine, surtout quand celle-ci s'avérait incapable de régler ses consommations. L'homme au doigt dans la poche se décida à intervenir, il paya le demi du buveur désargenté et lui en offrit un deuxième. Rassuré, ému jusqu'aux larmes, le patron les servit.

«Cela aurait dû s'arrêter là…» pensait-il, en progressant sur le sentier ? Il se tâtait machinalement la poche pour vérifier que le doigt y était toujours.

Hélas, l'autre type avait voulu lui prouver sa reconnaissance. Il lui administra une tape amicale et virile sur l'épaule, une coutume de là d’où il venait, sans doute. Peu aidé par l'alcool, il fit une mauvaise évaluation de la distance, la main atterrit derrière la nuque. Sous le choc, l’œil était tombé dans le verre de bière. Il avait fallu le récupérer avec deux doigts, mais sans l’index, c’était difficile. Finalement, le patron lui avait tendu une petite cuillère.

Tout cela s’était passé en public, très dur à supporter.

 

Il s’éloignait du bar, de ce lieu de perdition, il n’irait plus en ville. Il marchait, bercé par le chant strident des cigales, il aimait les cigales. Il savait quelque chose d'étonnant au sujet de ces gros insectes, il l'avait lu dans un épais dictionnaire. Les cigales sont des suceuses, des suceuses de sève.

Même, que ça l'avait fait drôlement fantasmer. Durant une période, il avait méticuleusement quadrillé le bois dans le fol espoir d'en trouver une plus grosse que la moyenne, cela à des fins personnelles.

«Les abeilles ont bien une reine, elle est énorme par rapport à ses sujets. Idem pour d'autres insectes. Alors pourquoi la nature, qui fait si bien les choses, n'aurait pas fait de même pour les cigales ?» voilà ce qu’il pensait.

Dans ce cas, la nature avait-elle bâclé ? Il n'avait rien trouvé. Pourtant, lors d'une de ses virées en ville, il avait subi un grand choc. Accrochée à la vitrine d'un artisan en céramique, il avait vu de ses yeux, la reine des cigales ; elle faisait bien trente centimètres de long. Tout excité, il était entré dans la boutique pour demander à l'artiste l'adresse du modèle. Poliment, mais fermement, il avait été éconduit. Un sale égoïste cet artiste, il voulait la garder pour lui tout seul. Enfin, il ne jugeait pas, sans doute aurait-il agi de même. Il avait continué sa quête jusqu’au jour où il avait rencontré sa compagne.

Absorbé par ses pensées, comme l'encre peut l'être par le buvard et, ayant de surcroît abandonné la moitié de sa vision dans une chope, il ne fut pas en mesure d'éviter un caillou, là, au milieu du chemin. C'est donc tout naturellement que son pied droit vint le heurter. La collision fit une victime, aurait pu consigner un brigadier de Gendarmerie créatif rédigeant son rapport. Pour le pied, l'aventure était terminée, il s'était désagrégé dans la chaussure. L'ensemble fut abandonné sur place.

Il fit quelques mètres à cloche-pied et ramassa une branche qu’il tailla avec son Opinel. Il s’en servit de canne. Il se maudissait pour son coupable manque d'attention. Deux doigts, un œil, un pied, il sentait sa bonne humeur s'effriter.

Dorénavant, sa progression était pénible. Il devait user de son autre pied avec précaution, il était hors de question de le perdre, ça suffisait pour la journée. Il avait du mal à s'imaginer finir la côte en rampant. Ramper ce n'était pas dans ses habitudes, plutôt attendre la mort à l'instant, sur un seul appui ; une simple question d’amour propre, «J’ai de l’orgueil, alors ?»
«Orgueil», le mot se mit à résonner dans sa tête. Un effet d'écho, «gueil… gueil… gueil…». Sa boîte crânienne faisait office de caisse de résonance. Ce n'était pas normal. Il cessa de penser à son orgueil, un bourdonnement pénible avait pris la place. Ce bourdonnement, ce n’était pas la première fois qu’il lui gâchait son audition.

La décompression ! C'était donc... la décompression ! Ça s'était déjà produit dans le temps. Il en avait parlé à son généraliste, qui lui avait alors demandé si la côte qu'il empruntait avait une forte déclinaison. Notre homme l'avait prié d'être plus clair, d'employer des mots très simples. Le docteur avait griffonné un croquis, un trait droit oblique, une croix qui représentait le marcheur, deux flèches, ses mouvements et c'était devenu limpide. Explication, arrivées à une certaine altitude, ses oreilles se bouchaient.

Se remémorant un précieux conseil recueilli lors de cette consultation, il pinça ses narines entre deux doigts, serra ses lèvres et souffla puissamment. Hélas, ce geste si anodin pour la majorité d'entre nous — et qui débouche les oreilles, normalement — eut une conséquence surprenante pour lui. Sous la pression, le nez et les doigts qui l’enserraient, furent projetés à une quinzaine de mètres au-devant leur propriétaire. Ils tombèrent devant l'entrée du terrier d'un rongeur qui les saisit prestement et les fit disparaître dans son trou.

Notre homme devint subitement songeur. Il s'était dépensé sans compter durant cette journée, s'éparpillant même et, inéluctablement, l'heure de faire les comptes était arrivée, elle était là.
Peut-être n'avait-il plus assez de doigts pour faire le total ? Il s’arrêta afin de mieux se concentrer et il se lança. Deux doigts, un œil, un pied, encore deux doigts plus un nez, cela faisait six. Mais que nenni, rectifia-t-il aussitôt, ça faisait bel et bien sept, il avait omis juste un doigt. Ouf, son cerveau était toujours entier et en bonne place.

Faire une addition mentalement, c'était un challenge pour lui, mais il avait de la chance, il n'y avait pas de virgule. C'est vrai, il n'était pas malin. Enfant, quand il traînait dans les jambes de ses parents, on lui demandait d'aller faire pisser les poules, pauvre gosse, il s’exécutait. Que de temps perdu. Dans tous les domaines, il avait pris du retard.

Ceci résumé, sans son nez, au rayon look le résultat était hallucinant ; heureusement, il était seul.

Plus grave que ces banales considérations esthétiques, il avait perdu l’ouïe. Il porta les auriculaires dans chacune de ses oreilles et leur fit effectuer un mouvement rotatif dans l'ultime espoir de déboucher ce qui pouvait l'être.

Pour ces deux-là, ce fut la fin d'une vie remplie de bons et loyaux services, ils restèrent plantés dans les orifices visés.

 

Finalement, il arriva devant la maison. Désirant épargner le peu de main qui lui restait, il ouvrit la porte à l’aide de son postérieur. Elle donnait dans la cuisine. Il alla directement vers une étagère en bois blanc sur laquelle était posé, entre autres objets, un récipient cylindrique de marque Tupperware. De transparence limitée, il était rempli d'un liquide à la couleur incertaine, tirant sur le jaunâtre.

Dans le premier, baignaient une oreille et une bouche, il prit la dernière à l’aide d’une pince en bois, l'embrassa tendrement et la reposa dans le bocal. Puis, portant délicatement, entre deux doigts, l'oreille à hauteur de sa bouche, il murmura : «Bonjour ma tendre, ma douce amie…» puis il poursuivit en chuchotant, racontant dans les moindres détails ce qu'il avait fait de sa journée.

Cela lui prit du temps, la nuit était tombée quand il remit l'oreille à sa place. S'apercevant qu'il ne l'avait pas encore fait, il referma la porte d'entrée. Brusquement, il se tapa le front, sans aucune violence, avec la paume de la main ; geste signifiant pour lui : «J'ai oublié quelque chose!», il fouilla dans sa poche, récupéra l’œil et le doigt.  Il les déposa, avec délicatesse, dans le second récipient... le sien.FIN