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mardi, 28 novembre 2006

LA GARDE À VUE [Nouvelle 11 - Part 02]

[Nouvelle 11 - Part 02]

Deux voitures ont surgi, elles bloquent la sienne, une en épi par devant et la seconde à l’arrière. Une dizaine de types entourent la Volvo, ils crient, il ne comprend rien à ce qu’ils disent, l'autoradio est à fond, les vitres sont remontées. Il a peur, il baisse du coude le bouton qui condamne l'ouverture de la porte.

Un des mecs sort un calibre et lui colle le canon sur la vitre à hauteur de sa tempe. Une balle est là, à quelques centimètres de son cerveau, il saisit l’urgence, il ouvre, on l’éjecte, il ne touche plus le sol, la trouille le pétrifie.

Il comprend mieux quand l'un des types passe un brassard rouge autour du bras, il s'agit de la Police.

Ça le soulage un peu de le constater. Niaisement, il ne se considère pas comme un délinquant, il n’a jamais eu de contact violent avec les forces de l'ordre. En même temps, il pense qu'il doit y avoir une erreur, un commando surentraîné, surexcité, surmotivé, rien que pour lui, petit toxico, un pas grand-chose dans la chaîne de la délinquance. Il n’a pas tort, il y a bien une erreur, c'est lui.

Martin attendait inconsciemment cet instant, il sentait qu’un jour ou l’autre il aurait des comptes à rendre, il attendait aussi ce moment, comme un ultime secours, le moyen de s’en sortir. On l’aiderait, puisque la société le considérait comme un malade, il allait redevenir normal. Quel con.


Quelques jours auparavant, il s'était présenté à une association d’aides aux toxicos. Un docteur généraliste et un psy, très élégamment vêtus, l'avaient reçu dans de jolis bureaux meublés design avec de belles plantes d’intérieur.
En attente, il leur avait confié ses problèmes de dépendance, il était reparti avec une ordonnance, de l’Efferalgan pour les douleurs et des conseils de sevrage à la dure. Combien de toxicos étaient-ils ressortis amers de cet endroit ? À l’époque, les produits de substitution n’étaient pas l’option choisie par les gouvernants. Ils étaient des adeptes de la méthode forte, la prison.

Il s'était retrouvé bien seul, en détestant ces deux-là qui devaient avoir le sentiment du travail bien fait dans leurs jolis costumes, dans leurs locaux subventionnés par diverses administrations. Sans doute des hommes félicités pour leur travail et reconnus par la bonne société.
Après tout, ils ne se droguaient pas eux. Ce n’étaient pas de leur faute si des déchets ne savaient pas régler leurs problèmes autrement qu’en se défonçant. Ils essayaient de bien faire et lui il était si peu reconnaissant.


On l'arrache du siège, on le couche au sol. Un genou tient sa tête plaquée sur le bitume qui s’imprime en relief sur sa joue. Quatre mains lui retournent les siennes dans le dos pour lui passer les menottes. Ils le relèvent pour le placer à plat ventre sur le capot de sa voiture, pour la fouille. Ils sont très excités, ils vocifèrent dans ses oreilles comme s'il était l'ennemi public numéro Un et sourd de surcroît.

Hurler ainsi a un effet psychologique sur le récepteur. Ça réveille une sensation de terreur chez l’individu, datant d’une période de son enfance, s’il a été élevé par un adulte violent, éduqué par des instituteurs pervers ou martyrisé par une quelconque autorité. Cela doit s’apprendre, c'est pensé, ça fait partie de la formation. Ils ne lui disent pas ce qu’ils lui reprochent mais ils hurlent, faut qu’il obéissent, il est à eux.

À partir de là, ils s’autorisent à le rebaptiser, son nouveau nom est : l’enculé !. Plus un qui ne s'adresse à lui sans cette entrée en matière. Un des leurs prend sa place au volant de la Volvo et lui la sienne dans l’un des deux breaks bleu marine. Le trio traverse la ville, pour rejoindre le QG, toutes sirènes dehors comme s’il y avait le feu, comme s’ils étaient pressés d’accomplir leur tâche.



Martin souffre de l’épaule : un arrachement osseux, lui précisera plus tard le médecin de l'hôpital.

— Oui c'est lui, il s'est fait ça tout seul en se rebellant, il voulait s'enfuir ! mentira une armoire à glace qui maintien l’ordre, au moment de remplir un document administratif.


Les feux tricolores ne les arrêtent pas, les autres autos s’écartent au son du pin-pon, la traversée de la ville se passe comme dans un film projeté en accéléré. Deux ou trois minutes pour un trajet effectué en temps normal en quinze. Il profite mal de ces derniers moments avant chambardement. Il ne dit pas un mot, il est stupéfait.
Eux savaient ce qui allait arriver, mais lui, il découvre ce scénario sur lequel il n’a aucune prise, ses co-passagers sont satisfaits. Il regarde les piétons, d'autres qui attendent le bus et qui n'ont pas, comme lui, un gros nuage noir menaçant d'éclater au-dessus de leur tête. Martin a oublié son état de manque. Les deux breaks s’engouffrent sous un porche qui donne dans la grande cour intérieure de la caserne, un planton en uniforme salue la mission au passage. Ceux qui l’ont arrêté sont tous en civil, sauf un à moustache noire fournie, mais ici il n’y a que des types en uniforme bleu marine.
L’endroit est grand comme un terrain de foot pentagonal, il y a d’autres voitures bleu marine, il y a aussi des voitures civiles. Sur trois côtés et sur trois étages, les appartements des familles de ses hôtes offrent leurs balcons aux rayons du soleil. Le quatrième est réservé aux bureaux.
Une femme de militaire taille ses géraniums, elle jette un coup d’œil rapide sur les deux voitures puis disparaît derrière ses rideaux.

Les huit portières claquent à tour de rôle, ils l'emmènent, surtout pas avec ménagement, vers le cinquième côté où trois grandes portes fermées par de grands rideaux de fer sont à l'ombre à cet instant de l'après-midi. Un des rideaux est relevé permettant le passage de sa Volvo qui vient d’arriver, de Martin et d'une dizaine d'agents, puis il est rabaissé. C’est un garage, dix mètres sur dix de surface, quatre de hauteur. Ils rigolent entre eux, de la vie, de lui et de tout le reste. Ils parlent de leurs enfants, de leurs femmes, la vie est belle.

Ils le libèrent une minute des menottes afin qu'il se mette à poil, pour le fouiller. Il est nu, les mains menottées dans le dos, en face de dix types, il doit prouver que son anus n'abrite rien de prohibé.

À l’aide d’un couteau, un brigadier démonte les semelles de ses sandales, pour vérifier s'il n’y a pas caché de la drogue. Martin s'imagine livrer ses sandales à un client, et devant repartir avec celles de l’autre qui contiendraient l'argent correspondant, ça ne le fait pas rire.

Il est debout à dix centimètres du mur, mais il ne faut pas qu'il s'y repose sinon il prend une mandale, une grosse, une énorme. Il est arrivé jusqu’à quarante ans sans prendre de baffe, au premier sens du mot.
Et des baffes comme celles-là, il faut s'entraîner pour les balancer, il faut prendre aussi un certain plaisir à les balancer. On a dû leur dire beaucoup de mal sur lui, ils ont l’air de lui en vouloir.
 Chaque fois sa tête explose, de petits points blancs apparais sent, scintillent et s'en vont, remplacés par d'autres. Peu de personnes le reconnaîtront sur la photo donnée au journal le lendemain, il a enflé. Sa photo, son nom dessous et un article, le tout fourni par la Brigade. Pas un mot pour essayer de défendre avant de statuer. Enfin, on va lire son nom et, avec cet article, ça ne sera plus la peine de le juger, livré en pâture. Il ne sait pas encore ou tout cela va le mener, en tout cas pour son job, c’est bien fini et pour sa vie, il verra plus tard comme elle a été transformée. Il est drogué, il faut qu’il paye, il va payer.

 

(à suivre)

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