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  • LAVOMATIC, VIOLENCES URBAINES.


    L’homme regarda sa montre, il était treize heures vingt ; il s’y attendait, il l’avait déjà fait le même geste cinq minutes auparavant. C’était la bonne heure pour se bouger, la meilleure d’après son expérience, pour passer à l’action. Il était professeur de math, vieux garçon frisant la cinquantaine et spécialiste de la science des statistiques. Il débarrassa la table du couvert et des miettes qui traînaient. Il ne prit pas le temps de se faire un café après l’andouille-frites qu’il avait avalée, en 9 minutes. Il glissa deux canettes de bière fraîche et une revue dans un grand sac de sport déjà rempli de six ou sept kilos de linge sale. Il quitta son appartement après avoir bouclé les trois verrous exigés par son assurance habitation. Il ne croisa personne dans l’immeuble et s’en trouva soulagé.

    Treize heures trente, le « Lavomatic » était vide. Être bon en math lui était fort utile. Il vérifia : six machines à laver contenant quatre kilos chacune, une de sept kilos et quatre sèche-linge. La corvée lessive s’annonçait sous les meilleurs hospices.

    Il était soulagé de se retrouver seul dans le local. D’après ses calculs, basés sur une longue observation visuelle des lieux — à partir de la fenêtre de son salon et de nombreux passages devant les locaux — les heures creuses étaient celles d’après déjeuner et, d’autres qui précédaient la fermeture, dans la soirée. Ces probabilités étaient fiables, mais elles ne le satisfaisaient pas pleinement, dans le sens où il se retrouvait incapable de prévoir l’arrivée de tel ou tel usager. Il aspirait à y parvenir avant la retraite.

    Ce n’était pas du domaine de la misanthropie totale, il respectait et supportait sans trop d’effort, la majeure partie de ses concitoyens. Ils avaient de bons rapports avec ses élèves et condisciples. Toutes ses précautions, ses calculs, étaient destinés à éviter qu’il ne se retrouve en présence d’une certaine personne dans un certain lieu. Cet endroit était, vous l’aviez deviné, le Lavomatic. Seul périmètre d’où il ne pouvait s’extraire durant quarante minutes. Il avait essayé, laissé son linge et revenu plus tard, ça lui avait coûté trois tee-shirts de marques.

    La semaine précédente, il avait dû venir à l’improviste, une urgence. Une couette malencontreusement tachée de café, il était seul. Captivé par son bouquin, une cigarette inanimée à la commissure des lèvres, presque avachi en attendant la fin du séchage, il avait été une proie facile. Elle avait choisi ce moment pour faire son entrée. Sans le saluer, elle l’avait attaqué de front :

    — C'est interdit de fumer, Monsieur ! Il y a même une note ! Pour ceux qui ne savent pas lire…


    Surpris par la brutalité de l’apparition et du ton employé, il ne releva point que les notes, c’était pour ceux qui savaient lire. Elle était stupide, il le savait, c’était sa voisine depuis une dizaine d’années, il avait eu le temps de la jauger.


    — Merci, m'dame, mais les animaux aussi sont interdits et en plus je suis allergique à leurs poils ! En plus, ma clope est éteinte.

    Plus tard, il avait trouvé sa propre réaction peu vigoureuse. Il avait raté une bonne occasion de lui clouer le bec. Il avait été mou avec cette femme qui était odieuse avec tous les humains de son entourage. Elle parlait à son chien comme elle aurait dû parler à son mari et inversement. Le prof ne connaissait rien de leur histoire, mais il s’était rangé du côté du mari. Juste une question de taille, peut-être ?


    Mais, ce jour était un autre, il se présentait sous les meilleurs auspices. Fallait pas penser à elle. Toutefois, l’homme était fragile, et de s’imaginer à devoir supporter encore la proximité de ces soixante kilos d’animosité, lui gâchait l’instant. Pas la peine de s'exciter, elle n'était pas là, ni personne d'autre susceptible de lui prendre la tête ou la grosse machine, il était seul et satisfait de l’être.

    Il s’accroupit devant l’appareil pouvant contenir sept kilos de linge, plaça son sac sur le sol devant le hublot, puis transféra son linge en trois fois. Il choisit le cycle Couleur avec Prélavage, mis de la lessive dans les bacs indiqués et sept euros dans la fente prévue à cet usage.
    « Afin de distraire le client, les fentes devraient sourire de satisfaction après le passage de chaque pièce. Elles pourraient éclater de rire à la fin. Mais, on n’en est pas encore là techniquement ». Il doutait qu’un bureau d’études puisse être subventionné pour travailler un jour sur un tel projet, mais il se sentait d’humeur badine ; l’apéritif, avalé deux heures plus tôt, l’avait un peu grisé.
    À la chute de la dernière pièce, le tambour démarra ; l’homme s’installa sur le banc de la laverie. Celui qui était le plus proche de la porte — restée ouverte — du local, il alluma une clope, décapsula une bière et se lança dans la lecture d'un article du « NouvelObs ». Il attaqua le dossier de la semaine, huit pages sur les nouvelles formes de violence de la jeunesse.

    Il était bien avancé dans la lecture et, sa première canette était à moitié vide quand une jeune femme entra à grande vitesse sans le saluer, elle était vêtue d’un jean et d’un tee-shirt jaune. Elle posa un panier en osier sur la table de travail, ouvrit deux sèche-linge, déposa ses affaires mouillées ; elle avait fait la lessive chez elle et venait ici afin de la sécher. Elle mit en route un premier séchoir.

    Ensuite, elle se posta devant le distributeur de monnaie et entreprit de changer deux pièces d’un euro contre une de deux qui lui donnerait le droit d’utiliser l’autre séchoir durant vingt minutes. La première passa l’épreuve sans encombre, la seconde fut systématiquement refusée, elle retombait dans le récipient extérieur avec fracas.
    À la quinzième tentative, le prof posa sa revue et s’approcha d’elle, il lui proposa aimablement d’échanger sa (maudite) pièce contre une des siennes. Elle refusa son aide, elle le lui fit comprendre par de secs mouvements de tête de droite à gauche et sans desserrer les lèvres. Elle préféra utiliser une autre pièce qu'elle tenait au creux de sa main gauche. Elle eut sa pièce de deux en une tentative. Elle mit la pièce dans la fente de l’autre séchoir, puis elle sortit sans le regarder. Pourquoi avait-elle autant insisté — quinze fois, il avait contrôlé — avec la précédente ?

    cf81b1159baf393b25edf5c992ec48f8.jpg Il retourna à sa lecture sur la violence, un peu agacé par la réaction de cette femme. Le temps de lire deux colonnes et de scruter une photo représentant de jeunes banlieusards occupés à taguer un mur, le labrador fit son entrée. Il renifla dans tous les coins, pour vérifier qu’il y avait bien des odeurs, bien sûr il vint coller son museau sur le tibia du lecteur, il n’y avait que lui. L’animal ne sentait pas l’animosité ambiante.
    L’homme lui mit un petit coup de pied à hauteur de l’appendice nasal. Sous le choc, le chien se souvint de cette chaussure, il s'en écarta comme d’un fil électrifié ; il était l’avant-garde, sa maîtresse fit son entrée. Un foulard — trop petit — avait la lourde tâche d’essayer de cacher de gros bigoudis ; de face, ils ressemblaient à des cannellonis fourrés aux cheveux, ce qui était une vision dégouttante, aux yeux du prof.

    medium_la_sept.jpg Elle tenait à deux mains un panier en plastique rose fluo qui contenait une volumineuse housse de canapé, c'est « La sept kilos » qu'elle visait. Quand elle constata qu’elle était déjà occupée, elle resta plantée devant la machine sans aucune réaction et la bouche bée.

    — J'en ai encore pour quarante minutes au moins. En fait, j'arrive à peine ! mentit-il.
    — Ah, c'est vous qui.. ? dit-elle tristement.
    — Eh oui, c'est moi qui...

    Il jubilait, mais aussi il voulait qu'elle se tirât vite de devant sa machine, avec son air affligé elle lui gâchait la vue. Vrai, il ne voyait plus le hublot, il ne pouvait plus constater le nettoyage de ses fringues, il avait payé, il avait droit au spectacle en couleur qui tournait. Il ne pouvait se dominer, cette femme était devenue son cauchemar.

    Elle posa le panier sur la table au fond du local et ses fesses à l'autre bout du banc ; d'une main, elle tenait en laisse son chien, de l'autre elle s'évertuait à taper le bon numéro sur le clavier de son portable.

    — Ben oui, c’est moi ! Qui veux-tu que ce soit ?, Bon, je serai un peu en retard…

    « Ils habitent à cent mètres de la laverie et elle a pris son portable, faudrait surtout pas que son bonhomme puisse l’oublier dix minutes, le malheureux ». Le prof est médisant, il ne peut se retenir, ça lui fait du bien, qu'a-t-elle de si important à confier qui ne peut attendre ?. Il écoute.

    — Oui, oui, c’est ça, elle est occupée. T’en mets du temps, je te dirai après.... Sinon, pour la machine, dès que le cadran est sur H, tu passes directement à l'essorage. J'espère que d'ici là, je serais rentrée ; à tout à l'heure. Pourquoi me remercies-tu ? De t’avoir appelé ! Ben de rien, c’est toi qui paies.

    « Elle fait deux lessives à la fois, une à la maison qu’elle dirige du portable et une autre ici ; on n’arrête pas le progrès. Dire que des hommes sont morts pour que certains puissent vivre ainsi. »

    Durant la communication, le labrador s’était approché et avait sournoisement collé le museau sur le bout de la chaussure de l’homme. Tout en lisant, celui-ci décroisa les jambes, afin que son pied aille buter contre le menton du cabot. La bête couina sous le regard sombre de sa proprio. Elle regardait ailleurs au moment du choc, mais elle était soupçonneuse.

    Il reprit sa lecture. « C'est vrai tous ces jeunes sont bien violents », il se sentait en accord avec l’analyse de l’auteur de l’article.

    Sa lessive s'essorait à une vitesse impressionnante, « C'est surprenant toutes ces couleurs qui se croisent sans se mélanger, c'est un spectacle permanent, comme à la télé ». Il résumait comme s’il devait le raconter à sa classe, « Au début de l'intrigue, le linge sec occupe tout l'espace, puis de l'eau se déverse, l'accable, il baisse les épaules, se tasse, puis se noie. »

    « C'est un crime...! », perdu dans ses pensées alcoolisées à 4,5 degrés, il l’avait dit à haute voix. Le chien sursauta et, apeuré, émit un grognement en sa direction. L’homme se leva, l'essorage se terminait ; il précéda l’arrêt définitif du tambour en allant ouvrir les deux sèche-linge encore libres, il n'aurait plus qu'à placer son linge quand le voyant rouge de la machine s'éteindrait.

    Il était à genoux devant La « sept kilos », la machine était chromée comme une Harley, le tambour fit encore deux tours vers la droite, puis un vers la gauche, avant de se stabiliser. Le voyant rouge passa au vert, indiquant le déblocage du hublot, l’homme l’ouvrit.
    À cet instant, il vit, dans le reflet du Plexiglas© transparent, une ombre passer dans son dos ; tournant la tête d’une dizaine de degrés, son œil droit la suivit jusqu’à la table sur laquelle elle déposa du linge. Une inconnue qui était vêtue de sombre, dans les tons marron.

    Fallait se concentrer, il avait sept kilos de linge mouillé à répartir dans deux séchoirs. Il réfléchit un instant afin de préparer une technique opportune, puis passa à l’action. Il dégagea un drap, de l’ensemble enchevêtré dans le tambour, et le remplit de la moitié du linge. Il en fit un baluchon qu’il saisit à deux mains ; le reste irait dans le deuxième drap, un drap par séchoir, c’était décidé.

    La femme en marron avait déjà rempli le séchoir du haut. Elle était en voie de s’approprier le second, d’un preste mouvement elle y introduisait un drap-housse bleu ciel.
    Le chien et sa patronne suivaient avec attention.

    Le prof, emprisonnant entre ses mains son paquet humide, se dirigea vers les deux séchoirs encore libres placés l'un au-dessus de l'autre au fond de la boutique. À mi-chemin, il se figea, il constatait amèrement l’inconcevable tournure qu’avait prise une situation pourtant si limpide dans sa genèse.
    Il n’y avait plus de séchoir de disponible pour lui. La femme en marron avait fait la lessive chez elle et venait la faire sécher ici, comme la jeune femme à la pièce qui s’était appropriée les deux premières machines. Il était le seul à ne pas avoir de machine à laver à domicile, il n’allait pas investir dans l’achat d’un séchoir.

    C’en était trop, le labrador assoupi semblait sourire, sa maîtresse jouissait de la situation et la dernière arrivée restait dans sa bulle. Il ne lui restait plus qu’à éclater.

    — Stop, arrêtez tout ! il se faufila entre la femme et l'orifice du séchoir, sortit le drap et le remplaça par son baluchon. Tout allait bien, il déposa le drap sur la table.

    Elle avait l'allure stricte d’un témoin de Jéhovah, elle le regardait comme s’il était contagieux, radioactif ou diabolique.

    — Madame, je sèche où moi ? Enfin, mon linge il sèche où, et il sèche quand ? Vous y avez pensé ? Quand pourra-t-il avoir l’honneur de sécher, hein ? Il n’a pas droit, il doit rentrer mouillé ?
    — Pardon ? Mais je ne savais pas, moi…
    — Vous ne saviez pas ? Vous ne m’avez pas vu en train de sortir mon linge de la machine ? Vous pensiez que j’allais le faire sécher chez moi ? Je n’ai pas de machine à laver, mais j’ai un séchoir, c’est ça ? Où alors, vous ne m’avez pas vu ? Vous êtes-vous aperçus qu’il y avait un chien aussi ? Et, une…

     Il fit un deuxième trajet de la machine vers le séchoir, bourra ce dernier de ses deux ballots. Il était résigné, son linge serait mal séché, le noyau central resterait mouillé. Il regagna sa place sur le banc.
    Il était énervé, ses calculs étaient nuls, trop approximatifs. Il fallait les affiner, passer plus de temps, prendre des clichés des habitués, les filmer, les ficher. Investir dans du matériel devenait urgent ; un téléphone portable avec appareil photo incorporé s’avérait être un investissement indispensable. Mais, jamais il ne projetait l’achat d’une machine à laver, jugée trop encombrante et bruyante.

    Une qui se marrait, après avoir enfilé sa couette dans La « sept kilos », c’était la matrone au chien, elle était toute joyeuse. Elle avait vu et entendu ce qui s’était passé devant les séchoirs, son humeur s’était inversée. Elle sortit son portable, appuya sur « bis » et avertit son mari qu'elle rentrerait plus tôt et, qu'elle l'embrassait bien et, qu’elle avait des trucs marrants à lui raconter durant le repassage, elle dit aussi : « De rien, de rien. Tu peux commencer sans moi ! »

    « Mais, comment sont-ils devenus tous ces gens ? Parler à haute voix à un proche en public était devenu la norme. Faudra se boucher les oreilles pour eux, bientôt. Quand ils appelaient d’une cabine, ils ne m’invitaient pas, même en cas d’intempéries graves. Ils ne toléraient même pas de présence aux alentours ». Le prof lui aurait bien fait manger ses cannellonis.

    Dans un excès de colère, il s’imagina enfoncer la femme dans La « 7K » et son chien dans le séchoir, puis boire sa bière en regardant leurs têtes tourner dans les hublots. Mais, il était cérébral, il se maîtrisait aisément en respirant fortement, restes de yoga qu’il avait pratiqué quand sa femme était encore avec lui.

    Il était préoccupé par l’article qu’il terminait, le journaliste avait tout à fait raison, la nouvelle violence des jeunes était bien préoccupante.

    FIN












  • LA RETRAITÉE ET LE R'MISTE.

    Nous avions de bons, quoique très limités, rapports de voisinage, elle habitait dans une impasse proche et passait devant chez moi pour s'y rendre, c'était une femme de 70 ans environ, aussi grande que moi, mais beaucoup plus large. Je mesure un mètre et quatre-vingt-quatre centimètres. Je l'avais aidé deux fois à porter ses sacs trop remplis.

    Un âge avancé qu'elle assumait avec grande vivacité et toujours sapée avec élégance, de marques pour femmes mûres. N'hésitant point à n'user que de ces membres inférieurs comme moyen de locomotion. Que ce soit pour se rendre au marché ou à la plage, éloignés tous deux de 5 ou 6 km d'ici, et ce, aux heures les plus chaudes de la journée, même en plein été. Ainsi, sa forme physique était nettement plus entretenue et bien supèrieure à la mienne.

    Nos discussions étaient au niveau du minima syndical, jamais d'envolée. L'avantage était que le plus souvent je la croisais, nous n'allions pratiquement jamais dans la même direction. Nous avions des horaires inversés, je sortais quand elle rentrait et vice-versa. Des banalités sur le temps, je la soupçonnais de droite, mais bon, par ici, la chose est courante.

    Elle avait pris l'habitude de déposer du pain mouillé en face de mon portail, des baguettes entières. Pour nourrir les colombes, me disait-elle. Je ne pense pas que les colombes avaient besoin d'elle pour survivre, mais chacun fait ce qu'il peut pour occuper sa vie.

    Comme un imbécile, je lui confie un jour, de grande détresse morale, que je n'étais qu'un r'miste.

    Les jours passent, ils n'ont que ça à faire, et toujours ces tas de mie molle. Puis, un soir, je surprends un rat qui se rassasie. Alors, le lendemain je planque vers la même heure et je m'aperçois qu'il a ramené des congénères, ils sont une dizaine,  ça se corse.

    Quand je la croise à nouveau, deux jours après, je lui fais part très gentiment de ma découverte et lui demande d'arrêter pendant quelque temps ses livraisons. Je lui demande aussi pourquoi elle ne nourrit pas ces colombes devant chez elle. C'est une bonne question, non ? Elle me tourne le dos brusquement et se tire en maugréant.

    Mais elle ne change rien à ses habitudes, elle change juste d'horaire, impossible de la revoir durant quelques jours. Des fois, je sors armé d'une pelle et je nettoie l'endroit.

    Enfin, je retombe sur elle et je lui demande, toujours avec les égards dus à son âge et à son sexe supposé faible(?), de stopper tout net ces enfantillages, c'est ridicule. Et, il y a des lois sur l'hygiène, les rats vous sav... Que n'ai-je dit... Elle se met à hurler.

    — Salopard de r'miste, c'est moi qui te paye à rien foutre toute la journée et tu veux m'empêcher de nourrir ces bêtes qui ne t'ont rien fait. Va travailler va, à ton âge t'as pas honte ? Et naturellement, une autre voisine nous croise à ce moment.
    Faudrait que j'écrive ses paroles en caractères gras, afin qu'on ressente sa haine.

    Elle répète ses mêmes arguments une autre fois, sur le même ton, les mêmes mots, mais dans un ordre différent et avec une violence étonnante chez une femme de cet âge, tellement que je n'ai su quoi répondre. Enfin, j'ai juste dit :

    — Espèce de grosse vache, va ! Grosse vache ! Et je suis parti.

    Pas de quoi être fier de la répartie... Ce dialogue à jamais gravé dans les "caches" du web s'est déroulé il y a 8 ou 9 mois, depuis une quinzaine de jours l'endroit reste propre. On se croise de temps à autre, en regardant ailleurs. Mais, je l'entends marmonner, à mon hauteur, sale r'miste, sale faignant... ou d'autres trucs pas très avenants.

    Voilà, j'ai été un bon r'miste respectueux durant des années, car ces colombes nourries en face de ma piaule, avaient pris l'habitude de se poser sur les fils  téléphoniques qui passaient au-dessus de ma deuch pour digérer aussitôt, ce qui la couvrait de fientes ; des microtrous sont apparus depuis dans la capote, heureusement, il ne pleut pas souvent dans la région, grosse vache.

    Comme disait ma mère, "fait du bien à Martin, il te le rend en chiant dans ta main."



     

  • LE TUEUR DE CHATS

    Boum… Boum… Boum… Emma a 12 ans, ce sentier ne lui a jamais paru aussi facile à  monter, il mène à la plage où sa mère l’attend. Elle flotte. Boum… Boum… Boum…Le soleil éclaire si fort que tout devient blanc, le ciel, la mer, les roches. Seuls les galets ont des couleurs différentes. Boum… Boum… Boum… Sa mère est accroupie, elle tient un pinceau, aux poils teintés de rose. Les vagues de la mer blanche se répandent doucement entre les pierres colorées… Boum… Boum… Boum…

    Doucement, elle ouvre les yeux. Elle s’était endormie dans son divan en regardant la télé, elle rêvait. Ce sont ces coups qui l’ont réveillée, les vibrations contre la paroi surtout, qui ont fait trembler son corps. Elle est sourde et son appareil auditif n’y fait presque plus rien, elle lit les sous-titres, elle s’endort et se réveille. Emma a 85 ans et il y a bien longtemps que sa mère s’en est allée. Elle regarde son horloge qui indique minuit trente.

    À pas lents, elle va à la porte d’entrée. Qui fait ce boucan en pleine nuit dans cette baraque? Elle voudrait bien le savoir. Son immeuble donne pratiquement dans la rue. De l’extérieur, il n’y a qu’à pousser deux portes pour accéder au rez-de-chaussée où elle séjourne. Mais, les coups continuent, elle sent le sol vibrer en cadence. Donc, il faut qu’ils cessent, en priorité, au diable la prudence.

    Elle éclaire le couloir du rez-de-chaussée, puis entrouvre la porte. Elle sursaute, mais elle est si petite et si ronde que ça ne se voit pas. Elle réalise qu’elle est entrain de vivre un instant peu courant. Il y a Théo, le fils du voisin du premier, il a sept ans, il est pieds nus et simplement vêtu d’un slip. Un pied posé sur une grosse pierre ronde, qui sert à tenir la porte ouverte dans la journée. C’est lui qui fait ce bruit, boum, boum, boum… en balançant la pierre contre le mur. Mais arrête-toi ! lui dit-elle. Enfin, il enlève son pied.

    Il commence à s’agiter, c’était pas prévu comme ça, se dit-il. Non, non, pas du tout. Ses trois chats lui tournent autour. C’est pas le moment qu’elle débarque la mémé. Il panique, il lui adresse un plein de grimaces, il trépigne, il s’énerve, elle s’approche. Il essaye de lui faire comprendre qu’il faut qu’elle se taise ; surtout qu’elle n’exprime que du silence devant cette scène surprenante ; qu’il y a quatre étages dans l’immeuble et que ce n’est pas la peine que tous les habitants soient au courant. Un doigt sur la bouche, il la supplie de se taire. Mais, elle continue d’avancer sur lui, doucement. Qu’est-ce tu fous là, à minuit, tes parents le savent ? Elle demande.

    Il panique, de son dos il appuie sur la lourde porte d’entrée de l’immeuble afin qu’elle reste bien close. Il fixe du regard la femme qui s’approche de plus en plus, il ne faut pas qu’elle ouvre, c’est ma mission. Et toi, va-t’en, rentre chez toi, je t’expliquerai demain, ça va prendre du temps, tu n’entends rien, pourquoi t’es là, mais il parle doucement, afin qu’on ne l’entende pas trop et la femme est sourde. Il ferme les yeux, compte jusqu’à trois et les rouvre, elle est toujours là.

    Et maintenant, c’est lui qui avance vers elle, il semble glisser sur le sol, Emma ne comprend plus rien, alors elle recule.  Le père de Théo pousse la porte et son gosse, il veut entrer, les trois chats en profitent pour se tirer. Le fils regarde le sol, la mine navrée. Emma regarde le gaillard de la tête au pied, lui aussi est en slip. C’est l’été, mais quand même… de mon temps.

    Mais qu’est-ce  qu’elle fout là ? Faut éteindre la lumière, faut pas faire de bruit. Elle voit les pierres qu’il a dans les mains, elles sont grosses et les pierres et les mains. Il est tout excité lui aussi. Le sida des chats, t’as entendu parlé Emma ? C’est une maladie qui se propage très vite, ils l’ont tous dans le quartier, on est cerné. Elle comprend le principal, elle a entendu parler de ça, mais pour le reste…

    Il avait dit à son fils de faire le guet et de ne pas faire sortir les chats. Mais son fils il est un peu agité, en permanence même, et il a réussi à éveiller une femme sourde, faut le faire, hein Emma ? T’as vu, on est en slip, il la repousse gentiment, mais fermement vers son appartement. Il attend que les verrous se fassent entendre et repart, il sort dans la cour de l’immeuble. Une seule voiture est garée.

    Dans les étages, les locataires présents sont tous derrière leurs rideaux et scrutent la cour.  Emma sitôt entrée, va direct derrière son volet et retire une lamelle pour bien voir, elle aussi.

    Le père de Théo a fait un tas de ses pierres, il est allongé à plat ventre et il tire un de ces projectiles sous l’auto. Ça fait un bruit étrange. Puis, un second, Emma est écœurée, elle se retire.



    Areuh août 2007

  • BRAQUAGE TÉLÉGUIGÉ [Nouvelle 12 - Fin]

    Toutes les nouvelles dans l'ordre.

     

    — Calmez-vous, c’est ça, restez calme, je vous en prie, c'est dans votre intérêt. Si vous restez maîtres de vos nerfs, tout se passera bien, croyez-moi. Je suis très calme moi, non ? Où est passé le directeur habituel, en vacances ? Vous le remplacez depuis deux jours, c’est ça ? Il me regarda en posant la dernière question.
    Il devait surveiller la banque depuis un moment…

    Moi, je voyais enfin ce qui avait traumatisé la clientèle, il avait déposé un modèle réduit de voiture 4x4. La maquette téléguidée tractait une mallette qui reposait sur quatre roulettes, un peu comme une caravane.
    Six bâtons de dynamite étaient scotchés autour du véhicule, un haut-parleur et un micro étaient fixés sur le pare-chocs avant. C'était grâce à ce système qu'on pouvait l’entendre. Une boîte translucide, grosse comme un paquet de cigarettes, remplie de composants électroniques et une led rouge qui clignotait sur le dessus, devait être le détonateur.
    L'homme se tut un instant, il attendait que mon cerveau emmagasine les informations et soit en mesure de bien appréhender la situation. Il porta son portable à l’oreille.
    — Ce n’est qu’un micro, grâce à lui je vous entends et vous pouvez me répondre. Dans ma main droite, il y a la télécommande pour le jouet — il la laissait dans la poche — on n’arrête pas le progrès.

    D'après lui, la situation était limpide, soit j'obéissais et tout se passait pour le mieux. Soit, je faisais le «con» et alors, lui aussi : il nous ferait exploser. La disparition ou la mutilation de deux vieilles et d'un obscur caissier ne serait pas un grand traumatisme pour la société, à qui manquerions-nous vraiment ? Ce commentaire venant de lui.

    Mes compagnes se sont calmées rapidement, c'est tout en leur honneur. Elles se sont affalées sur les fauteuils et elles priaient doucement. Lui était toujours très zen, comme s'il jouait un rôle au cinéma ; il jouait avec nos nerfs. Il a eu l'occasion de nous prouver son sang froid. Il ouvrit la bouche et dit :
    — Bien…
    Puis, le silence, il recula prestement, et partit s'asseoir au volant d'une auto qu'il avait garée, en face de la porte, ce qui lui permettait de ne pas nous quitter des yeux. L'enfoiré,  moi un directeur, moi un obscur caissier.

    — Écoutes bien banquier, une femme s'approche et je ne sais pas encore si elle compte rentrer dans ta banque. Si jamais elle manifeste ce désir, je veux que tu actionnes illico ton système, compris, même que tu la précèdes dans son geste, OK ? Elle sonne, ça s'ouvre ! Si elle entre, vous la calmez, je vous donne une minute pour le faire.

    Le petit 4x4 avança de dix centimètres, pour nous impressionner. Tous les trois, on a fait un bon en arrière et en chœur, on a dit qu'on était d'accord pour collaborer. Il pouvait nous suivre dans tous les recoins de l'agence avec ses explosifs.
    La femme est entrée, c'était une bonne cliente, je l'ai installée sur un fauteuil et en cinquante secondes elle avait tout compris, elle ne bougea plus. Malgré la climatisation, on transpirait.

    Il nous a félicités, il était heureux d'être tombé sur des gens intelligents, ça venait du cœur, c'était sincère. Après on a accéléré, écoutant ses instructions, j'ai soulevé la mallette et je l'ai ouverte; à l'intérieur, bizarrement, il y avait des élastiques auxquels étaient attachées des clochettes. Il y en avait une vingtaine, il me demanda de m'en passer une à tous les membres ; les autres furent glissées à chacun des bras et jambes des trois femmes, on se demandait ce qu'il avait en tête. On a compris à la fin.

    J'ai rempli la mallette, il y avait environ trente mille euros ; c'est vendredi et les commerçants déposent avant le week-end, puis je l’ai refermée. Il m'a demandé de la décrocher délicatement du 4x4 et de lui porter à la voiture — j’ai vu la télécommande des explosifs dans sa main — et de rentrer aussitôt. J'ai tout fait et le plus rapidement possible, j'étais pressé qu'il parte.

    J'étais dans l'agence avec mes trois compagnes et le 4x4, l'homme avait récupéré sa valise. Une dernière fois, il nous parla.

    — Vraiment, je tiens à vous remercier pour votre tenue. Dans dix minutes, je serais trop loin de vous pour la puissance de mon émetteur, le détonateur deviendra  inoffensif.  Vous pourrez sortir sans crainte à ce moment-là. N’oubliez pas d’ôter les clochettes, pour le ridicule. En attendant, vous vous asseyez tous les trois autour de la maquette et surtout vous ne bougez plus durant ces dix minutes, car si j’entends le moindre tintement dans mon écouteur, je n'hésiterais pas à déclencher la machine infernale. Ciao.

    Vous vous rendez compte, s'il avait eu un accident de la circulation et que ça se déclenche tout se
    ul ? Je pense que tout cela n’a pas duré plus de cinq minutes, pas une de plus !

    — Monsieur le Directeur, ces explosifs sont faux, vous ne le voyez pas ? C’est du plâtre.


    — Mais moi, je suis banquier, pas commando démineur, monsieur l’Inspecteur.



    FIN

  • BRAQUAGE TÉLÉGUIGÉ [Nouvelle 12 - Part 01]

    Toutes les nouvelles dans l'ordre.

     

    Vous auriez fait quoi vous, à ma place ? Je vous le demande ? Vous savez, l'été il y a des heures creuses dans le Sud. Elles se vident vers treize heures, et ne se remplissent que vers les seize heures passées ; elles coïncident avec les heures de fermeture des commerces. Durant ce laps de temps, les rues sont carrément désertes, il fait trop chaud pour déambuler.


    Mais nous à la banque, on a des horaires à l'année, pas à la saison, et c’est bien dommage. Les espagnols, quoiqu’on en pense, ont résolu le problème, ils travaillent tôt et font la sieste durant la grosse chaleur.


    L'agence ouvre à quatorze heures et des fois, vous allez pas le croire, y a déjà un client qui attend devant le sas, en plein soleil, quand j'arrive pour ouvrir. Le Directeur est en vacances pour un mois, mais il m’avait un peu décrit la clientèle, il y a des habitués vous savez. Sincèrement, je n’ai pas de chance, seulement deux jours et ça tombe sur moi.


    C’était le cas aujourd'hui, car sinon je n’en aurais pas parlé, il y avait madame André qui languissait. Je me demande ce qu'elle a dans la tête, à préférer attendre l'ouverture au soleil de deux heures, alors qu'elle sait qu'il n'y a pratiquement pas de client jusqu'à seize heures.


    Elle veut être la première à profiter de l'air conditionné du bureau où alors elle s’ennuie à la maison. Elle a la tête pleine de la violence vue à la TV, son cerveau mélange la réalité et les fictions. Je fais un remplacement dans cette succursale, comme vous le voyez, je suis originaire de Martinique.


    Elle est bien enrobée cette dame, sa peau était écarlate avec des veines violacées et ses aisselles commençaient à mouiller le tissu rose de sa robe. « Oh, Bamboula, j’étais avant vous ! »*, qu’elle m’a dit quand je suis passé devant elle pour ouvrir. Je ne l’ai pas regardée. Alors, elle a bafouillé:

    — Excusez-moi, mes plus plates excuses... mais on en voit tellement... à la télé.

    — Faut sortir madame. Je suis directeur et je soigne votre compte comme celui des autres. 


    Je me suis installé à mon fauteuil, j'ai débranché le système d'alarme et je me suis adressé à l’amère André. À ce moment, une autre dame a sonné ; après avoir observé son apparence sur l'écran de contrôle, je lui ai ouvert la porte en appuyant sur le bouton adéquat, elle s'est dirigée tout droit vers un fauteuil et s’y est collée en pestant contre la canicule.


    Madame André voulait retirer 2 000 euros et, aussi, avoir le solde de son compte épargne. J'en étais au premier stade de ses demandes, c'est-à-dire à compter 1000 euros en billets de 50 ; vingt billets que peu de main avait dû toucher jusque-là, vu qu'ils étaient neufs.


    J'allais passer aux suivants quand on sonna ; furtivement j'ai regardé l'écran de contrôle, tout en incrustant la somme de mille euros dans ma mémoire afin de m'éviter de recommencer à zéro.
    Bien sûr, j'ai vu l’homme, mais son attitude m'a paru satisfaisante. On suit une formation succincte à la banque, comment évaluer un faciès en peu de temps ; ce n’est pas le nom exact, c’est avec des consonances plus techniques, plus sérieuses, mais ça veut dire la même chose.


    Vous savez, tout cela s’est passé en quelques secondes, je mets tant de temps à le relater qu'on pourrait croire que ça s'est éternisé, mais dans la réalité ce fut bref. En fait, je ne me souviens pas du tout de son visage. Sur l'instant, j'ai appuyé sur la commande d'ouverture de porte, et j'ai repris à 1000 avec madame André. Arrivé à 2000, elle s'est mise à hurler et la cliente installée sur le fauteuil a fait de même.


    J'avoue que sur le coup je n'ai rien compris à ces cris, car j'étais vraiment sûr de moi, 40 billets de 50, ça fait bien 2000. Pas la peine d’hurler m’dame André, pensais-je alors. J'ai repris la liasse de billets afin de la recompter une deuxième fois et, là en levant la tête, je me suis aperçu qu’elle ne me regardait pas, elle fixait le sol au pied de la porte d'entrée et continuait à pousser des cris très aigus.


    Le type qui avait sonné n'était pas vraiment entré, enfin il était entré, avait posé un objet au sol et était ressorti aussitôt. Je ne l’ai pas vu en action, pas tout vu, mais j'ai vite compris.


    D’ailleurs, il n'était pas bien loin, il était posté sur le trottoir, debout devant la porte vitrée de l’agence. Bien sûr j'ai eu un temps de réaction plus lent que mes deux clientes, car j'étais derrière le guichet et je ne voyais des gens que leur tronc.


    Je me suis levé, j'ai fait le tour et j'ai vu, et j'ai failli hurler moi aussi. Ce qui m'a calmé instantanément, c'est d'entendre la voix calme du type, je voyais ses lèvres articuler les mots que nos oreilles captaient très bien à l'intérieur, alors qu'il y avait des vitres insonorisées entre nous.

     

    * une variante d'une scène que je raconte plus loin dans "Erreur sur la personne". 

     

    (à suivre) 

  • Sale con, va.

    En ce moment où l'on décerne des tas de titres (fin décembre, pour ceux qui liront ce mot en avril) je me décerne celui de l'homme le plus nul de l'année de mon quartier et pourtant il y a de la concurrence.

    J'ai des tas de raisons personnelles de m'octroyer cette charge, mais il m'est arrivé deux micro-aventures dans la même journée qui me confortent sur la justesse de cette distinction. R'miste nullatre que je suis, je ne tomberai jamais sur une fée et il ne m'arrive que des rencontres de "merdes", 1000 excuses pour ma trivialité.

    Il était midi, je rentrais à pied, une baguette doublement étêtée en main, un trottoir, une ruelle en sens unique que je remontais à contresens de celui des voitures, le décor est planté. Une fourgonnette s'arrête à ma hauteur, le chauffeur me hèle, je m'approche, il ouvre la bouche, un coup de Klaxon couvre ses paroles. Il provient de l'auto derrière le fourgon, une Golf noire à vitre teintée.


    Je me retourne pour dire au klaxonneur, que ce n'est qu'une demande de renseignement que ça va pas durer.
    Le chauffeur-livreur me demande où est l'école maternelle. Je veux lui indiquer qu'elle se trouve juste au bout de la rue dans laquelle on se trouve. Mais il n'entend rien parce que l'autre derrière klaxonne de toutes ses forces.


    Je crie : "Oh, deux secondes s'il vous plaît!".
    J'entends une porte qui claque et un mec qui hurle en s'approchant, "je vais te casser la tête si tu ne te tires pas". Il me tutoie et me menace comme le ferait le premier flic venu lors d'une banale garde à vue.


    Je à lui : Il demande simplement où est l'école?
    Lui à moi : Ta gueule, je suis pressé moi.
    Je à lui : Il demande juste ou se trouve l'école. Et puis, pourquoi vous me tutoyez, on se connaît?


    Sa copine hurle dans la voiture: "Viens on s'en va, il a rien fait..."  La prochaine baffe sera pour elle. En attendant, il continue son cinéma. Sur son pare-brise est collé un autocollant, Sapeur pompier.

    Il avance menaçant, je ne bouge pas, je reste stoïque, je ne sais pas pourquoi. Je ne vais pas partir lâchement en courant, je l'affronte. La trentaine, les cheveux ras, des muscles un peu partout, on appelle ça un "mocot" en patois toulonnais.

    Lui à moi :Je vais te massacrer!  

    Le fourgon reprend sa route.

    Lui à moi : T'as de la chance.

    Je à lui : Connard!

    Sa femme à lui : laisse-le.. Hiiiiiiiiii

    Lui à moi : T'as vraiment de la chance et il rentre dans sa Golf noire à vitre teintée et démarre en trombe.


    Il fait 50 mètres, je me retourne, faisant semblant de mémoriser son numéro de plaque (afin de l'impressioner, quoique?), il stoppe et enclenche la marche arrière. J'imprime les trois lettres de sa plaque et je repars. Il freine et repart dans le bon sens. Vite, je m'arrête et regarde encore dans sa direction. Il stoppe à nouveau, je vois ces feux de recul qui s'éclairent, c'est vraiment un mec lamentable.

     

    Il faut voter, Inscrivez-vous, je vois et j'entends ces conseils de partout et sur l'affiche dans cette rue, ça vote pour qui ce genre de mec? Est-ce vraiment important qu'un mec pareil vote? Est-ce vraiment une avancée pour la démocratie?

  • LA GARDE À VUE [Nouvelle 11 - Part 07 & FIN]

    Toutes les nouvelles dans l'ordre.

     

    À son «ami», Martin expliquera, alors que l'on prendra leurs empreintes dans le Bureau des entrants de la Maison d'Arrêt, qu'il n'est pour rien dans son affaire, qu'il n'a pu balancer personne vu qu’il ne savait pas qu’il allait passer.
    Et que s'il n'avait pas sonné à sa porte au plus mauvais moment de sa vie, rien ne lui serait arrivé. Ils ne seraient pas là tous les deux, s’il avait pu attendre un peu pour son fric.

    Il n'était jamais venu chez lui auparavant et il ne devait jamais venir, une règle. Simplement, Martin l’avait prévenu de son déménagement et du quartier dans lequel il emménageait, il ne désirait pas le voir à son domicile par respect pour Cécile et son fils. L'autre lui confiera avoir tourné en moto dans le quartier toute la journée, rue après rue, afin de trouver sa voiture. Il est tombé sur celle de sa voisine qui possède un modèle identique.

    *** 

     Avant d'être incarcéré, il est présenté au Juge d'Instruction ; sur la route, le petit blond à lunettes le prévient :


    — Si tu dis au juge qu'on vous a tapé, c'est ta femme qui payera. Rien de plus simple, on retournera la voir, vérifier qu'on n’a rien oublié et là, on trouvera de la poudre dans les chiottes, juste avant qu'elle n'ait eu le temps de tirer la chasse. Souviens toi le titre dans le journal, souviens-toi ton gosse. Et puis même toi, enculé, dans trois ans quand tu sortiras, on peut en trouver dans tes poches quand on veut !

    Lors de cette première confrontation avec le juge, Martin ne dit rien de ce qu'il a enduré durant la garde à vue.

    Son juge est une femme, piètre consolation, car un juge n'est ni un homme, ni une femme, il est la Justice. Ce jour-là, elle était fatiguée de sa longue journée de travail. Beaucoup trop de gens à juger, sans doute.

    Deux jours de manque, c'est dur, c'est beaucoup plus que dur. Je sais, j’insiste, mais ce n’est pas rien. Manque de dope, de clope, de bouffe, de respect, de compréhension, de soin ; le froid alors qu'il transpire, de la sueur froide (au premier degré) qui s’accumule, il frissonne, il a mal dans n'importe quelle position, son ventre n'est plus qu'un nœud, il vomit de la bile – des traces mélangées au sang maculent son blouson — et, il lui faut faire un effort constant afin de ne pas se vider par le bas.
    Il y a aussi le manque psychologique, il est prêt à admettre qu'il n'est qu'une merde, qu'il mérite de mourir. Et, en face de lui, il y a un juge qui ne dénote rien de particulier ; deux épaves tachées de sang sont assises en face de lui, elles ne peuvent pratiquement rien articuler et le juge ne se pose aucune question.

    L'être de Loi boit littéralement les paroles qui viennent des hommes de la Brigade, puis il interroge Martin, il écoute ses réponses sans parvenir à faire disparaître de son visage et de son regard, le profond mépris qu'il lui inspire. Cette violence, ce dégoût, cette répulsion alimenteront chez Martin un sentiment de mésestime durable.

    Profitant d’un silence, il demande :

    — Madame, je suis malade, puis-je voir un docteur ?
    — Le Juge…
    — Pardon ?
    — Madame Le Juge, on dit Madame Le Juge, vous comprenez ? Ne vous inquiétez pas,  Monsieur… il y a une infirmerie là où vous allez, on va vous soigner.

     

    ***

    Un mois plus tard, il reviendra sur ses premiers aveux, il mentionnera ces brutalités, à demi-mot car son avocat le lui déconseillera à ce moment-là. Le juge lui rétorquera alors qu'il lui trouve beaucoup d'imagination, mais pas la moindre preuve. Qu'il en a déjà vu et entendu, mais que là, sur ce coup, Martin fait fort ; presque, il en rirait avec elle. Il se trouvera nul.

    ***



    Martin est apprenti à la Brigade, il est vêtu de bleu-marine, il y a toujours un type en képi à ses côtés, c’est son formateur. Leçon, taper un dénommé «enculé» qui porte des lunettes, il faut le taper sur la gueule en faisant gaffe de ne pas casser ses lunettes, elles ne devront être brisées qu’à la fin de l’entraînement. Pour y arriver, un grand coup de pied dans le ventre, le type se plie en deux, un fort coup de bottin sur la nuque de l’enculé, quand il est au sol, la tactique consiste à lui tirer un coup de pied dans sa face d’enculé afin que les montures giclent, mais sans les briser, si le nez saigne c’est mieux
     Il est dans une grande salle, plusieurs apprentis s’entraînent ainsi, le sol est jonché de types recroquevillés, de lunettes et de sang. Martin est dispensé, il est là pour apprendre, il est allongé sur un lit de camp et il regarde...


    Il est réveillé en sursaut par le surveillant venu actionner la serrure de la cellule. Une vieille serrure avec une clef énorme, le mécanisme est bruyant. Le fonctionnaire de la pénitentiaire tape sur les barreaux de la fenêtre, il vérifie qu’aucun d’eux n’a été scié durant la nuit, il met fin brutalement au cauchemar du nouveau détenu. Martin est hébété, quel est cet endroit ? Où sont passés les apprentis ?

    Il réalise, il est arrivé hier soir, il est en prison, il a dormi une heure durant la nuit et en plusieurs fois, son corps est cuit. Que vont devenir Cécile et Léo  ? « Il fallait y penser plus tôt » qu’on lui répond.

    Au moins, il n'est plus un «enculé», il est devenu le détenu numéro 310373. Avant-hier dans la mâtinée, il était un autre qui bricolait, fêlé sans doute, mais plein d’espoir et entouré de tourterelles, il n’était pas encore brisé.

    Durant douze jours, il ne sort pas de la cellule, il décroche à la dure, il ne peut rien avaler sous peine de le gerber aussitôt. Il nettoie ses rejets à quatre pattes, avec du papier hygiénique qu'il dépose au fur et à mesure dans la cuvette des chiottes, pratique, car à la bonne hauteur dans sa position simiesque. Il aperçoit des cafards qui convoitent cette pitance nauséabonde.

    Une chance, ses codétenus ne sont pas des violents, ils le laissent ramper jusqu’à sa couchette. Aucun soin particulier de la pénitentiaire, sinon l'administration d'un mélange de calmants surnommé «la fiole» par le personnel médical et les détenus, qui à peine ingérée, est régurgitée par son corps.

     

    ***

    Huit mois plus tard, Martin passe en jugement. Il arrive au Tribunal menotté, escorté par trois de la Brigade. Il y a foule sur le parvis, un cameraman se jette sur lui, il traîne dans son sillage deux journalistes armés de micro. Martin ne se savait pas si important. Finalement, ce n’est qu’une méprise, le procès d’un notable de la ville, jadis coqueluche de la même presse, en est la cause.

    On l’a pris pour un autre, on le délaisse, il rejoint le cachot du Tribunal, situé dans les sous-sols. On est en juin, la chaleur l’accable, sa chemise bleu ciel est trempée de sueur.
    Il a changé de défenseur deux mois avant le jugement, son nouvel avocat, malgré ses promesses, n’est jamais venu le voir en détention. Il a juste consenti à rencontrer Cécile, le jour où elle lui a porté la somme qu’il exigeait. Il est connu sur la cité, il est le Bâtonnier.
    Martin le reconnaît dès son arrivée, l'avocat non puisqu’il n’a jamais vu son client. Il se trompe et se présente au fournisseur de Martin, enfermé dans une geôle contiguë, en lui annonçant, dans un effet de robe travaillé, que tout va bien se passer.

    Cinq minutes plus tard, Martin est dans le box des accusés. Le procureur, qui ne sait pas grand-chose de lui, l’accable pourtant de tous les vices, il n’articule pas, Martin perd la moitié de ses propos, il n’ose pas lui demander de répéter.

    Puis, le juge s’adresse à lui :
    — Alors, on vous a frappé, Monsieur… ?

    Un mois après son incarcération, il avait demandé à voir le Juge d’Instruction afin de lui dire qu'il avait été battu lors de sa garde à vue. Son premier avocat n’était pas d’accord avec son initiative, arguant qu'il n’avait pas de témoin qui pouvait certifier ces violences. Et que l’administration pourrait l’attaquer lui qui n’avait pas de preuve et une simple parole de toxico.

    — Non, monsieur le Juge.
    — Alors pourquoi c’est noté dans l’instruction ?
    — Je me suis trompé.
    — Bon, alors passons à autre chose…

    Pour sa défense, le Bâtonnier déclame, en bombant le torse :

    — Offrez-lui une seconde chance. Il a une femme, un enfant, du travail…
    Et pas de bol, se dit Martin.  Ce qui ne l’empêchera pas de penser, plus tard, que cette plaidoirie s’est révélée très coûteuse au mot.

    Ils ont délibéré, il se trouve face au juge. Il entend son nom suivi de la sentence :
    — Quatre ans…

    Martin est pétrifié, ses codétenus expérimentés avaient pourtant tous pronostiqué un ou deux ans. Mais le juge n’a pas fini, il joue, il rajoute, malicieux :

    —  … dont deux avec sursis.

    * * *

    * *

     

    Quelques années ont passé, Martin tombe sur un article du journal local, il va le découper et le garder, sans doute à tout jamais.
    Un type de cette brigade a été condamné à 14 ans de réclusion, pour le viol répété de la fille de sa compagne âgé de 12 ans et dans l’enceinte de la caserne. Dix-huit ans, sévère réquisitoire du au caractère pervers des viols. Durant le procès, ses supérieurs ont loué son sens du devoir.

    FIN

     


    quelques secondes de douceur...
    envoyé par areuh
  • LA GARDE À VUE [Nouvelle 11 - Part 06]

    Toutes les nouvelles dans l'ordre. 

    Jeudi matin, ses deux cerbères viennent le récupérer, ils ont la mine réjouie, rasés de près. Il est recroquevillé à l’arrière du break. Le manque plie son corps, il transpire, il pue, douleurs dans toutes les positions. Chaussé du reste de ses sandales, il regarde le monde avec un regard de cocker neurasthénique. Eux sont en pleine forme, ils lui annoncent que tard dans la nuit son associé a parlé, il a avoué n'avoir qu'un client et que c'était … le dénommé Martin :  « Toi, enculé ! »

    Ça leur suffit, un dealer qui a un seul client, pour boucler l'enquête avant le week-end. Martin est balancé par son client et par son fournisseur. Tout va pour le mieux.

    Revenu dans le même bureau, on lui octroie la même occupation que la veille, il se retrouve dans la même position, debout attaché au radiateur à prendre des baffes. Mais il n'est plus le seul. Des cris, des chocs, traversent la cloison qui sépare du bureau d'à côté, ils travaillent sur son fournisseur.

    Depuis, quand il lit ou qu’il entend qu'un type a avoué, il se demande toujours dans quelles conditions il l’a fait. La population se dit que s’il a avoué c’est qu’il n’est pas clair, y’a pas de fumée sans feu. Maintenant, il sait qu’on peut faire avouer n’importe quoi, enfin, au moins ce qui arrange ceux qui mènent l’interrogatoire. Surtout, lorsqu’il ne s’agit pas de délinquants endurcis ou de célébrités.

    Posées dans un coin de la pièce, il y a deux battes de base-ball usagées, une en bois, l’autre en alu. Il y a aussi un casque intégral qui a déjà pris pas mal de chocs et que Martin ne remarque qu'à l'instant où ses deux tortionnaires lui ordonnent de le mettre. Il refuse, ils lui enfilent sur la tête malgré son manque de coopération. Ce faisant, ils lui amochent le nez au passage, mais ce n’est rien, en fait c’est pour son bien, ce casque amortit bien les coups des battes qu'ils vont prendre plaisir à lui asséner.

    — Tu sais jouer au base-ball enculé ? lui demande le blond.
    — ...
    — Laquelle tu préfères ? questionne l’autre, une batte dans chaque main.
    — ...
    — On va t'apprendre à jouer au base-ball, tu vas faire la balle ! rajoute le premier.

    Au bout d'une dizaine de coups, ils se lassent, il n'y a personne d'autre dans la pièce pour rire de leur ingéniosité.

    C’est son deuxième jour de garde-à-vue, en peu de temps il croit avoir beaucoup testé, y compris le calibre chargé qu'on lui remue devant la gueule en le traitant de future bavure. C’est l’époque à Pasqua.

    L'enquête est close, tous les rapports sont tapés, la prochaine étape est la présentation au juge d'instruction. Le petit blond à lunettes se renseigne par téléphone sur le juge qui va instruire l'affaire, il sourit en entendant le nom, « c'est le plus sévère », dit-il.

    En ce moment dans la région, il ne fait pas bon passer en justice pour une affaire de drogue, dans l'échelle de l'abject même les incestes ont meilleure presse. C’est ça la justice, faut bien tomber, au bon moment et au bon endroit, une peine peut varier du simple au double selon le lieu où l’on est jugé. Dans le Nord, une injonction thérapeutique, dans le Sud, trois ans ferme.


    Le torturer n’est plus indispensable, c’est ce qu'il croit. Mais, maintenant c’est pour le fun, la détente après le labeur. La cerise sur le gâteau, Martin n’aime pas cette expression car il n'apprécie pas les fruits confits et, en particulier les cerises, mais elle est comprise par la majorité. Il pense être le gâteau et la cerise.

    Ils le traînent dans un bureau voisin occupé par d'autres types en uniforme, ils boivent l’apéritif, ils le placent au milieu de la pièce, l'un d'entre eux appuie sur le bouton Play d'un radio K7. Horreur c’est la Lambada, leur morceau préféré. Les deux ont toujours leur batte en main, ils se mettent à lui taper sur les pieds.

    — Danse enculé, danse ! crie le blond à lunettes.
     Martin n’a plus la force de soulever ses pieds nus, et eux tapent encore et toujours, comme des malades.


    En début d'après-midi, ils le laissent en paix durant un quart d'heure, l'un du groupe lui offre une clope et un verre d'eau. Il essaye de réfléchir à sa situation, à Cécile et Léo, mais il est trop mal, il tente d'étirer ses muscles, ses membres, se détendre enfin.

    La porte s'ouvre brusquement, le petit haineux le saisit par la chaîne des menottes, lui arrache la clop et le tire dans le couloir, il pousse une autre porte et entre dans un local voisin, Martin en laisse.

    — On va voir si tu le reconnais encore ton ami, avec tout ce qu'on lui a mis dans la gueule. Tu aimes l'humour noir, tu vas être servi ! Voilà ce qu’il lui dit durant ce court déplacement.

    Dans cette pièce, il y a des mecs en uniforme et un seul civil, celui qui est affaissé sur une chaise ; son visage est tuméfié, coloré rouge et violet. Il ne peut plus articuler un mot, sa mâchoire est fracturée. Lui aussi a dû beaucoup se débattre tout seul durant son arrestation.

    — Alors, t’as vu la tronche qu’il a, tu le reconnais ton ami ?

    Martin remue à peine la tête en avant, il a les yeux embués, ce n’est plus de la douleur, c'est autre chose…

    — Et voilà il l'a reconnu ! Écris qu'il a reconnu son complice !

    Un gendarme tape la phrase sur son clavier. Puis, à l'adresse du tabassé, le blond dit :
    — Oh l'ami, voilà le type qui t'a balancé !

    Et il repousse Martin dans le couloir. Il entend, à travers la cloison, son fournisseur hurler de rage. Le petit à lunettes lui dit :

    — T'aimes l'humour noir ? T'es servi mon enculé.

    Martin se sent baisé. Ce petit monstre veut le faire passer pour une balance, il a eut une illumination, une idée pour améliorer son quotidien et pourrir celui de Martin. C'est ça pour lui, l'humour noir. En fait, il ne doit pas aimer les noirs, il confond tout. Il doit avoir un gros chien qu’il dresse durant ses week-end.

     

    (à suivre) 

  • LA GARDE À VUE [Nouvelle 11 - Part 05]

    Il est dix-neuf heures, cinq heures qu’ils s’occupent de sa personne. L’équipe est sur le pied de guerre, ça bouge autour de lui. Grande excitation, ils l'emmènent perquisitionner son domicile.

    Il a la honte de sa vie, apparaissant les mains menottées devant Cécile et leur fils, encadré par des hommes en uniforme. Ils fouillent partout, Cécile retient Léo sur ses genoux. Bien sûr, l'enfant ne comprend rien à ce remue-ménage, à tous ces cris, il veut aller sur son père, un homme en uniforme lui interdit de le faire.

    Trois brigadistes, restés au rez-de-chaussée, perquisitionnent le garage, trois autres fouillent le premier étage où ils gardent Martin et sa famille.
    Putain de journée de merde… la sonnette du portail, qui donne dans la rue, se fait entendre, trois coups brefs, ça jette un froid. Le gradé qui est à ses côtés demande à Martin s'il s'agit de son dealer, il lui répond qu'il ne voit rien, que la personne est cachée par des branches et que son dealer ne connaît pas son adresse.

    Dessous, les trois autres sortent en trombe, on entend des cris, les crissements des pneus d’une voiture qui se tire et puis des voix. Le paisible quartier est en ébullition. Des «On l’a eu, on l’a eu !» remontent par la cage d’escalier. Posé sur une chaise, Martin regarde le spectacle comme si c’était un film, pourtant il fait bien partie de la distribution et il a le premier rôle, il regarde son fils qui est déjà si loin.

    Ils ne trouvent rien chez lui, sinon un minuscule «képa» tombé dans l’oubli le jour où il avait glissé derrière le meuble TV.
    Par contre, ils sont tout excités par leur seconde prise, elle les passionne plus que Martin, elle a résisté.
    Ça met un terme à la perquise, un regard embué à Cécile et Léo en guise d’adieu, il est entraîné au garage. Au sol, il y a un type allongé face à terre. Ses mains sont liées dans le dos avec du fil électrique trouvé sur place, elles sont reliées à ses pieds qui sont saucissonnés et tirés à hauteur des fesses.

    C’est son fournisseur. Pourquoi est-il là ? Mais, qu’est-ce qui fout là ? Martin lui doit un peu d'argent et l'autre l’a cherché. Il savait que Martin avait emménagé dans ce quartier, mais pas où exactement, c'est la Volvo de la voisine — elle possède le même modèle — qui l'a attiré devant sa porte. Il est parti en sprintant quand il a vu sortir trois types, dont un en uniforme, mais ils l'ont capturé.

    C'est de cette façon que Cécile apprend la vérité sur son mec. Ils ne croient pas à son innocence, ils ont l'intime conviction qu'elle aussi se défonce, ils ne croient pas les gens. De toute façon, c’est la compagne d’un toxico, elle vaut pareil que lui. Il se retourne vers les fenêtres du premier en atteignant la rue, Cécile tient Léo dans ses bras, ils le regardent partir. Le gradé ne lui a rien dit, aucune explication, elle ne sait pas ce qu’on lui reproche, elle ne sait pas où il va et quand il reviendra. Elle est seule, fragile.

    Le retour à la caserne s’effectue avec un passager de plus et dans la liesse générale. Jusque-là, leur histoire était plutôt mal barrée, ils avaient bien un mec à interroger, mais il n’avait rien à dire de grandiose, alors peut-être avec le nouveau ?

    La nuit humide est tombée. Le médecin légiste passe voir le gardé à vue, comme le stipule le règlement. Après une rapide consultation, durant laquelle Martin lui confie être en état de manque et souffrir du bras, il parle aussi des coups qu’il prend. Mais, le toubib doit avoir l’habitude, il le décrète bon pour le service.
    Deux gélules de paracétamol, pour les douleurs et le manque, lui sont administrées sur-le-champ, sans aucun effet vu l’état du receveur. D’autre part, le toubib indique qu'il souffre d’un truc plus grave à l'épaule, faut qu'il passe une radio d’urgence. Il ne leur dit pas qu’il faut s’arrêter de le taper. Martin le catalogue neutre et juste de passage. Il est tard et il veut rentrer chez lui. Il s’en va, Martin est désolé qu'il reparte si vite, il s'était attaché.

    Durant son trop court séjour, l'atmosphère s'est détendue. Ils s’adressent à lui comme à un autre humain, un des leurs, comme s’ils voulaient montrer au toubib avec quel respect ils traitent leur hôte. Les militaires discutent avec le légiste, c’est un habitué des lieux, ils parlent de leur dernier week-end et du match de l’équipe de France qui joue ce soir et ils oublient un peu Martin.

    Est-ce que leurs familles connaissent la nature de leur travail ? Leurs femmes se doutent-elles que ces mains qui les caressent dans la nuit s'écrasent le jour dans la gueule de pauvres types tels que lui? se demande Martin.
    — Alors, la journée a été bonne mon chéri ?
    — Ouais ! J’ai tapé dans la gueule d’un enculé de toxico, si tu voyais la tête qu’on lui a refaite ? Et la tronche de sa femme et de son gosse, si tu savais. Ce métier rapporte vraiment des joies intenses à ceux, comme moi, qui savent les savourer. Viens, j’ai trop envie de toi… Tu verras, demain le monde sera meilleur, un peu grâce à moi.

    Quand bien même, grâce au docteur, il prendra moins de coups dans la figure ; après le départ du toubib, ils se focaliseront sur le bras blessé. Ils ont un certificat médical prouvant qu'il s'est blessé tout seul en tentant de se sauver durant son interpellation, donc ils sont couverts ; de plus, le bras c'est pratique pour les traces, moins apparentes.

    L’endroit est enfin calme, une bonne partie de l’équipe est partie perquisitionner la piaule de son fournisseur. On s’occupe de lui trouver un abri pour la nuit, deux gardes l'emmènent dans une autre caserne.

    Il passe sa première nuit dans une cellule. Le militaire de service est plutôt débonnaire, donc ça existe. Il lui porte un gros sandwich, taillé dans un demi-pain-restaurant, avec d’épaisses tranches de mortadelle introduites dans la mie.
    Martin n’a pas faim, la vue et l’odeur de cette nourriture lui retourne le cœur. Ça sent fortement la mortadelle, la cellule sent la mortadelle, le manque exacerbe son odorat. Il passe la nuit à effectuer des allers-retours entre son sommier en béton et les chiottes à la turque, il se vide, il vomit sa bile.

    Il ne dort pas, il pense à Cécile, à Léo et à sa mère quand elle va apprendre ; encore des souffrances pour elle qui n’a pas vraiment été gâtée par la vie, comme on dit. Sa compagne ne pourra se confier à quiconque, qui va l’aider ? Elle n’a aucun élément, c’est un cauchemar pour elle, aussi. Elle doit assumer, mener Léo à l’école demain, comme si tout allait bien, reprendre son boulot et tout garder pour elle.

    Et son fils, à cet âge où tout est si important pour le reste de l’existence, il a lu Dolto. Et à lui-même, brisé physiquement et mentalement, par ce traitement. Il culpabilise, ce qui n’arrange rien, ce qui l’enfonce un peu plus avant de repenser à la même chose. Il ne sait pas ce qu'il encourt, il trouve débile que ça arrive au moment ou il s'en sortait, où il refaisait enfin des projets.

     

    (à suivre) 

  • LA GARDE À VUE [Nouvelle 11 - Part 04]

    Il saisit le tome Pages Jaunes et se place devant Martin ; là, il constate que le gardé à vue est plus grand que lui, impossible de lui taper sur le crâne sans l’aide d’une chaise. Hélas, pour Martin, la satisfaction de le voir ainsi ne dure qu'un instant. Le second cerbère n'a pas de mal, il est le plus grand des trois, il prend le tome Pages Blanches et l’associe violemment au sommet du crâne de Martin, un grand coup. Sous le choc, la tête penche vers le sol, dans cette position, elle se trouve enfin à portée de main du méchant gnome qui trépigne d’impatience. Chacun leur tour, le grand quand Martin se relève, le petit quand il est bas, ils tapent, c'est bien réglé. Il tombe à genoux, il ne peut s'accrocher les mains dans le dos. Ils le remettent en bonne place, par les cheveux.



    Martin est sonné, il tente de faire le point, c’est certain il use d'opiacé, c’est le matériau de son armure et, c’est interdit par la loi. S’il en consomme ce n’est pas pour narguer la société, c’est pour régler, pas de la meilleure façon — il n’en connaît pas d’autre — un problème résiduel, on dira avec la vie. Il n'agresse et ne fait du mal à personne, il n'arrache pas le sac du troisième âge, c’est lui-même qu'il détruit méthodiquement et du mal, il n'en fait qu'à ceux qui l’aiment ; c’est ce qu’il pense.

    La nuit tombe, la lumière des néons
    n'arrange rien, à quelques dizaines de mètres de canalisation de son radiateur, les épouses des hommes de la Brigade sont dans leur cuisine ; elles préparent le dîner, les gosses sont devant la télé, les plus jeunes dans le bain. Martin adorait donner le bain à Léo.
    Les mecs sur qui l’on tape, souvent ils lâchent des cris, des hurlements, des plaintes qui doivent parvenir, même avec déperdition, à hauteur de ces fenêtres ; peut-être même, se répandent-ils par la tuyauterie du chauffage central.

    Cécile doit donner le bain à Léo, c’était un moment de joie, de jeux, elle doit s’inquiéter de son absence. Il est à genoux, ses mains sont accrochées dans son dos à la partie supérieure du radiateur.
    Il n'a plus rien à avouer, malgré les féroces incitations de ses hôtes.

    Les baffes, les bottins, il a peur pour son bridge. Il essaye, quand il en a le loisir, de proposer à leurs mains un endroit de ses joues sans conséquence pour l’appareil. S'il cède et gicle, ils vont le piétiner. Martin l'imagine posé sur leur étagère à trophées, entre deux portraits. Il voisinerait des pipes à eaux, des « shiloms », une collection impressionnante de seringues usagées. Des articles de journaux, découpés dans le quotidien local et qui relatent leurs exploits, sont punaisés au mur. Une photo les immortalise à côté de trois pieds de cannabis qu'ils ont arrachés eux-mêmes. Sa dent côtoierait ces vestiges avec comme épitaphe : « dent d'enculé ».

    Sur le même mur, il y a une fenêtre qui donne sur le boulevard. Il est très fréquenté, les actifs terminent leur journée à cette heure. Les passants et les autos défilent sans arrêt, les cars bloqués par la circulation restent à l'arrêt devant lui. Les gens ont l'air triste et résigné, sauf les plus jeunes qui s’agitent plus. Il ne comprend pas qu'ils le regardent prendre des coups sans réagir. Certains le regardent puis se recoiffent avec leurs doigts. Plus tard, en revenant sur les lieux il constatera que ces vitres sont comme des miroirs sans tain ; on voit la rue, mais la rue ne distingue rien de ce qui se passe dans ces bureaux. Il n'existe plus, son nouveau nom est «enculé» et son avenir : punching-ball à la Brigade. Le plus grand le ramène sur terre en innovant, il lui tire un coup de coude dans le bide. Il doit avoir entre trente et trente-cinq ans, ses cheveux sont déjà gris. Il est en civil, comme l'autre, tee-shirt, jean et rangers. À part leur chef en uniforme, ils sont tous en civil, ils sont tous en jean. Il porte une ceinture en cuir très large. Il se place en face de Martin et tout en la retirant, il lui propose qu'ils aillent tous les deux s'expliquer dans le garage, « entre hommes ».

    — Pourquoi, on n’est pas entre hommes ici ?
    — Tu aimes l'humour toi, hein... enculé ?

    Martin se dit que c'est un piège. Il ne tient debout que grâce aux calottes qu'il lui tire, aidé par son collègue, d'un côté puis de l'autre. Sans doute, ils vont rire de lui devant leur pastis ce soir au bistrot du coin, ou badiner avec leur compagne. Ainsi va la vie. Il a mal au ventre, il ne peut soulever son bras gauche, il lui semble avoir pris dix ans dans la journée, et l'autre veut qu'il le suive au garage. Retourner dans ce maudit garage avec ce type motivé et surentraîné, Martin ne l'imagine pas. Le grand, déçu par son prisonnier, remet sa ceinture.

    Pourquoi ils gardent leurs bagues pour me taper ? Pour faire plus mal, c'est tout. Et d’ailleurs, pourquoi ont-ils des bagues, se demande Martin.

    Un filet de sang coule entre ses lèvres, il l’essuie sur le col de son blouson.

    — J'ai soif, je peux avoir de l'eau ?
    — Ta gueule, enculé !
    — Il faut que je pisse.
    — Tu vas la fermer, raclure !

    Ça fait trois heures qu'il est debout et attaché, les nausées se font plus sévères, le manque l'amoindrit. Le petit à lunettes est assis devant la machine à taper, il essaye de rédiger son rapport, c'est le côté le plus chiant du boulot, il faut s'expliquer avec des mots, l'autre sort.

    — C'est pas la peine que je demande une clope… ?
    — Oh, putain, l'enculé, il me fait de l'humour noir maintenant, on va t'en filer de l'humour noir. Tu vas voir, trois ans d'humour noir, aux frais de l'état. Alors, tu le connais Yves ?
    — Oui, depuis longtemps.
    — Il nous a dit que tu étais un gros dealer !
    — C'est faux !
    — Écoute bien ce que je vais te dire, si tu n'avoues pas, que tu ne craches pas de nom, il va y avoir un beau titre dans le journal demain, dans le genre: «Trafic d'héroïne chez une respectable institutrice», voir nom et photo à l'intérieur. Je te ne parle pas de ton fils, il sera placé à la DDASS.

    Martin désire sa mort, mais qu'elle soit lente. Ses types ne sont pas comme lui, ils ont la même apparence, mais c’est à l’intérieur qu’il y a divergence. De quelle mission se sentent-ils investis, dans quel monde évoluent-ils ? Un monde où tout leur est permis, un monde où ils peuvent détruire tout ce qui ne leur ressemble pas. Qui leur apprend les ficelles du métier ? Mais à qui se plaindre, se demande Martin.

    — Ton métier, c’est quoi ?
    — Maquettiste.
    — Tu fais des maquettes ? C’est pas un métier, c’est un passe-temps, enculé !
    — Je mets en pages des revues, des livres…

    À l’adresse de son collègue qui revient :
    — T’entends, lui aussi c’est un écrivain, on tombe que sur des enculés d’intellectuels.

    Rien que pour Martin :
    — C'est la loi des séries, on est tombé sur un mec comme toi, il y a un mois, il nous a dit qu’il écrivait, qu’il allait écrire tout ce qu’on lui avait fait. Note qu’il aura le temps, il a pris cinq ans.

    Ils refont leurs calculs, en calculant les nombres de doses qu'il est censé vendre tous les jours. Il signe le rapport, il ne veut pas que Cécile paie pour lui, il ne veut pas qu’ils retournent la harceler. C'est l'arme fatale, la pression sur la compagne et l’enfant du futur détenu.

     

    (à suivre) 

  • LA GARDE À VUE [Nouvelle 11 - Part 03]

    Ils lui tirent des baffes chacun à leur tour, faut savoir s'économiser, connaître ses limites, le défilé va durer deux heures, ils se relaient. Ses mains attachées dans le dos ne lui servent à rien quand il perd l'équilibre sous les coups, chaque baffe le déporte contre le mur, chaque fois ils le traitent d'enculé. Il glisse au sol, on le relève par les cheveux.
    Il y en a un, plus petit que les autres, qui s'acharne à la tâche, ses cheveux sont bouclés, d'un blond tirant sur le blanc, il proclame que Martin a un petit sexe, il se marre, les autres aussi, il porte des lunettes. Voudrait-il que Martin ait une érection ? D'où vient cette haine ?

    Enfin, ils font une pause. Jusque-là, ils ne lui ont demandé qu'une chose, où a-t-il caché la drogue qu'il devait donner au dénommé Yves ? Il leur dit la vérité, il n'a rien car il comptait demander à Yves de le dépanner, donc ils remettent ça. C'est sans fin. Ce sont des sportifs, le seul qui fume n’a pas le temps de terminer sa clope, ils se remettent déjà au boulot. Fin de la pause.

    Ils ordonnent à l’enculé de se rhabiller, il s'exécute, ils lui repassent les menottes dans le dos et le laissent pieds nus. Il ne doit toujours pas s'appuyer contre le mur, c’est entendu.
    Ils se rabattent sur la Volvo, ils éventrent le siège conducteur, arrachent les protections de portes, démontent la banquette arrière et brisent la tablette située aussi à l’arrière. Ça les rend fou furieux de ne rien trouver. Toutes les excuses sont bonnes pour le taper sur la gueule au passage, tout en tournant autour de sa voiture, chaque pièce qu'ils démontent sans rien trouver dessous, ils lui en tirent une.

    — Enculé, où c'est que tu l’as cachée ? Tu vas nous le dire, on sait que tu en as... T’as été balancé ! éclate un des tireurs de baffes.

    Et patatras, le petit, celui qui portent des lunettes, a une révélation :

    — Tu l'as avalée enculé ! Oh les mecs, regardez les traces blanches autour de la bouche, visez ça il l'a avalée quand on le regardait pas !

    Martin explique qu’avec les mains attachées dans le dos il lui est difficile d’avaler quoique ce soit. Un grand coup dans le ventre, pour changer, vient ponctuer sa réflexion pourtant empreinte de bon sens.

    Les baffes se remettent à pleuvoir. Malgré ses explications, ils ne le croient pas. Il est mal barré, chaque fois qu'il relate la réalité, elle leur déplaît. Elle n’est pas conforme à leur attente.

    Ils le haïssent. Ils comptaient faire un flag, arrêter un gros revendeur, avec le fric, le client et la marchandise, et ils n'ont rien de tout ça. C'est du boulot de monter une opération comme celle-là. Il faut demander au procureur, en général il dit oui tout de suite par téléphone. On fait monter l’adrénaline des heures auparavant, on carbure à fond. Le combat du Bien contre le mal. Et puis on espère qu'on va tomber sur le coup, celui qui fait passer sur le journal, mieux, aux régionales de FR3 et monter en grade.

    Ils ne trouvent rien dans la voiture sinon un autre comprimé du même genre que celui qui lui a laissé la trace blanche. Ils sont déçus. L'auto est en pièces, la fouille se termine.

    Tous ensemble, entourant Martin, ils sortent du garage. Il se demande s'ils vont changer de tactique à son égard. Ils le conduisent dans un bureau. Il doit rester debout, les mains attachées dans le dos, reliées à un radiateur. Le manque continue à faire son effet, il transpire, grelotte, des douleurs…

    Dans cette pièce, restent avec lui, le blond à lunettes et un comparse beaucoup plus grand et athlétique. Il y a un bureau qui supporte une machine à taper. Ils prennent sa première déposition, il répète tout ce qu'il a déjà dit jusque-là, que son fournisseur le contacte par cabines téléphoniques interposées. Il dépose un numéro de téléphone sous l'essuie-glace de la Volvo et l’heure à laquelle Martin doit appeler, après ils se fixent un rendez-vous. Il ne connaît pas son nom.

    Il dit qu’il n'est pas un  gros dealer, qu'il travaille, que sa femme travaille, et qu'il ne s'est pas enrichi, au contraire. Et que, s'il ne se défonçait pas, il ne vendrait pas. Il peut raconter ce qu'il veut, ils ne le croient pas.

    Ils lui demandent combien il vend tous les jours. Ils lui disent qu’un type qu'il sert a été pris devant une école en train de vendre sa saloperie à des enfants.

    Il précise qu'il ne vend pas tous les jours. Qu'il partage en quatre les trois grammes que lui livre son fournisseur, et qu'il les répartit entre trois adultes de son âge. Et combien il fait de bénéfice, il n'en fait pas puisqu'il consomme.

    Ils l’accusent d’être un marchand de mort. Il demande le nom du type piqué devant l’école. Ils lui disent que c’est Yves, mais il ne sera même pas cité au tribunal, juste une balance, c’est une histoire bidon pour le déstabiliser.

    Ils font des calculs, ils veulent qu'il précise combien il vend journellement, multiplier par trente pour obtenir la somme mensuelle. C’est le top pour leur rapport, ils veulent établir combien il gagne de fric, combien il vend de doses par jour. Martin coopère, mais il ne peut inventer juste pour leur faciliter la tâche.


    Peut-être, c'est comme dans les films. Martin a entendu que les scénaristes vont sur le terrain voir comment va la réalité, les acteurs le font aussi pour s'imbiber de l'ambiance. Alors sans doute, il y a un gentil qui va faire son entrée, lui donner une clope, un verre d'eau et discuter gentiment. Dans les films et séries il y a toujours le méchant qui hurle, qui frappe et puis il sort, laissant la place à un plus doux, c'est des méthodes psychologiques. Mais dans son cas, il n'y a que des méchants.

    Donc ça continue, dès qu'il a la faiblesse de s'appuyer contre le radiateur, le grand cerbère se met à hurler sur lui, comme s'il désirait que ses mots s'écrasent sur sa figure en faisant des taches.

    — Faut pas t'appuyer salaud d'enculé, t'es sourd ou quoi ?

    Et encore deux baffes. Le petit blond à lunettes, qui était sorti, revient trop vite au goût de Martin, il a ramené deux bottins qu'il pose sur le bureau.
    — Bon maintenant on va rigoler un peu ! qu'il décide.

    (à suivre) 

  • LA GARDE À VUE [Nouvelle 11 - Part 02]

    [Nouvelle 11 - Part 02]

    Deux voitures ont surgi, elles bloquent la sienne, une en épi par devant et la seconde à l’arrière. Une dizaine de types entourent la Volvo, ils crient, il ne comprend rien à ce qu’ils disent, l'autoradio est à fond, les vitres sont remontées. Il a peur, il baisse du coude le bouton qui condamne l'ouverture de la porte.

    Un des mecs sort un calibre et lui colle le canon sur la vitre à hauteur de sa tempe. Une balle est là, à quelques centimètres de son cerveau, il saisit l’urgence, il ouvre, on l’éjecte, il ne touche plus le sol, la trouille le pétrifie.

    Il comprend mieux quand l'un des types passe un brassard rouge autour du bras, il s'agit de la Police.

    Ça le soulage un peu de le constater. Niaisement, il ne se considère pas comme un délinquant, il n’a jamais eu de contact violent avec les forces de l'ordre. En même temps, il pense qu'il doit y avoir une erreur, un commando surentraîné, surexcité, surmotivé, rien que pour lui, petit toxico, un pas grand-chose dans la chaîne de la délinquance. Il n’a pas tort, il y a bien une erreur, c'est lui.

    Martin attendait inconsciemment cet instant, il sentait qu’un jour ou l’autre il aurait des comptes à rendre, il attendait aussi ce moment, comme un ultime secours, le moyen de s’en sortir. On l’aiderait, puisque la société le considérait comme un malade, il allait redevenir normal. Quel con.


    Quelques jours auparavant, il s'était présenté à une association d’aides aux toxicos. Un docteur généraliste et un psy, très élégamment vêtus, l'avaient reçu dans de jolis bureaux meublés design avec de belles plantes d’intérieur.
    En attente, il leur avait confié ses problèmes de dépendance, il était reparti avec une ordonnance, de l’Efferalgan pour les douleurs et des conseils de sevrage à la dure. Combien de toxicos étaient-ils ressortis amers de cet endroit ? À l’époque, les produits de substitution n’étaient pas l’option choisie par les gouvernants. Ils étaient des adeptes de la méthode forte, la prison.

    Il s'était retrouvé bien seul, en détestant ces deux-là qui devaient avoir le sentiment du travail bien fait dans leurs jolis costumes, dans leurs locaux subventionnés par diverses administrations. Sans doute des hommes félicités pour leur travail et reconnus par la bonne société.
    Après tout, ils ne se droguaient pas eux. Ce n’étaient pas de leur faute si des déchets ne savaient pas régler leurs problèmes autrement qu’en se défonçant. Ils essayaient de bien faire et lui il était si peu reconnaissant.


    On l'arrache du siège, on le couche au sol. Un genou tient sa tête plaquée sur le bitume qui s’imprime en relief sur sa joue. Quatre mains lui retournent les siennes dans le dos pour lui passer les menottes. Ils le relèvent pour le placer à plat ventre sur le capot de sa voiture, pour la fouille. Ils sont très excités, ils vocifèrent dans ses oreilles comme s'il était l'ennemi public numéro Un et sourd de surcroît.

    Hurler ainsi a un effet psychologique sur le récepteur. Ça réveille une sensation de terreur chez l’individu, datant d’une période de son enfance, s’il a été élevé par un adulte violent, éduqué par des instituteurs pervers ou martyrisé par une quelconque autorité. Cela doit s’apprendre, c'est pensé, ça fait partie de la formation. Ils ne lui disent pas ce qu’ils lui reprochent mais ils hurlent, faut qu’il obéissent, il est à eux.

    À partir de là, ils s’autorisent à le rebaptiser, son nouveau nom est : l’enculé !. Plus un qui ne s'adresse à lui sans cette entrée en matière. Un des leurs prend sa place au volant de la Volvo et lui la sienne dans l’un des deux breaks bleu marine. Le trio traverse la ville, pour rejoindre le QG, toutes sirènes dehors comme s’il y avait le feu, comme s’ils étaient pressés d’accomplir leur tâche.



    Martin souffre de l’épaule : un arrachement osseux, lui précisera plus tard le médecin de l'hôpital.

    — Oui c'est lui, il s'est fait ça tout seul en se rebellant, il voulait s'enfuir ! mentira une armoire à glace qui maintien l’ordre, au moment de remplir un document administratif.


    Les feux tricolores ne les arrêtent pas, les autres autos s’écartent au son du pin-pon, la traversée de la ville se passe comme dans un film projeté en accéléré. Deux ou trois minutes pour un trajet effectué en temps normal en quinze. Il profite mal de ces derniers moments avant chambardement. Il ne dit pas un mot, il est stupéfait.
    Eux savaient ce qui allait arriver, mais lui, il découvre ce scénario sur lequel il n’a aucune prise, ses co-passagers sont satisfaits. Il regarde les piétons, d'autres qui attendent le bus et qui n'ont pas, comme lui, un gros nuage noir menaçant d'éclater au-dessus de leur tête. Martin a oublié son état de manque. Les deux breaks s’engouffrent sous un porche qui donne dans la grande cour intérieure de la caserne, un planton en uniforme salue la mission au passage. Ceux qui l’ont arrêté sont tous en civil, sauf un à moustache noire fournie, mais ici il n’y a que des types en uniforme bleu marine.
    L’endroit est grand comme un terrain de foot pentagonal, il y a d’autres voitures bleu marine, il y a aussi des voitures civiles. Sur trois côtés et sur trois étages, les appartements des familles de ses hôtes offrent leurs balcons aux rayons du soleil. Le quatrième est réservé aux bureaux.
    Une femme de militaire taille ses géraniums, elle jette un coup d’œil rapide sur les deux voitures puis disparaît derrière ses rideaux.

    Les huit portières claquent à tour de rôle, ils l'emmènent, surtout pas avec ménagement, vers le cinquième côté où trois grandes portes fermées par de grands rideaux de fer sont à l'ombre à cet instant de l'après-midi. Un des rideaux est relevé permettant le passage de sa Volvo qui vient d’arriver, de Martin et d'une dizaine d'agents, puis il est rabaissé. C’est un garage, dix mètres sur dix de surface, quatre de hauteur. Ils rigolent entre eux, de la vie, de lui et de tout le reste. Ils parlent de leurs enfants, de leurs femmes, la vie est belle.

    Ils le libèrent une minute des menottes afin qu'il se mette à poil, pour le fouiller. Il est nu, les mains menottées dans le dos, en face de dix types, il doit prouver que son anus n'abrite rien de prohibé.

    À l’aide d’un couteau, un brigadier démonte les semelles de ses sandales, pour vérifier s'il n’y a pas caché de la drogue. Martin s'imagine livrer ses sandales à un client, et devant repartir avec celles de l’autre qui contiendraient l'argent correspondant, ça ne le fait pas rire.

    Il est debout à dix centimètres du mur, mais il ne faut pas qu'il s'y repose sinon il prend une mandale, une grosse, une énorme. Il est arrivé jusqu’à quarante ans sans prendre de baffe, au premier sens du mot.
    Et des baffes comme celles-là, il faut s'entraîner pour les balancer, il faut prendre aussi un certain plaisir à les balancer. On a dû leur dire beaucoup de mal sur lui, ils ont l’air de lui en vouloir.
     Chaque fois sa tête explose, de petits points blancs apparais sent, scintillent et s'en vont, remplacés par d'autres. Peu de personnes le reconnaîtront sur la photo donnée au journal le lendemain, il a enflé. Sa photo, son nom dessous et un article, le tout fourni par la Brigade. Pas un mot pour essayer de défendre avant de statuer. Enfin, on va lire son nom et, avec cet article, ça ne sera plus la peine de le juger, livré en pâture. Il ne sait pas encore ou tout cela va le mener, en tout cas pour son job, c’est bien fini et pour sa vie, il verra plus tard comme elle a été transformée. Il est drogué, il faut qu’il paye, il va payer.

     

    (à suivre)