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vendredi, 12 janvier 2007

BRAQUAGE TÉLÉGUIGÉ [Nouvelle 12 - Fin]

Toutes les nouvelles dans l'ordre.

 

— Calmez-vous, c’est ça, restez calme, je vous en prie, c'est dans votre intérêt. Si vous restez maîtres de vos nerfs, tout se passera bien, croyez-moi. Je suis très calme moi, non ? Où est passé le directeur habituel, en vacances ? Vous le remplacez depuis deux jours, c’est ça ? Il me regarda en posant la dernière question.
Il devait surveiller la banque depuis un moment…

Moi, je voyais enfin ce qui avait traumatisé la clientèle, il avait déposé un modèle réduit de voiture 4x4. La maquette téléguidée tractait une mallette qui reposait sur quatre roulettes, un peu comme une caravane.
Six bâtons de dynamite étaient scotchés autour du véhicule, un haut-parleur et un micro étaient fixés sur le pare-chocs avant. C'était grâce à ce système qu'on pouvait l’entendre. Une boîte translucide, grosse comme un paquet de cigarettes, remplie de composants électroniques et une led rouge qui clignotait sur le dessus, devait être le détonateur.
L'homme se tut un instant, il attendait que mon cerveau emmagasine les informations et soit en mesure de bien appréhender la situation. Il porta son portable à l’oreille.
— Ce n’est qu’un micro, grâce à lui je vous entends et vous pouvez me répondre. Dans ma main droite, il y a la télécommande pour le jouet — il la laissait dans la poche — on n’arrête pas le progrès.

D'après lui, la situation était limpide, soit j'obéissais et tout se passait pour le mieux. Soit, je faisais le «con» et alors, lui aussi : il nous ferait exploser. La disparition ou la mutilation de deux vieilles et d'un obscur caissier ne serait pas un grand traumatisme pour la société, à qui manquerions-nous vraiment ? Ce commentaire venant de lui.

Mes compagnes se sont calmées rapidement, c'est tout en leur honneur. Elles se sont affalées sur les fauteuils et elles priaient doucement. Lui était toujours très zen, comme s'il jouait un rôle au cinéma ; il jouait avec nos nerfs. Il a eu l'occasion de nous prouver son sang froid. Il ouvrit la bouche et dit :
— Bien…
Puis, le silence, il recula prestement, et partit s'asseoir au volant d'une auto qu'il avait garée, en face de la porte, ce qui lui permettait de ne pas nous quitter des yeux. L'enfoiré,  moi un directeur, moi un obscur caissier.

— Écoutes bien banquier, une femme s'approche et je ne sais pas encore si elle compte rentrer dans ta banque. Si jamais elle manifeste ce désir, je veux que tu actionnes illico ton système, compris, même que tu la précèdes dans son geste, OK ? Elle sonne, ça s'ouvre ! Si elle entre, vous la calmez, je vous donne une minute pour le faire.

Le petit 4x4 avança de dix centimètres, pour nous impressionner. Tous les trois, on a fait un bon en arrière et en chœur, on a dit qu'on était d'accord pour collaborer. Il pouvait nous suivre dans tous les recoins de l'agence avec ses explosifs.
La femme est entrée, c'était une bonne cliente, je l'ai installée sur un fauteuil et en cinquante secondes elle avait tout compris, elle ne bougea plus. Malgré la climatisation, on transpirait.

Il nous a félicités, il était heureux d'être tombé sur des gens intelligents, ça venait du cœur, c'était sincère. Après on a accéléré, écoutant ses instructions, j'ai soulevé la mallette et je l'ai ouverte; à l'intérieur, bizarrement, il y avait des élastiques auxquels étaient attachées des clochettes. Il y en avait une vingtaine, il me demanda de m'en passer une à tous les membres ; les autres furent glissées à chacun des bras et jambes des trois femmes, on se demandait ce qu'il avait en tête. On a compris à la fin.

J'ai rempli la mallette, il y avait environ trente mille euros ; c'est vendredi et les commerçants déposent avant le week-end, puis je l’ai refermée. Il m'a demandé de la décrocher délicatement du 4x4 et de lui porter à la voiture — j’ai vu la télécommande des explosifs dans sa main — et de rentrer aussitôt. J'ai tout fait et le plus rapidement possible, j'étais pressé qu'il parte.

J'étais dans l'agence avec mes trois compagnes et le 4x4, l'homme avait récupéré sa valise. Une dernière fois, il nous parla.

— Vraiment, je tiens à vous remercier pour votre tenue. Dans dix minutes, je serais trop loin de vous pour la puissance de mon émetteur, le détonateur deviendra  inoffensif.  Vous pourrez sortir sans crainte à ce moment-là. N’oubliez pas d’ôter les clochettes, pour le ridicule. En attendant, vous vous asseyez tous les trois autour de la maquette et surtout vous ne bougez plus durant ces dix minutes, car si j’entends le moindre tintement dans mon écouteur, je n'hésiterais pas à déclencher la machine infernale. Ciao.

Vous vous rendez compte, s'il avait eu un accident de la circulation et que ça se déclenche tout se
ul ? Je pense que tout cela n’a pas duré plus de cinq minutes, pas une de plus !

— Monsieur le Directeur, ces explosifs sont faux, vous ne le voyez pas ? C’est du plâtre.


— Mais moi, je suis banquier, pas commando démineur, monsieur l’Inspecteur.



FIN

samedi, 06 janvier 2007

BRAQUAGE TÉLÉGUIGÉ [Nouvelle 12 - Part 01]

Toutes les nouvelles dans l'ordre.

 

Vous auriez fait quoi vous, à ma place ? Je vous le demande ? Vous savez, l'été il y a des heures creuses dans le Sud. Elles se vident vers treize heures, et ne se remplissent que vers les seize heures passées ; elles coïncident avec les heures de fermeture des commerces. Durant ce laps de temps, les rues sont carrément désertes, il fait trop chaud pour déambuler.


Mais nous à la banque, on a des horaires à l'année, pas à la saison, et c’est bien dommage. Les espagnols, quoiqu’on en pense, ont résolu le problème, ils travaillent tôt et font la sieste durant la grosse chaleur.


L'agence ouvre à quatorze heures et des fois, vous allez pas le croire, y a déjà un client qui attend devant le sas, en plein soleil, quand j'arrive pour ouvrir. Le Directeur est en vacances pour un mois, mais il m’avait un peu décrit la clientèle, il y a des habitués vous savez. Sincèrement, je n’ai pas de chance, seulement deux jours et ça tombe sur moi.


C’était le cas aujourd'hui, car sinon je n’en aurais pas parlé, il y avait madame André qui languissait. Je me demande ce qu'elle a dans la tête, à préférer attendre l'ouverture au soleil de deux heures, alors qu'elle sait qu'il n'y a pratiquement pas de client jusqu'à seize heures.


Elle veut être la première à profiter de l'air conditionné du bureau où alors elle s’ennuie à la maison. Elle a la tête pleine de la violence vue à la TV, son cerveau mélange la réalité et les fictions. Je fais un remplacement dans cette succursale, comme vous le voyez, je suis originaire de Martinique.


Elle est bien enrobée cette dame, sa peau était écarlate avec des veines violacées et ses aisselles commençaient à mouiller le tissu rose de sa robe. « Oh, Bamboula, j’étais avant vous ! »*, qu’elle m’a dit quand je suis passé devant elle pour ouvrir. Je ne l’ai pas regardée. Alors, elle a bafouillé:

— Excusez-moi, mes plus plates excuses... mais on en voit tellement... à la télé.

— Faut sortir madame. Je suis directeur et je soigne votre compte comme celui des autres. 


Je me suis installé à mon fauteuil, j'ai débranché le système d'alarme et je me suis adressé à l’amère André. À ce moment, une autre dame a sonné ; après avoir observé son apparence sur l'écran de contrôle, je lui ai ouvert la porte en appuyant sur le bouton adéquat, elle s'est dirigée tout droit vers un fauteuil et s’y est collée en pestant contre la canicule.


Madame André voulait retirer 2 000 euros et, aussi, avoir le solde de son compte épargne. J'en étais au premier stade de ses demandes, c'est-à-dire à compter 1000 euros en billets de 50 ; vingt billets que peu de main avait dû toucher jusque-là, vu qu'ils étaient neufs.


J'allais passer aux suivants quand on sonna ; furtivement j'ai regardé l'écran de contrôle, tout en incrustant la somme de mille euros dans ma mémoire afin de m'éviter de recommencer à zéro.
Bien sûr, j'ai vu l’homme, mais son attitude m'a paru satisfaisante. On suit une formation succincte à la banque, comment évaluer un faciès en peu de temps ; ce n’est pas le nom exact, c’est avec des consonances plus techniques, plus sérieuses, mais ça veut dire la même chose.


Vous savez, tout cela s’est passé en quelques secondes, je mets tant de temps à le relater qu'on pourrait croire que ça s'est éternisé, mais dans la réalité ce fut bref. En fait, je ne me souviens pas du tout de son visage. Sur l'instant, j'ai appuyé sur la commande d'ouverture de porte, et j'ai repris à 1000 avec madame André. Arrivé à 2000, elle s'est mise à hurler et la cliente installée sur le fauteuil a fait de même.


J'avoue que sur le coup je n'ai rien compris à ces cris, car j'étais vraiment sûr de moi, 40 billets de 50, ça fait bien 2000. Pas la peine d’hurler m’dame André, pensais-je alors. J'ai repris la liasse de billets afin de la recompter une deuxième fois et, là en levant la tête, je me suis aperçu qu’elle ne me regardait pas, elle fixait le sol au pied de la porte d'entrée et continuait à pousser des cris très aigus.


Le type qui avait sonné n'était pas vraiment entré, enfin il était entré, avait posé un objet au sol et était ressorti aussitôt. Je ne l’ai pas vu en action, pas tout vu, mais j'ai vite compris.


D’ailleurs, il n'était pas bien loin, il était posté sur le trottoir, debout devant la porte vitrée de l’agence. Bien sûr j'ai eu un temps de réaction plus lent que mes deux clientes, car j'étais derrière le guichet et je ne voyais des gens que leur tronc.


Je me suis levé, j'ai fait le tour et j'ai vu, et j'ai failli hurler moi aussi. Ce qui m'a calmé instantanément, c'est d'entendre la voix calme du type, je voyais ses lèvres articuler les mots que nos oreilles captaient très bien à l'intérieur, alors qu'il y avait des vitres insonorisées entre nous.

 

* une variante d'une scène que je raconte plus loin dans "Erreur sur la personne". 

 

(à suivre) 

mercredi, 03 janvier 2007

Charité chrétienne quand tu nous tiens...

Et oui, mes très chers frères :
  
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Mais, faut pas exagérer quand même,
lisez la prière du soir :
 
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Et, allez mendier ou dormir ailleurs !
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Amen ! 
 
 
 
 
 

mardi, 02 janvier 2007

A tes souhaits 2007, Lilli.

 

vendredi, 29 décembre 2006

Sale con, va.

En ce moment où l'on décerne des tas de titres (fin décembre, pour ceux qui liront ce mot en avril) je me décerne celui de l'homme le plus nul de l'année de mon quartier et pourtant il y a de la concurrence.

J'ai des tas de raisons personnelles de m'octroyer cette charge, mais il m'est arrivé deux micro-aventures dans la même journée qui me confortent sur la justesse de cette distinction. R'miste nullatre que je suis, je ne tomberai jamais sur une fée et il ne m'arrive que des rencontres de "merdes", 1000 excuses pour ma trivialité.

Il était midi, je rentrais à pied, une baguette doublement étêtée en main, un trottoir, une ruelle en sens unique que je remontais à contresens de celui des voitures, le décor est planté. Une fourgonnette s'arrête à ma hauteur, le chauffeur me hèle, je m'approche, il ouvre la bouche, un coup de Klaxon couvre ses paroles. Il provient de l'auto derrière le fourgon, une Golf noire à vitre teintée.


Je me retourne pour dire au klaxonneur, que ce n'est qu'une demande de renseignement que ça va pas durer.
Le chauffeur-livreur me demande où est l'école maternelle. Je veux lui indiquer qu'elle se trouve juste au bout de la rue dans laquelle on se trouve. Mais il n'entend rien parce que l'autre derrière klaxonne de toutes ses forces.


Je crie : "Oh, deux secondes s'il vous plaît!".
J'entends une porte qui claque et un mec qui hurle en s'approchant, "je vais te casser la tête si tu ne te tires pas". Il me tutoie et me menace comme le ferait le premier flic venu lors d'une banale garde à vue.


Je à lui : Il demande simplement où est l'école?
Lui à moi : Ta gueule, je suis pressé moi.
Je à lui : Il demande juste ou se trouve l'école. Et puis, pourquoi vous me tutoyez, on se connaît?


Sa copine hurle dans la voiture: "Viens on s'en va, il a rien fait..."  La prochaine baffe sera pour elle. En attendant, il continue son cinéma. Sur son pare-brise est collé un autocollant, Sapeur pompier.

Il avance menaçant, je ne bouge pas, je reste stoïque, je ne sais pas pourquoi. Je ne vais pas partir lâchement en courant, je l'affronte. La trentaine, les cheveux ras, des muscles un peu partout, on appelle ça un "mocot" en patois toulonnais.

Lui à moi :Je vais te massacrer!  

Le fourgon reprend sa route.

Lui à moi : T'as de la chance.

Je à lui : Connard!

Sa femme à lui : laisse-le.. Hiiiiiiiiii

Lui à moi : T'as vraiment de la chance et il rentre dans sa Golf noire à vitre teintée et démarre en trombe.


Il fait 50 mètres, je me retourne, faisant semblant de mémoriser son numéro de plaque (afin de l'impressioner, quoique?), il stoppe et enclenche la marche arrière. J'imprime les trois lettres de sa plaque et je repars. Il freine et repart dans le bon sens. Vite, je m'arrête et regarde encore dans sa direction. Il stoppe à nouveau, je vois ces feux de recul qui s'éclairent, c'est vraiment un mec lamentable.

 

Il faut voter, Inscrivez-vous, je vois et j'entends ces conseils de partout et sur l'affiche dans cette rue, ça vote pour qui ce genre de mec? Est-ce vraiment important qu'un mec pareil vote? Est-ce vraiment une avancée pour la démocratie?

mercredi, 06 décembre 2006

LA GARDE À VUE [Nouvelle 11 - Part 07 & FIN]

Toutes les nouvelles dans l'ordre.

 

À son «ami», Martin expliquera, alors que l'on prendra leurs empreintes dans le Bureau des entrants de la Maison d'Arrêt, qu'il n'est pour rien dans son affaire, qu'il n'a pu balancer personne vu qu’il ne savait pas qu’il allait passer.
Et que s'il n'avait pas sonné à sa porte au plus mauvais moment de sa vie, rien ne lui serait arrivé. Ils ne seraient pas là tous les deux, s’il avait pu attendre un peu pour son fric.

Il n'était jamais venu chez lui auparavant et il ne devait jamais venir, une règle. Simplement, Martin l’avait prévenu de son déménagement et du quartier dans lequel il emménageait, il ne désirait pas le voir à son domicile par respect pour Cécile et son fils. L'autre lui confiera avoir tourné en moto dans le quartier toute la journée, rue après rue, afin de trouver sa voiture. Il est tombé sur celle de sa voisine qui possède un modèle identique.

*** 

 Avant d'être incarcéré, il est présenté au Juge d'Instruction ; sur la route, le petit blond à lunettes le prévient :


— Si tu dis au juge qu'on vous a tapé, c'est ta femme qui payera. Rien de plus simple, on retournera la voir, vérifier qu'on n’a rien oublié et là, on trouvera de la poudre dans les chiottes, juste avant qu'elle n'ait eu le temps de tirer la chasse. Souviens toi le titre dans le journal, souviens-toi ton gosse. Et puis même toi, enculé, dans trois ans quand tu sortiras, on peut en trouver dans tes poches quand on veut !

Lors de cette première confrontation avec le juge, Martin ne dit rien de ce qu'il a enduré durant la garde à vue.

Son juge est une femme, piètre consolation, car un juge n'est ni un homme, ni une femme, il est la Justice. Ce jour-là, elle était fatiguée de sa longue journée de travail. Beaucoup trop de gens à juger, sans doute.

Deux jours de manque, c'est dur, c'est beaucoup plus que dur. Je sais, j’insiste, mais ce n’est pas rien. Manque de dope, de clope, de bouffe, de respect, de compréhension, de soin ; le froid alors qu'il transpire, de la sueur froide (au premier degré) qui s’accumule, il frissonne, il a mal dans n'importe quelle position, son ventre n'est plus qu'un nœud, il vomit de la bile – des traces mélangées au sang maculent son blouson — et, il lui faut faire un effort constant afin de ne pas se vider par le bas.
Il y a aussi le manque psychologique, il est prêt à admettre qu'il n'est qu'une merde, qu'il mérite de mourir. Et, en face de lui, il y a un juge qui ne dénote rien de particulier ; deux épaves tachées de sang sont assises en face de lui, elles ne peuvent pratiquement rien articuler et le juge ne se pose aucune question.

L'être de Loi boit littéralement les paroles qui viennent des hommes de la Brigade, puis il interroge Martin, il écoute ses réponses sans parvenir à faire disparaître de son visage et de son regard, le profond mépris qu'il lui inspire. Cette violence, ce dégoût, cette répulsion alimenteront chez Martin un sentiment de mésestime durable.

Profitant d’un silence, il demande :

— Madame, je suis malade, puis-je voir un docteur ?
— Le Juge…
— Pardon ?
— Madame Le Juge, on dit Madame Le Juge, vous comprenez ? Ne vous inquiétez pas,  Monsieur… il y a une infirmerie là où vous allez, on va vous soigner.

 

***

Un mois plus tard, il reviendra sur ses premiers aveux, il mentionnera ces brutalités, à demi-mot car son avocat le lui déconseillera à ce moment-là. Le juge lui rétorquera alors qu'il lui trouve beaucoup d'imagination, mais pas la moindre preuve. Qu'il en a déjà vu et entendu, mais que là, sur ce coup, Martin fait fort ; presque, il en rirait avec elle. Il se trouvera nul.

***



Martin est apprenti à la Brigade, il est vêtu de bleu-marine, il y a toujours un type en képi à ses côtés, c’est son formateur. Leçon, taper un dénommé «enculé» qui porte des lunettes, il faut le taper sur la gueule en faisant gaffe de ne pas casser ses lunettes, elles ne devront être brisées qu’à la fin de l’entraînement. Pour y arriver, un grand coup de pied dans le ventre, le type se plie en deux, un fort coup de bottin sur la nuque de l’enculé, quand il est au sol, la tactique consiste à lui tirer un coup de pied dans sa face d’enculé afin que les montures giclent, mais sans les briser, si le nez saigne c’est mieux
 Il est dans une grande salle, plusieurs apprentis s’entraînent ainsi, le sol est jonché de types recroquevillés, de lunettes et de sang. Martin est dispensé, il est là pour apprendre, il est allongé sur un lit de camp et il regarde...


Il est réveillé en sursaut par le surveillant venu actionner la serrure de la cellule. Une vieille serrure avec une clef énorme, le mécanisme est bruyant. Le fonctionnaire de la pénitentiaire tape sur les barreaux de la fenêtre, il vérifie qu’aucun d’eux n’a été scié durant la nuit, il met fin brutalement au cauchemar du nouveau détenu. Martin est hébété, quel est cet endroit ? Où sont passés les apprentis ?

Il réalise, il est arrivé hier soir, il est en prison, il a dormi une heure durant la nuit et en plusieurs fois, son corps est cuit. Que vont devenir Cécile et Léo  ? « Il fallait y penser plus tôt » qu’on lui répond.

Au moins, il n'est plus un «enculé», il est devenu le détenu numéro 310373. Avant-hier dans la mâtinée, il était un autre qui bricolait, fêlé sans doute, mais plein d’espoir et entouré de tourterelles, il n’était pas encore brisé.

Durant douze jours, il ne sort pas de la cellule, il décroche à la dure, il ne peut rien avaler sous peine de le gerber aussitôt. Il nettoie ses rejets à quatre pattes, avec du papier hygiénique qu'il dépose au fur et à mesure dans la cuvette des chiottes, pratique, car à la bonne hauteur dans sa position simiesque. Il aperçoit des cafards qui convoitent cette pitance nauséabonde.

Une chance, ses codétenus ne sont pas des violents, ils le laissent ramper jusqu’à sa couchette. Aucun soin particulier de la pénitentiaire, sinon l'administration d'un mélange de calmants surnommé «la fiole» par le personnel médical et les détenus, qui à peine ingérée, est régurgitée par son corps.

 

***

Huit mois plus tard, Martin passe en jugement. Il arrive au Tribunal menotté, escorté par trois de la Brigade. Il y a foule sur le parvis, un cameraman se jette sur lui, il traîne dans son sillage deux journalistes armés de micro. Martin ne se savait pas si important. Finalement, ce n’est qu’une méprise, le procès d’un notable de la ville, jadis coqueluche de la même presse, en est la cause.

On l’a pris pour un autre, on le délaisse, il rejoint le cachot du Tribunal, situé dans les sous-sols. On est en juin, la chaleur l’accable, sa chemise bleu ciel est trempée de sueur.
Il a changé de défenseur deux mois avant le jugement, son nouvel avocat, malgré ses promesses, n’est jamais venu le voir en détention. Il a juste consenti à rencontrer Cécile, le jour où elle lui a porté la somme qu’il exigeait. Il est connu sur la cité, il est le Bâtonnier.
Martin le reconnaît dès son arrivée, l'avocat non puisqu’il n’a jamais vu son client. Il se trompe et se présente au fournisseur de Martin, enfermé dans une geôle contiguë, en lui annonçant, dans un effet de robe travaillé, que tout va bien se passer.

Cinq minutes plus tard, Martin est dans le box des accusés. Le procureur, qui ne sait pas grand-chose de lui, l’accable pourtant de tous les vices, il n’articule pas, Martin perd la moitié de ses propos, il n’ose pas lui demander de répéter.

Puis, le juge s’adresse à lui :
— Alors, on vous a frappé, Monsieur… ?

Un mois après son incarcération, il avait demandé à voir le Juge d’Instruction afin de lui dire qu'il avait été battu lors de sa garde à vue. Son premier avocat n’était pas d’accord avec son initiative, arguant qu'il n’avait pas de témoin qui pouvait certifier ces violences. Et que l’administration pourrait l’attaquer lui qui n’avait pas de preuve et une simple parole de toxico.

— Non, monsieur le Juge.
— Alors pourquoi c’est noté dans l’instruction ?
— Je me suis trompé.
— Bon, alors passons à autre chose…

Pour sa défense, le Bâtonnier déclame, en bombant le torse :

— Offrez-lui une seconde chance. Il a une femme, un enfant, du travail…
Et pas de bol, se dit Martin.  Ce qui ne l’empêchera pas de penser, plus tard, que cette plaidoirie s’est révélée très coûteuse au mot.

Ils ont délibéré, il se trouve face au juge. Il entend son nom suivi de la sentence :
— Quatre ans…

Martin est pétrifié, ses codétenus expérimentés avaient pourtant tous pronostiqué un ou deux ans. Mais le juge n’a pas fini, il joue, il rajoute, malicieux :

—  … dont deux avec sursis.

* * *

* *

 

Quelques années ont passé, Martin tombe sur un article du journal local, il va le découper et le garder, sans doute à tout jamais.
Un type de cette brigade a été condamné à 14 ans de réclusion, pour le viol répété de la fille de sa compagne âgé de 12 ans et dans l’enceinte de la caserne. Dix-huit ans, sévère réquisitoire du au caractère pervers des viols. Durant le procès, ses supérieurs ont loué son sens du devoir.

FIN

 


quelques secondes de douceur...
envoyé par areuh

mardi, 05 décembre 2006

LA GARDE À VUE [Nouvelle 11 - Part 06]

Toutes les nouvelles dans l'ordre. 

Jeudi matin, ses deux cerbères viennent le récupérer, ils ont la mine réjouie, rasés de près. Il est recroquevillé à l’arrière du break. Le manque plie son corps, il transpire, il pue, douleurs dans toutes les positions. Chaussé du reste de ses sandales, il regarde le monde avec un regard de cocker neurasthénique. Eux sont en pleine forme, ils lui annoncent que tard dans la nuit son associé a parlé, il a avoué n'avoir qu'un client et que c'était … le dénommé Martin :  « Toi, enculé ! »

Ça leur suffit, un dealer qui a un seul client, pour boucler l'enquête avant le week-end. Martin est balancé par son client et par son fournisseur. Tout va pour le mieux.

Revenu dans le même bureau, on lui octroie la même occupation que la veille, il se retrouve dans la même position, debout attaché au radiateur à prendre des baffes. Mais il n'est plus le seul. Des cris, des chocs, traversent la cloison qui sépare du bureau d'à côté, ils travaillent sur son fournisseur.

Depuis, quand il lit ou qu’il entend qu'un type a avoué, il se demande toujours dans quelles conditions il l’a fait. La population se dit que s’il a avoué c’est qu’il n’est pas clair, y’a pas de fumée sans feu. Maintenant, il sait qu’on peut faire avouer n’importe quoi, enfin, au moins ce qui arrange ceux qui mènent l’interrogatoire. Surtout, lorsqu’il ne s’agit pas de délinquants endurcis ou de célébrités.

Posées dans un coin de la pièce, il y a deux battes de base-ball usagées, une en bois, l’autre en alu. Il y a aussi un casque intégral qui a déjà pris pas mal de chocs et que Martin ne remarque qu'à l'instant où ses deux tortionnaires lui ordonnent de le mettre. Il refuse, ils lui enfilent sur la tête malgré son manque de coopération. Ce faisant, ils lui amochent le nez au passage, mais ce n’est rien, en fait c’est pour son bien, ce casque amortit bien les coups des battes qu'ils vont prendre plaisir à lui asséner.

— Tu sais jouer au base-ball enculé ? lui demande le blond.
— ...
— Laquelle tu préfères ? questionne l’autre, une batte dans chaque main.
— ...
— On va t'apprendre à jouer au base-ball, tu vas faire la balle ! rajoute le premier.

Au bout d'une dizaine de coups, ils se lassent, il n'y a personne d'autre dans la pièce pour rire de leur ingéniosité.

C’est son deuxième jour de garde-à-vue, en peu de temps il croit avoir beaucoup testé, y compris le calibre chargé qu'on lui remue devant la gueule en le traitant de future bavure. C’est l’époque à Pasqua.

L'enquête est close, tous les rapports sont tapés, la prochaine étape est la présentation au juge d'instruction. Le petit blond à lunettes se renseigne par téléphone sur le juge qui va instruire l'affaire, il sourit en entendant le nom, « c'est le plus sévère », dit-il.

En ce moment dans la région, il ne fait pas bon passer en justice pour une affaire de drogue, dans l'échelle de l'abject même les incestes ont meilleure presse. C’est ça la justice, faut bien tomber, au bon moment et au bon endroit, une peine peut varier du simple au double selon le lieu où l’on est jugé. Dans le Nord, une injonction thérapeutique, dans le Sud, trois ans ferme.


Le torturer n’est plus indispensable, c’est ce qu'il croit. Mais, maintenant c’est pour le fun, la détente après le labeur. La cerise sur le gâteau, Martin n’aime pas cette expression car il n'apprécie pas les fruits confits et, en particulier les cerises, mais elle est comprise par la majorité. Il pense être le gâteau et la cerise.

Ils le traînent dans un bureau voisin occupé par d'autres types en uniforme, ils boivent l’apéritif, ils le placent au milieu de la pièce, l'un d'entre eux appuie sur le bouton Play d'un radio K7. Horreur c’est la Lambada, leur morceau préféré. Les deux ont toujours leur batte en main, ils se mettent à lui taper sur les pieds.

— Danse enculé, danse ! crie le blond à lunettes.
 Martin n’a plus la force de soulever ses pieds nus, et eux tapent encore et toujours, comme des malades.


En début d'après-midi, ils le laissent en paix durant un quart d'heure, l'un du groupe lui offre une clope et un verre d'eau. Il essaye de réfléchir à sa situation, à Cécile et Léo, mais il est trop mal, il tente d'étirer ses muscles, ses membres, se détendre enfin.

La porte s'ouvre brusquement, le petit haineux le saisit par la chaîne des menottes, lui arrache la clop et le tire dans le couloir, il pousse une autre porte et entre dans un local voisin, Martin en laisse.

— On va voir si tu le reconnais encore ton ami, avec tout ce qu'on lui a mis dans la gueule. Tu aimes l'humour noir, tu vas être servi ! Voilà ce qu’il lui dit durant ce court déplacement.

Dans cette pièce, il y a des mecs en uniforme et un seul civil, celui qui est affaissé sur une chaise ; son visage est tuméfié, coloré rouge et violet. Il ne peut plus articuler un mot, sa mâchoire est fracturée. Lui aussi a dû beaucoup se débattre tout seul durant son arrestation.

— Alors, t’as vu la tronche qu’il a, tu le reconnais ton ami ?

Martin remue à peine la tête en avant, il a les yeux embués, ce n’est plus de la douleur, c'est autre chose…

— Et voilà il l'a reconnu ! Écris qu'il a reconnu son complice !

Un gendarme tape la phrase sur son clavier. Puis, à l'adresse du tabassé, le blond dit :
— Oh l'ami, voilà le type qui t'a balancé !

Et il repousse Martin dans le couloir. Il entend, à travers la cloison, son fournisseur hurler de rage. Le petit à lunettes lui dit :

— T'aimes l'humour noir ? T'es servi mon enculé.

Martin se sent baisé. Ce petit monstre veut le faire passer pour une balance, il a eut une illumination, une idée pour améliorer son quotidien et pourrir celui de Martin. C'est ça pour lui, l'humour noir. En fait, il ne doit pas aimer les noirs, il confond tout. Il doit avoir un gros chien qu’il dresse durant ses week-end.

 

(à suivre) 

dimanche, 03 décembre 2006

LA GARDE À VUE [Nouvelle 11 - Part 05]

Il est dix-neuf heures, cinq heures qu’ils s’occupent de sa personne. L’équipe est sur le pied de guerre, ça bouge autour de lui. Grande excitation, ils l'emmènent perquisitionner son domicile.

Il a la honte de sa vie, apparaissant les mains menottées devant Cécile et leur fils, encadré par des hommes en uniforme. Ils fouillent partout, Cécile retient Léo sur ses genoux. Bien sûr, l'enfant ne comprend rien à ce remue-ménage, à tous ces cris, il veut aller sur son père, un homme en uniforme lui interdit de le faire.

Trois brigadistes, restés au rez-de-chaussée, perquisitionnent le garage, trois autres fouillent le premier étage où ils gardent Martin et sa famille.
Putain de journée de merde… la sonnette du portail, qui donne dans la rue, se fait entendre, trois coups brefs, ça jette un froid. Le gradé qui est à ses côtés demande à Martin s'il s'agit de son dealer, il lui répond qu'il ne voit rien, que la personne est cachée par des branches et que son dealer ne connaît pas son adresse.

Dessous, les trois autres sortent en trombe, on entend des cris, les crissements des pneus d’une voiture qui se tire et puis des voix. Le paisible quartier est en ébullition. Des «On l’a eu, on l’a eu !» remontent par la cage d’escalier. Posé sur une chaise, Martin regarde le spectacle comme si c’était un film, pourtant il fait bien partie de la distribution et il a le premier rôle, il regarde son fils qui est déjà si loin.

Ils ne trouvent rien chez lui, sinon un minuscule «képa» tombé dans l’oubli le jour où il avait glissé derrière le meuble TV.
Par contre, ils sont tout excités par leur seconde prise, elle les passionne plus que Martin, elle a résisté.
Ça met un terme à la perquise, un regard embué à Cécile et Léo en guise d’adieu, il est entraîné au garage. Au sol, il y a un type allongé face à terre. Ses mains sont liées dans le dos avec du fil électrique trouvé sur place, elles sont reliées à ses pieds qui sont saucissonnés et tirés à hauteur des fesses.

C’est son fournisseur. Pourquoi est-il là ? Mais, qu’est-ce qui fout là ? Martin lui doit un peu d'argent et l'autre l’a cherché. Il savait que Martin avait emménagé dans ce quartier, mais pas où exactement, c'est la Volvo de la voisine — elle possède le même modèle — qui l'a attiré devant sa porte. Il est parti en sprintant quand il a vu sortir trois types, dont un en uniforme, mais ils l'ont capturé.

C'est de cette façon que Cécile apprend la vérité sur son mec. Ils ne croient pas à son innocence, ils ont l'intime conviction qu'elle aussi se défonce, ils ne croient pas les gens. De toute façon, c’est la compagne d’un toxico, elle vaut pareil que lui. Il se retourne vers les fenêtres du premier en atteignant la rue, Cécile tient Léo dans ses bras, ils le regardent partir. Le gradé ne lui a rien dit, aucune explication, elle ne sait pas ce qu’on lui reproche, elle ne sait pas où il va et quand il reviendra. Elle est seule, fragile.

Le retour à la caserne s’effectue avec un passager de plus et dans la liesse générale. Jusque-là, leur histoire était plutôt mal barrée, ils avaient bien un mec à interroger, mais il n’avait rien à dire de grandiose, alors peut-être avec le nouveau ?

La nuit humide est tombée. Le médecin légiste passe voir le gardé à vue, comme le stipule le règlement. Après une rapide consultation, durant laquelle Martin lui confie être en état de manque et souffrir du bras, il parle aussi des coups qu’il prend. Mais, le toubib doit avoir l’habitude, il le décrète bon pour le service.
Deux gélules de paracétamol, pour les douleurs et le manque, lui sont administrées sur-le-champ, sans aucun effet vu l’état du receveur. D’autre part, le toubib indique qu'il souffre d’un truc plus grave à l'épaule, faut qu'il passe une radio d’urgence. Il ne leur dit pas qu’il faut s’arrêter de le taper. Martin le catalogue neutre et juste de passage. Il est tard et il veut rentrer chez lui. Il s’en va, Martin est désolé qu'il reparte si vite, il s'était attaché.

Durant son trop court séjour, l'atmosphère s'est détendue. Ils s’adressent à lui comme à un autre humain, un des leurs, comme s’ils voulaient montrer au toubib avec quel respect ils traitent leur hôte. Les militaires discutent avec le légiste, c’est un habitué des lieux, ils parlent de leur dernier week-end et du match de l’équipe de France qui joue ce soir et ils oublient un peu Martin.

Est-ce que leurs familles connaissent la nature de leur travail ? Leurs femmes se doutent-elles que ces mains qui les caressent dans la nuit s'écrasent le jour dans la gueule de pauvres types tels que lui? se demande Martin.
— Alors, la journée a été bonne mon chéri ?
— Ouais ! J’ai tapé dans la gueule d’un enculé de toxico, si tu voyais la tête qu’on lui a refaite ? Et la tronche de sa femme et de son gosse, si tu savais. Ce métier rapporte vraiment des joies intenses à ceux, comme moi, qui savent les savourer. Viens, j’ai trop envie de toi… Tu verras, demain le monde sera meilleur, un peu grâce à moi.

Quand bien même, grâce au docteur, il prendra moins de coups dans la figure ; après le départ du toubib, ils se focaliseront sur le bras blessé. Ils ont un certificat médical prouvant qu'il s'est blessé tout seul en tentant de se sauver durant son interpellation, donc ils sont couverts ; de plus, le bras c'est pratique pour les traces, moins apparentes.

L’endroit est enfin calme, une bonne partie de l’équipe est partie perquisitionner la piaule de son fournisseur. On s’occupe de lui trouver un abri pour la nuit, deux gardes l'emmènent dans une autre caserne.

Il passe sa première nuit dans une cellule. Le militaire de service est plutôt débonnaire, donc ça existe. Il lui porte un gros sandwich, taillé dans un demi-pain-restaurant, avec d’épaisses tranches de mortadelle introduites dans la mie.
Martin n’a pas faim, la vue et l’odeur de cette nourriture lui retourne le cœur. Ça sent fortement la mortadelle, la cellule sent la mortadelle, le manque exacerbe son odorat. Il passe la nuit à effectuer des allers-retours entre son sommier en béton et les chiottes à la turque, il se vide, il vomit sa bile.

Il ne dort pas, il pense à Cécile, à Léo et à sa mère quand elle va apprendre ; encore des souffrances pour elle qui n’a pas vraiment été gâtée par la vie, comme on dit. Sa compagne ne pourra se confier à quiconque, qui va l’aider ? Elle n’a aucun élément, c’est un cauchemar pour elle, aussi. Elle doit assumer, mener Léo à l’école demain, comme si tout allait bien, reprendre son boulot et tout garder pour elle.

Et son fils, à cet âge où tout est si important pour le reste de l’existence, il a lu Dolto. Et à lui-même, brisé physiquement et mentalement, par ce traitement. Il culpabilise, ce qui n’arrange rien, ce qui l’enfonce un peu plus avant de repenser à la même chose. Il ne sait pas ce qu'il encourt, il trouve débile que ça arrive au moment ou il s'en sortait, où il refaisait enfin des projets.

 

(à suivre) 

LA GARDE À VUE [Nouvelle 11 - Part 04]

Il saisit le tome Pages Jaunes et se place devant Martin ; là, il constate que le gardé à vue est plus grand que lui, impossible de lui taper sur le crâne sans l’aide d’une chaise. Hélas, pour Martin, la satisfaction de le voir ainsi ne dure qu'un instant. Le second cerbère n'a pas de mal, il est le plus grand des trois, il prend le tome Pages Blanches et l’associe violemment au sommet du crâne de Martin, un grand coup. Sous le choc, la tête penche vers le sol, dans cette position, elle se trouve enfin à portée de main du méchant gnome qui trépigne d’impatience. Chacun leur tour, le grand quand Martin se relève, le petit quand il est bas, ils tapent, c'est bien réglé. Il tombe à genoux, il ne peut s'accrocher les mains dans le dos. Ils le remettent en bonne place, par les cheveux.



Martin est sonné, il tente de faire le point, c’est certain il use d'opiacé, c’est le matériau de son armure et, c’est interdit par la loi. S’il en consomme ce n’est pas pour narguer la société, c’est pour régler, pas de la meilleure façon — il n’en connaît pas d’autre — un problème résiduel, on dira avec la vie. Il n'agresse et ne fait du mal à personne, il n'arrache pas le sac du troisième âge, c’est lui-même qu'il détruit méthodiquement et du mal, il n'en fait qu'à ceux qui l’aiment ; c’est ce qu’il pense.

La nuit tombe, la lumière des néons
n'arrange rien, à quelques dizaines de mètres de canalisation de son radiateur, les épouses des hommes de la Brigade sont dans leur cuisine ; elles préparent le dîner, les gosses sont devant la télé, les plus jeunes dans le bain. Martin adorait donner le bain à Léo.
Les mecs sur qui l’on tape, souvent ils lâchent des cris, des hurlements, des plaintes qui doivent parvenir, même avec déperdition, à hauteur de ces fenêtres ; peut-être même, se répandent-ils par la tuyauterie du chauffage central.

Cécile doit donner le bain à Léo, c’était un moment de joie, de jeux, elle doit s’inquiéter de son absence. Il est à genoux, ses mains sont accrochées dans son dos à la partie supérieure du radiateur.
Il n'a plus rien à avouer, malgré les féroces incitations de ses hôtes.

Les baffes, les bottins, il a peur pour son bridge. Il essaye, quand il en a le loisir, de proposer à leurs mains un endroit de ses joues sans conséquence pour l’appareil. S'il cède et gicle, ils vont le piétiner. Martin l'imagine posé sur leur étagère à trophées, entre deux portraits. Il voisinerait des pipes à eaux, des « shiloms », une collection impressionnante de seringues usagées. Des articles de journaux, découpés dans le quotidien local et qui relatent leurs exploits, sont punaisés au mur. Une photo les immortalise à côté de trois pieds de cannabis qu'ils ont arrachés eux-mêmes. Sa dent côtoierait ces vestiges avec comme épitaphe : « dent d'enculé ».

Sur le même mur, il y a une fenêtre qui donne sur le boulevard. Il est très fréquenté, les actifs terminent leur journée à cette heure. Les passants et les autos défilent sans arrêt, les cars bloqués par la circulation restent à l'arrêt devant lui. Les gens ont l'air triste et résigné, sauf les plus jeunes qui s’agitent plus. Il ne comprend pas qu'ils le regardent prendre des coups sans réagir. Certains le regardent puis se recoiffent avec leurs doigts. Plus tard, en revenant sur les lieux il constatera que ces vitres sont comme des miroirs sans tain ; on voit la rue, mais la rue ne distingue rien de ce qui se passe dans ces bureaux. Il n'existe plus, son nouveau nom est «enculé» et son avenir : punching-ball à la Brigade. Le plus grand le ramène sur terre en innovant, il lui tire un coup de coude dans le bide. Il doit avoir entre trente et trente-cinq ans, ses cheveux sont déjà gris. Il est en civil, comme l'autre, tee-shirt, jean et rangers. À part leur chef en uniforme, ils sont tous en civil, ils sont tous en jean. Il porte une ceinture en cuir très large. Il se place en face de Martin et tout en la retirant, il lui propose qu'ils aillent tous les deux s'expliquer dans le garage, « entre hommes ».

— Pourquoi, on n’est pas entre hommes ici ?
— Tu aimes l'humour toi, hein... enculé ?

Martin se dit que c'est un piège. Il ne tient debout que grâce aux calottes qu'il lui tire, aidé par son collègue, d'un côté puis de l'autre. Sans doute, ils vont rire de lui devant leur pastis ce soir au bistrot du coin, ou badiner avec leur compagne. Ainsi va la vie. Il a mal au ventre, il ne peut soulever son bras gauche, il lui semble avoir pris dix ans dans la journée, et l'autre veut qu'il le suive au garage. Retourner dans ce maudit garage avec ce type motivé et surentraîné, Martin ne l'imagine pas. Le grand, déçu par son prisonnier, remet sa ceinture.

Pourquoi ils gardent leurs bagues pour me taper ? Pour faire plus mal, c'est tout. Et d’ailleurs, pourquoi ont-ils des bagues, se demande Martin.

Un filet de sang coule entre ses lèvres, il l’essuie sur le col de son blouson.

— J'ai soif, je peux avoir de l'eau ?
— Ta gueule, enculé !
— Il faut que je pisse.
— Tu vas la fermer, raclure !

Ça fait trois heures qu'il est debout et attaché, les nausées se font plus sévères, le manque l'amoindrit. Le petit à lunettes est assis devant la machine à taper, il essaye de rédiger son rapport, c'est le côté le plus chiant du boulot, il faut s'expliquer avec des mots, l'autre sort.

— C'est pas la peine que je demande une clope… ?
— Oh, putain, l'enculé, il me fait de l'humour noir maintenant, on va t'en filer de l'humour noir. Tu vas voir, trois ans d'humour noir, aux frais de l'état. Alors, tu le connais Yves ?
— Oui, depuis longtemps.
— Il nous a dit que tu étais un gros dealer !
— C'est faux !
— Écoute bien ce que je vais te dire, si tu n'avoues pas, que tu ne craches pas de nom, il va y avoir un beau titre dans le journal demain, dans le genre: «Trafic d'héroïne chez une respectable institutrice», voir nom et photo à l'intérieur. Je te ne parle pas de ton fils, il sera placé à la DDASS.

Martin désire sa mort, mais qu'elle soit lente. Ses types ne sont pas comme lui, ils ont la même apparence, mais c’est à l’intérieur qu’il y a divergence. De quelle mission se sentent-ils investis, dans quel monde évoluent-ils ? Un monde où tout leur est permis, un monde où ils peuvent détruire tout ce qui ne leur ressemble pas. Qui leur apprend les ficelles du métier ? Mais à qui se plaindre, se demande Martin.

— Ton métier, c’est quoi ?
— Maquettiste.
— Tu fais des maquettes ? C’est pas un métier, c’est un passe-temps, enculé !
— Je mets en pages des revues, des livres…

À l’adresse de son collègue qui revient :
— T’entends, lui aussi c’est un écrivain, on tombe que sur des enculés d’intellectuels.

Rien que pour Martin :
— C'est la loi des séries, on est tombé sur un mec comme toi, il y a un mois, il nous a dit qu’il écrivait, qu’il allait écrire tout ce qu’on lui avait fait. Note qu’il aura le temps, il a pris cinq ans.

Ils refont leurs calculs, en calculant les nombres de doses qu'il est censé vendre tous les jours. Il signe le rapport, il ne veut pas que Cécile paie pour lui, il ne veut pas qu’ils retournent la harceler. C'est l'arme fatale, la pression sur la compagne et l’enfant du futur détenu.

 

(à suivre) 

jeudi, 30 novembre 2006

LA GARDE À VUE [Nouvelle 11 - Part 03]

Ils lui tirent des baffes chacun à leur tour, faut savoir s'économiser, connaître ses limites, le défilé va durer deux heures, ils se relaient. Ses mains attachées dans le dos ne lui servent à rien quand il perd l'équilibre sous les coups, chaque baffe le déporte contre le mur, chaque fois ils le traitent d'enculé. Il glisse au sol, on le relève par les cheveux.
Il y en a un, plus petit que les autres, qui s'acharne à la tâche, ses cheveux sont bouclés, d'un blond tirant sur le blanc, il proclame que Martin a un petit sexe, il se marre, les autres aussi, il porte des lunettes. Voudrait-il que Martin ait une érection ? D'où vient cette haine ?

Enfin, ils font une pause. Jusque-là, ils ne lui ont demandé qu'une chose, où a-t-il caché la drogue qu'il devait donner au dénommé Yves ? Il leur dit la vérité, il n'a rien car il comptait demander à Yves de le dépanner, donc ils remettent ça. C'est sans fin. Ce sont des sportifs, le seul qui fume n’a pas le temps de terminer sa clope, ils se remettent déjà au boulot. Fin de la pause.

Ils ordonnent à l’enculé de se rhabiller, il s'exécute, ils lui repassent les menottes dans le dos et le laissent pieds nus. Il ne doit toujours pas s'appuyer contre le mur, c’est entendu.
Ils se rabattent sur la Volvo, ils éventrent le siège conducteur, arrachent les protections de portes, démontent la banquette arrière et brisent la tablette située aussi à l’arrière. Ça les rend fou furieux de ne rien trouver. Toutes les excuses sont bonnes pour le taper sur la gueule au passage, tout en tournant autour de sa voiture, chaque pièce qu'ils démontent sans rien trouver dessous, ils lui en tirent une.

— Enculé, où c'est que tu l’as cachée ? Tu vas nous le dire, on sait que tu en as... T’as été balancé ! éclate un des tireurs de baffes.

Et patatras, le petit, celui qui portent des lunettes, a une révélation :

— Tu l'as avalée enculé ! Oh les mecs, regardez les traces blanches autour de la bouche, visez ça il l'a avalée quand on le regardait pas !

Martin explique qu’avec les mains attachées dans le dos il lui est difficile d’avaler quoique ce soit. Un grand coup dans le ventre, pour changer, vient ponctuer sa réflexion pourtant empreinte de bon sens.

Les baffes se remettent à pleuvoir. Malgré ses explications, ils ne le croient pas. Il est mal barré, chaque fois qu'il relate la réalité, elle leur déplaît. Elle n’est pas conforme à leur attente.

Ils le haïssent. Ils comptaient faire un flag, arrêter un gros revendeur, avec le fric, le client et la marchandise, et ils n'ont rien de tout ça. C'est du boulot de monter une opération comme celle-là. Il faut demander au procureur, en général il dit oui tout de suite par téléphone. On fait monter l’adrénaline des heures auparavant, on carbure à fond. Le combat du Bien contre le mal. Et puis on espère qu'on va tomber sur le coup, celui qui fait passer sur le journal, mieux, aux régionales de FR3 et monter en grade.

Ils ne trouvent rien dans la voiture sinon un autre comprimé du même genre que celui qui lui a laissé la trace blanche. Ils sont déçus. L'auto est en pièces, la fouille se termine.

Tous ensemble, entourant Martin, ils sortent du garage. Il se demande s'ils vont changer de tactique à son égard. Ils le conduisent dans un bureau. Il doit rester debout, les mains attachées dans le dos, reliées à un radiateur. Le manque continue à faire son effet, il transpire, grelotte, des douleurs…

Dans cette pièce, restent avec lui, le blond à lunettes et un comparse beaucoup plus grand et athlétique. Il y a un bureau qui supporte une machine à taper. Ils prennent sa première déposition, il répète tout ce qu'il a déjà dit jusque-là, que son fournisseur le contacte par cabines téléphoniques interposées. Il dépose un numéro de téléphone sous l'essuie-glace de la Volvo et l’heure à laquelle Martin doit appeler, après ils se fixent un rendez-vous. Il ne connaît pas son nom.

Il dit qu’il n'est pas un  gros dealer, qu'il travaille, que sa femme travaille, et qu'il ne s'est pas enrichi, au contraire. Et que, s'il ne se défonçait pas, il ne vendrait pas. Il peut raconter ce qu'il veut, ils ne le croient pas.

Ils lui demandent combien il vend tous les jours. Ils lui disent qu’un type qu'il sert a été pris devant une école en train de vendre sa saloperie à des enfants.

Il précise qu'il ne vend pas tous les jours. Qu'il partage en quatre les trois grammes que lui livre son fournisseur, et qu'il les répartit entre trois adultes de son âge. Et combien il fait de bénéfice, il n'en fait pas puisqu'il consomme.

Ils l’accusent d’être un marchand de mort. Il demande le nom du type piqué devant l’école. Ils lui disent que c’est Yves, mais il ne sera même pas cité au tribunal, juste une balance, c’est une histoire bidon pour le déstabiliser.

Ils font des calculs, ils veulent qu'il précise combien il vend journellement, multiplier par trente pour obtenir la somme mensuelle. C’est le top pour leur rapport, ils veulent établir combien il gagne de fric, combien il vend de doses par jour. Martin coopère, mais il ne peut inventer juste pour leur faciliter la tâche.


Peut-être, c'est comme dans les films. Martin a entendu que les scénaristes vont sur le terrain voir comment va la réalité, les acteurs le font aussi pour s'imbiber de l'ambiance. Alors sans doute, il y a un gentil qui va faire son entrée, lui donner une clope, un verre d'eau et discuter gentiment. Dans les films et séries il y a toujours le méchant qui hurle, qui frappe et puis il sort, laissant la place à un plus doux, c'est des méthodes psychologiques. Mais dans son cas, il n'y a que des méchants.

Donc ça continue, dès qu'il a la faiblesse de s'appuyer contre le radiateur, le grand cerbère se met à hurler sur lui, comme s'il désirait que ses mots s'écrasent sur sa figure en faisant des taches.

— Faut pas t'appuyer salaud d'enculé, t'es sourd ou quoi ?

Et encore deux baffes. Le petit blond à lunettes, qui était sorti, revient trop vite au goût de Martin, il a ramené deux bottins qu'il pose sur le bureau.
— Bon maintenant on va rigoler un peu ! qu'il décide.

(à suivre) 

mardi, 28 novembre 2006

LA GARDE À VUE [Nouvelle 11 - Part 02]

[Nouvelle 11 - Part 02]

Deux voitures ont surgi, elles bloquent la sienne, une en épi par devant et la seconde à l’arrière. Une dizaine de types entourent la Volvo, ils crient, il ne comprend rien à ce qu’ils disent, l'autoradio est à fond, les vitres sont remontées. Il a peur, il baisse du coude le bouton qui condamne l'ouverture de la porte.

Un des mecs sort un calibre et lui colle le canon sur la vitre à hauteur de sa tempe. Une balle est là, à quelques centimètres de son cerveau, il saisit l’urgence, il ouvre, on l’éjecte, il ne touche plus le sol, la trouille le pétrifie.

Il comprend mieux quand l'un des types passe un brassard rouge autour du bras, il s'agit de la Police.

Ça le soulage un peu de le constater. Niaisement, il ne se considère pas comme un délinquant, il n’a jamais eu de contact violent avec les forces de l'ordre. En même temps, il pense qu'il doit y avoir une erreur, un commando surentraîné, surexcité, surmotivé, rien que pour lui, petit toxico, un pas grand-chose dans la chaîne de la délinquance. Il n’a pas tort, il y a bien une erreur, c'est lui.

Martin attendait inconsciemment cet instant, il sentait qu’un jour ou l’autre il aurait des comptes à rendre, il attendait aussi ce moment, comme un ultime secours, le moyen de s’en sortir. On l’aiderait, puisque la société le considérait comme un malade, il allait redevenir normal. Quel con.


Quelques jours auparavant, il s'était présenté à une association d’aides aux toxicos. Un docteur généraliste et un psy, très élégamment vêtus, l'avaient reçu dans de jolis bureaux meublés design avec de belles plantes d’intérieur.
En attente, il leur avait confié ses problèmes de dépendance, il était reparti avec une ordonnance, de l’Efferalgan pour les douleurs et des conseils de sevrage à la dure. Combien de toxicos étaient-ils ressortis amers de cet endroit ? À l’époque, les produits de substitution n’étaient pas l’option choisie par les gouvernants. Ils étaient des adeptes de la méthode forte, la prison.

Il s'était retrouvé bien seul, en détestant ces deux-là qui devaient avoir le sentiment du travail bien fait dans leurs jolis costumes, dans leurs locaux subventionnés par diverses administrations. Sans doute des hommes félicités pour leur travail et reconnus par la bonne société.
Après tout, ils ne se droguaient pas eux. Ce n’étaient pas de leur faute si des déchets ne savaient pas régler leurs problèmes autrement qu’en se défonçant. Ils essayaient de bien faire et lui il était si peu reconnaissant.


On l'arrache du siège, on le couche au sol. Un genou tient sa tête plaquée sur le bitume qui s’imprime en relief sur sa joue. Quatre mains lui retournent les siennes dans le dos pour lui passer les menottes. Ils le relèvent pour le placer à plat ventre sur le capot de sa voiture, pour la fouille. Ils sont très excités, ils vocifèrent dans ses oreilles comme s'il était l'ennemi public numéro Un et sourd de surcroît.

Hurler ainsi a un effet psychologique sur le récepteur. Ça réveille une sensation de terreur chez l’individu, datant d’une période de son enfance, s’il a été élevé par un adulte violent, éduqué par des instituteurs pervers ou martyrisé par une quelconque autorité. Cela doit s’apprendre, c'est pensé, ça fait partie de la formation. Ils ne lui disent pas ce qu’ils lui reprochent mais ils hurlent, faut qu’il obéissent, il est à eux.

À partir de là, ils s’autorisent à le rebaptiser, son nouveau nom est : l’enculé !. Plus un qui ne s'adresse à lui sans cette entrée en matière. Un des leurs prend sa place au volant de la Volvo et lui la sienne dans l’un des deux breaks bleu marine. Le trio traverse la ville, pour rejoindre le QG, toutes sirènes dehors comme s’il y avait le feu, comme s’ils étaient pressés d’accomplir leur tâche.



Martin souffre de l’épaule : un arrachement osseux, lui précisera plus tard le médecin de l'hôpital.

— Oui c'est lui, il s'est fait ça tout seul en se rebellant, il voulait s'enfuir ! mentira une armoire à glace qui maintien l’ordre, au moment de remplir un document administratif.


Les feux tricolores ne les arrêtent pas, les autres autos s’écartent au son du pin-pon, la traversée de la ville se passe comme dans un film projeté en accéléré. Deux ou trois minutes pour un trajet effectué en temps normal en quinze. Il profite mal de ces derniers moments avant chambardement. Il ne dit pas un mot, il est stupéfait.
Eux savaient ce qui allait arriver, mais lui, il découvre ce scénario sur lequel il n’a aucune prise, ses co-passagers sont satisfaits. Il regarde les piétons, d'autres qui attendent le bus et qui n'ont pas, comme lui, un gros nuage noir menaçant d'éclater au-dessus de leur tête. Martin a oublié son état de manque. Les deux breaks s’engouffrent sous un porche qui donne dans la grande cour intérieure de la caserne, un planton en uniforme salue la mission au passage. Ceux qui l’ont arrêté sont tous en civil, sauf un à moustache noire fournie, mais ici il n’y a que des types en uniforme bleu marine.
L’endroit est grand comme un terrain de foot pentagonal, il y a d’autres voitures bleu marine, il y a aussi des voitures civiles. Sur trois côtés et sur trois étages, les appartements des familles de ses hôtes offrent leurs balcons aux rayons du soleil. Le quatrième est réservé aux bureaux.
Une femme de militaire taille ses géraniums, elle jette un coup d’œil rapide sur les deux voitures puis disparaît derrière ses rideaux.

Les huit portières claquent à tour de rôle, ils l'emmènent, surtout pas avec ménagement, vers le cinquième côté où trois grandes portes fermées par de grands rideaux de fer sont à l'ombre à cet instant de l'après-midi. Un des rideaux est relevé permettant le passage de sa Volvo qui vient d’arriver, de Martin et d'une dizaine d'agents, puis il est rabaissé. C’est un garage, dix mètres sur dix de surface, quatre de hauteur. Ils rigolent entre eux, de la vie, de lui et de tout le reste. Ils parlent de leurs enfants, de leurs femmes, la vie est belle.

Ils le libèrent une minute des menottes afin qu'il se mette à poil, pour le fouiller. Il est nu, les mains menottées dans le dos, en face de dix types, il doit prouver que son anus n'abrite rien de prohibé.

À l’aide d’un couteau, un brigadier démonte les semelles de ses sandales, pour vérifier s'il n’y a pas caché de la drogue. Martin s'imagine livrer ses sandales à un client, et devant repartir avec celles de l’autre qui contiendraient l'argent correspondant, ça ne le fait pas rire.

Il est debout à dix centimètres du mur, mais il ne faut pas qu'il s'y repose sinon il prend une mandale, une grosse, une énorme. Il est arrivé jusqu’à quarante ans sans prendre de baffe, au premier sens du mot.
Et des baffes comme celles-là, il faut s'entraîner pour les balancer, il faut prendre aussi un certain plaisir à les balancer. On a dû leur dire beaucoup de mal sur lui, ils ont l’air de lui en vouloir.
 Chaque fois sa tête explose, de petits points blancs apparais sent, scintillent et s'en vont, remplacés par d'autres. Peu de personnes le reconnaîtront sur la photo donnée au journal le lendemain, il a enflé. Sa photo, son nom dessous et un article, le tout fourni par la Brigade. Pas un mot pour essayer de défendre avant de statuer. Enfin, on va lire son nom et, avec cet article, ça ne sera plus la peine de le juger, livré en pâture. Il ne sait pas encore ou tout cela va le mener, en tout cas pour son job, c’est bien fini et pour sa vie, il verra plus tard comme elle a été transformée. Il est drogué, il faut qu’il paye, il va payer.

 

(à suivre)

mercredi, 08 novembre 2006

LE CHIEN [Nouvelle n°10 - FIN]

TOUTES MES NOUVELLES  sont là!

(suite & fin)

L’angle de vision de Lucien ne lui permettait pas d’apercevoir l’occupant de l’attelage, il ne voyait que la face avant du tiroir-rangement. Par contre, il se sentait de plus en plus lourd, comme écrasé par les infiniment petites, mais très nombreuses particules d’air qui l’entourait. Finalement, le meuble passa devant le fauteuil où était affalé le livreur, il put voir le chien.

medium_chien3.1.2.jpg Lucien avait déjà vu des statues de chien, peintes de couleurs vives, enduites d’un vernis brillant et avec un trou au milieu du crâne, pour y déposer les parapluies. Il en avait déjà vu chez des clients, dans des bistrots, mais jamais de ce genre, tout en plâtre, avec un tube en plastique transparent, d’un diamètre de quinze millimètres, qui sortait de la bouche et pendait dans le vide, sur vingt centimètres environ.

Le plâtre recouvrait l’animal des oreilles aux pattes. Il était scellé à la base du compartiment — duquel avaient été ôtées les planches des côtés. Il épousait maladroitement le corps du chien, que Lucien devinait vivant, par endroits l’enduit semblait avoir été étalé grossièrement à la truelle et à la main.

Il y avait deux trous à la hauteur des yeux et… deux yeux derrière. Deux barres en acier chromé de huit millimètres de diamètre traversaient la gueule de l’animal de part en part ; sans doute destinées à ressouder quelques éléments osseux au niveau de la mâchoire ou de la base du crâne.

La fille avait arrêté l’attelage devant Lucien, elle s’accroupit afin d’extraire un tiroir placé sous la base du socle, il contenait les déchets organiques que la bête se payait encore le luxe de léguer à la communauté. Ils furent transvidés dans un sac en plastique qui lui-même rejoint la poubelle qui était sortie du mur à l’appel de son nom, il fallait crier « Poubelle! » et elle sortait de sa planque.

— Mais, c’est quoi ? demanda Lucien, qui, pris sur le fait par la stupeur — stupéfait, en un seul mot — ne put prononcer une phrase plus élaborée.

La fille lui expliqua que c’était une poubelle inventée par son père, elle reconnaissait exclusivement leurs trois voix. Il y avait un micro réglé sur leurs fréquences vocales qui déclenchait un électroaimant… Mais, Lucien lui fit savoir qu’il s’interrogeait plutôt sur la chose dans la boîte, là, posée sur des roulettes.

— Lui, mais c’est notre chien, bien sûr, enfin ce qu’il en reste.

Le père prit le relais.
— Ce chien est vieux, il est arrivé lorsque notre fille avait six ans, c’est pour dire qu’il
fait vraiment partie de la famille... on ne peut pas le laisser tomber, c’est comme un enfant : on ne peut pas abandonner un enfant, sous peine d’apparaître comme un monstre. Il est le quatrième élément, le quart de la totalité ; bien sûr qu’il est encore vivant dans sa coquille, sinon il n’y aurait rien dans le tiroir inférieur, ça vous économise une question.

Lucien tenta une plaisanterie, il demanda ce qui avait poussé cette bête à tenter de mettre fin à ces jours ; mais c’était lourd, la bouche du type prit la forme d’un Ô, l’affaire faisait encore mal, c’était visible, palpable, indéniable.

La mère rompit, à coups de mots, le silence qui essayait de s’installer après cette malheureuse tentative, elle raconta une histoire, celle de la famille et du chien, simplement.

Il était un jour une famille qui s’était privée de beaucoup de choses, de tout ce qui n’était pas primordial. Une fois que l’argent alloué à la nourriture, à un sobre habillement et à l’entretien de l’appartement, était dépensé, plus rien ne sortait de leur compte.
Le solde était déposé, toutes les fins de mois, sur leur carnet commun de Caisse d’Épargne. Ils avaient fait l’impasse sur les sorties, les petits cadeaux et l’achat d’une automobile, entre autres.
Ils étaient quatre, les parents, la fille et le chien, à vivre dans une seule pièce en plein centre de Paris, avec un but ! Acheter une maison de campagne, quelque chose de simple, même un truc à retaper.
Ils avaient programmé leur future retraite, six mois à la ville et six à la campagne, moins quatre jours entre les deux, dans le train. Alors, durant vingt ans, tous les mois : dépôt à la Caisse d’Épargne, ils en virent défiler des employés.

Au printemps dernier, trois mois après le départ en retraite du mari, ils prirent enfin contact avec des agences immobilières de Corrèze. Ils reçurent par courrier une vingtaine de propositions qui correspondaient à leur demande ; ils en choisirent trois sur photo.
Le rêve s’accomplissait, toutes ces privations avaient donc eu un sens, ils étaient tout excités de le vérifier. Secrétant ainsi des doses supplémentaires d’adrénaline, qui les maintinrent euphoriques durant la semaine qui précéda le week-end de fin juin où ils prirent le train.

Le carnet d’épargne enfoui dans le sac de madame et le printemps blotti dans le cœur, trois gens heureux montèrent dans le TGV, Gare de Lyon. Ils se faisaient un point d’honneur à tout régler en liquide, tout au comptant, on ne faisait pas de dette dans cette famille.

C’est sur le parking d’une grande surface, le lendemain, que le rêve dégénéra en cauchemar, que tout se figea pour la famille. Un retour à la case départ, sans les sous.

Après avoir visité la ferme à restaurer, qu’ils avaient adorée, dans la matinée, ils déjeunèrent dans une cafétéria. C’est là, devant cette enseigne sans noblesse, juste après le repas, au moment de reprendre un taxi qui devait les ramener à la gare, que la tragédie se produisit.
Un camion de livraison, conduite par des gens en état d’ébriété, avait renversé le chien, ne s’arrêtant même pas et se permettant, en passant à leur hauteur, d’émettre des gestes et des paroles obscènes.

— On a appelé une ambulance, car on ne savait par quel bout ramasser notre bête, tellement elle était disséminée. On l’a accompagné vers une clinique vétérinaire de luxe, elle a été opérée à cœur ouvert, quelques greffes plus tard, elle était sauvée. Elle vivrait mais complètement paralysée. C’était un dimanche, fallait trouver des donneurs, deux chirurgiens et leurs assistants ; sept d’heures d’opération et pas d’assurance. »
À la sortie, les économies destinées à la ferme s’étaient échouées ailleurs que prévu.

— Tout en liquide ? Questionna, éberluée, la secrétaire médicale de la clinique.

— On va pas vous donner nos carnets d’épargne, non ? Dit amèrement le propriétaire de l’animal, qui avait fait un détour à la Caisse d’Épargne avant d’arriver devant elle.

medium_chien-Plan.jpg Le chien leur fut rendu trois mois plus tard, livré dans ce compartiment dont les dimensions et le plan avaient été transmis par le père en temps voulu, il trouva sa place entre les deux fenêtres. Le prix de sa livraison, par transport spécial, les obligea à se nourrir exclusivement de pâtes durant un bon mois.

La fille était toujours devant le livreur, à le regarder fixement. Subtilement, elle avait orienté le meuble du chien de telle façon que l’animal puisse voir l’homme.

Dans ce contexte, la blague de Lucien — sur l’état présumé suicidaire du chien — passa aussi bien qu’un grain de riz dans le goulot d’un sablier.

Mais, à cet instant, c’était son propre état qui monopolisait son attention, il se sentait rétrécir. À moins que ce ne soit le fauteuil qui se soit mis à grandir autour de lui, aucune des deux suppositions n’était de nature à le rassurer. Quoique les têtes de ces gens avaient aussi tendance à gonfler, elles étaient devenues énormes, ce qu’il n’avait pas remarqué à son arrivée. Elles ressemblaient à des montgolfières avec de minuscules corps en guise de nacelle.

Les quatre fixaient le minuscule livreur avalé par le fauteuil. Même le chien le regardait, il grogna, voulut aboyer, effet néfaste assuré sur les mâchoires pas encore ressoudées. Son cri de douleur jaillit du tube transparent qui reliait l’estomac au monde extérieur — pourvoyeur de nourriture, il se tendit en ondulant, porté par le souffle canin, puis le silence revint et, le tube reprit sa position de repos. C’était le même son qu’entendu par lui et par deux fois auparavant.

—Le café, putain de café, qu’avez-vous mis dans ma tasse ? Lucien voulait hurler, mais il entendait ses propres paroles comme un murmure.

Il entendit la femme qui lui demandait s’il ne voulait pas reprendre un peu de cet excellent café, mais il ne pouvait lui répondre, plus la force de remuer ses lèvres, longtemps qu’il aurait dû partir.

Il savait qu’il ne pourrait plus jamais s'absenter de cet appartement, sans produire une excuse valable — de l’ordre du certificat de décès, mais il ne savait pas pourquoi, pourquoi lui, pourquoi eux, pourquoi le chien et, ça tournaient comme sur un manège, les montgolfières étaient déjà hautes dans le ciel.

Il n’arrivait plus à soulever les paupières, mais pour entendre il n’avait aucun effort à produire, rien à ouvrir, le père disait que ces somnifères étaient amers, mais puissants, amers, mais puissants.

La mère disait que justice était faite, était faite ; que ce salaud d’alcoolique allait payer, allait payer ; qu’il allait rejoindre son immonde collègue Serge... « Serge est ici, chouette ! » ; et que dorénavant ils n’écraseraient plus personne avec leurs nouvelles petites roues.

Puis Lucien rejoint les bras de Morphée, qui le bercèrent et l’endormirent promptement.


Quand il reprit conscience, il lui sembla qu’il était là depuis une éternité, mais il se trompait, l’éternité commençait maintenant pour lui. Il avait les yeux ouverts, mais il faisait sombre, un truc en plastique obstruait sa bouche, il voulut crier, mais ses mâchoires avaient l’air soudées entre elles, seul un sourd gémissement sortit de lui. Tout son corps était douloureux.

Alors, la lumière fut, une porte s’ouvrit, derrière il reconnut la fille des gens à qui il avait livré un petit frigo, mais il ne se rappelait plus exactement à quelle époque. Les effets de la morphine à grosse dose étaient étonnants. Il trouva qu’elle avait beaucoup grandi et qu’à son âge, ce n’était pas habituel. « Elle a grandi, elle avait une tête énorme la fois dernière, mais un tout petit corps. » se disait Lucien, dont le cerveau réapprenait lentement à fonctionner.

Elle se pencha vers lui, la face décorée d’un grand sourire, elle tenait une bouteille d’apéritif à la main, elle semblait vraiment joyeuse. Elle prit le bout de tuyau en plastique qui pendait de la bouche de Lucien, plaça un petit entonnoir à l’extrémité, puis versa une rasade d’alcool. Elle lui dit que c’était l’heure de l’apéro, que c’était un jour de fête pour Lucien le livreur et, pour ses copains, qui attendaient impatiemment son réveil.

Elle appuya sur la baguette couleur saumon foncé, un deuxième caisson de la même grandeur se dégagea du mur, elle cria « Surprise ! ». Il y avait le torse d’un homme recouvert de plâtre, avec deux trous pour les yeux et un tuyau pour la bouche ; sur la poitrine plâtrée, une plaque minéralogique était fixée, celle du camion que conduisait Lucien quand il faisait équipe avec Serge en juin de l’an passé.

Ils avaient ravitaillé une succursale de province, ce jour-là. À 14 heures, ils avaient quitté le dépôt après avoir chargé à l'excès sur l’apéro et trop arrosé l’entrecôte-frites. ils avaient roulé sur un épagneul ; ce n’était pas la première fois pour eux, les risques du métier, des bavures en quelque sorte.


Elle servit la même rasade à Serge, elle tira sur le tiroir du chien placé entre les deux livreurs et elle souffla une croquette, qu’elle avait passée au mixer, dans la gueule du cabot dont les yeux pétillaient, montrant ainsi sa joie d’avoir un deuxième compagnon de jeu.

Avant de les rentrer pour la nuit dans leurs rangements, la mère vint s’entretenir avec Lucien, elle mit un miroir en face de lui afin qu’il constate ce qu’il avait déjà compris, ses larmes ne ramollissaient même pas le plâtre.

Elle donna des détails. Comment ils avaient donné à des connaissances la carte du Maroc pour qu’ils la postent de là-bas. Et, ça avait été si facile de l’attirer ici, un pourboire de 60 euro avait suffi. Les pourboires avaient été son point faible.

Elle lui raconta sa fierté d’avoir une fille aussi douée, même pas une année de chirurgie et elle savait déjà amputer à la perfection, et à la maison, grâce au papa bricoleur.

La police était passée poser quelques questions au sujet de la disparition d’un livreur. Tous trois avaient raconté la même histoire, un livreur avait bien livré un frigo, mais il était reparti très vite, d’ailleurs une femme, d’un mauvais genre, l’attendait sur le trottoir.

L’un des deux flics était plus curieux, il ne voulait pas laisser tomber, alors peut être qu’un jour, projetait la femme, Lucien, Serge et le chien auraient un nouveau compagnon.


FIN

vendredi, 03 novembre 2006

LE CHIEN [Nouvelle n°10 - Part 01]

Lucien avait les boules, fallait qu’il travaille ce samedi matin. Sale temps pour la grasse matinée qu’il s’était promis. Tout à fait imprévisible le vendredi soir à 20h30, heure à laquelle il s’était rendu chez des amis dans le dessein de fêter copieusement un anniversaire. La fête avait duré la nuit et il était rentré vers 6h30.

De retour chez lui, il n’avait pas pu résister à la tentation d’écouter le message confié à son répondeur, le voyant rouge clignotait ; il espérait des nouvelles de Serge, mais ce n’était que son patron qui l’avait appelé dans la soirée, après son départ. Suite à son écoute, il constata tristement qu’il ne lui restait que deux heures, pour prendre une douche, enfiler la salopette aux couleurs du magasin, avaler un bol de café noir et se rendre au local.

Il devait être huit heures trente quand il souleva le rideau de fer, le client attendait le paquet avant dix heures, c’était impératif et le mot du patron l’était aussi :


Livrer ce frigo avant dix heures,impérativement!
              Souhait du client et le client est roi,
                             il nous fait vivre!         

                       Merci, à lundi.                  



L’appareil était scotché sous le mot. Un frigo ridiculement petit, un modèle encastrable, tel qu’on en voit essentiellement dans les bureaux de patron ou dans les camping-cars.

Je gâche ma matinée pour un patron de merde qui aurait pu tout aussi bien repartir avec son achat, mais qui préfère emmerder l’ouvrier durant son jour de repos, résuma Lucien. Avant d’opter pour une négociation rapide avec ses convictions prolétariennes, à la vue des trois billets de 20 euros posés sur le bon de livraison.

***


Il avait 38 ans et faisait ce boulot depuis cinq ans. La vie n’étant qu’une succession ininterrompue de circonstances, l’une d’entre elles l’avait conduit dans cette direction, chauffeur livreur en électroménager ; les autres, il ne s’en souciait plus. Au départ, il comptait faire ce boulot durant quelques mois, puis la crise l’avait poussé à s’accrocher à son volant, le salaire était correct et le travail peu épuisant pour ses neurones, lui convenait tout à fait.

De plus, il avait eu de la chance avec ses deux premiers coéquipiers. Paul avait passé dix-huit mois à ces côtés, dans la cabine de ce camion jaune et vert appartenant à la grande chaîne de magasins de meubles et d’électroménager, bien implantée au niveau national.

C’était un spécialiste des grosses blagues bien épaisses, ils rigolaient tout en travaillant. Ils partageaient, le soir même, les pourboires de la journée : enfin, ce qui restait de l’apéro du midi. La division s’effectuait toujours sur le comptoir du bistrot le plus proche du dépôt. On peut dire que le patron du bar était au pourcentage aussi, avec ses additions.

Il fit équipe avec Serge, après la retraite anticipée de Paul pour cause de cirrhose. Cette nouvelle collaboration dura trois ans. Ils s’appréciaient comme collègue, les mêmes principes au sujet des pourboires les avaient soudés dès le début. Quand deux personnes doivent passer huit heures ensemble tous les jours de la semaine, il est primordial qu’elles s’entendent sur l’essentiel, et c’est ce qui se passait, ils buvaient leurs pourboires. Comme un couple, le sexe en moins, la confiance en plus, « une équipe du tonnerre », voilà comme ils se voyaient tous deux.

Aussi Lucien ne comprit pas que son ami disparaisse du jour au lendemain, ne recevant comme explication et seulement un mois plus tard, une simple carte postale de Tanger au Maroc ; quelques mots au verso annonçant un désir fulgurant de « découvrir l’Afrique ».

Un mois après cette séparation non désirée, il formait un débutant. Un intellectuel diplômé qui passait son temps à lire quand il ne prenait pas le volant et qui ne buvait pas d’alcool dans la journée. L’horreur pour Lucien qui déprimait en continu ; il pensait souvent à Serge, dont il avait collé la carte postale sur le tableau de bord et dont il espérait le retour tous les matins au réveil.

***


Il posa l’appareil sur le siège passager de la fourgonnette garée devant le dépôt, rabaissa le rideau et se mit au volant. Il sangla le frigo avec la ceinture de sécurité afin qu’un choc ou un freinage violent ne le projette à travers le pare-brise — ce qui aurait créé des complications supplémentaires dont il pouvait se passer. Il aimait bien son travail, il alluma une cigarette, monta le son de la radio et prit place dans la circulation.


Le métier de livreur électroménager possède au moins un aspect intéressant,  le bon accueil que vous réserve le client. Un homme porte un objet lourd et volumineux à votre place, on l’attend avec impatience et, joie, il en explique le fonctionnement.

Quel autre métier permet-il pareil comportement chez des gens qui d’ordinaire ne vous regarderaient même pas, peut-être docteur ? Mais, faut étudier plus longtemps.

Certains clients offrent à boire, à manger, vous racontent leur vie, la vivent devant vous. Tous sont avides des éclaircissements que vous leur donnez sur l’utilisation du matériel livré. Non, Lucien ne connaissait pas d’autre boulot permettant ces manifestations de sympathie et il le faisait savoir dès qu’il en avait l’occasion.

Une journée de livraison ne ressemblant jamais à celle de la veille, Lucien avait toujours matière à faire rire en compagnie et il n’était pas lié par le secret professionnel.
Il citait souvent ce couple à l’apparence fortunée à qui il avait livré un grand écran, l’homme en robe de chambre avait renversé son verre de Bourbon sur la tête de sa femme afin de la dessaouler ; pour se venger, elle lui avait asséné un coup de cendrier sur le crâne, Lucien était avec Serge ce jour-là et ils avaient dû appeler les pompiers afin qu’ils soignent le blessé.
 
Dans un autre genre, ils avaient livré un congélateur à une famille qui semblait sortir d’Affreux, sales et méchants. La mère de famille qui les avait reçus se laissait aller, comme on dit, ses cheveux étaient si gras qu’ils semblaient tous vouloir n’en faire qu’un.
Elle les avait guidés dans la cuisine, dans le coin où elle désirait installer l’appareil. Sur la table en formica, sous les mouches, il y avait des kilos de viande fraîche empilés les uns sur les autres. Les morceaux étaient variés, des abats, du filet et d’autres, du sang s’en écoulait lentement et rejoignait le sol carrelé par les quatre pieds.
Elle expliqua que son mari travaillait depuis une semaine à l’abattoir et qu’il rentrait du boulot avec des morceaux d’animaux, le frigo en était rempli. Cinq ou six gamins débraillés se déplaçaient dans ce décor et Lucien avait été tout heureux, au moment de quitter l’endroit, de ne pas être né dans une telle misère.

***


Ce n’était pas le même type de quartier où il se rendait ce samedi, 60 euros ! Un tel pourliche pour une si petite course le prouvait. Il était neuf heures trente quand il coupa le moteur. L’immeuble était cossu, la cage d’escalier sentait la cire, propre, mais pas trop luxueux.

L’ascenseur était une véritable antiquité, entourée d’une grille comme pour le protéger du vol. Il stoppa au troisième. Le mini-frigo sous le bras, Lucien tendit l’index vers le bouton cuivré de la sonnette sous laquelle le nom du client apparaissait. La porte s’ouvrit lorsque l’espace entre le bouton et son doigt avoisina les cinq millimètres. Visiblement, il était attendu, avec une impatience certaine.

« On vous attendait ! » dit l’homme qui trois secondes plus tôt avait l’œil collé sur celui de sa porte. Il n’était pas très grand, un peu rond, la cinquantaine, il avait le cheveu rare et une moustache fine comme un sourcil, il laissa le passage à Lucien et repoussa la porte derrière lui.

L’appartement était constitué d’une minuscule entrée et d’une pièce de cinquante mètres carré de surface. Aucune porte n’apparaissait sur les autres cloisons, seulement deux fenêtres donnant sur le boulevard. Une table basse, un divan et deux fauteuils essayaient de remplir l’espace.

Une femme de la même génération que l’homme et une jeune fille brune, à qui Lucien donna vingt-cinq ans d’âge, occupaient le divan. Avant qu’un des quatre n’ouvre la bouche, un son bizarre se glissa dans leurs oreilles, une lamentation lugubre semblant sortie d’une canalisation, un son non racontable, venant d’autres étages.

Lucien regarda les trois autres, qui semblaient avoir oublié sa présence, ils se regardaient avec un air étrange, un peu d’inquiétude. Une minute de plus et l’homme l’invita à s’asseoir sur l’un des fauteuils, afin de boire un café que Lucien ne refusa pas.

Le livreur, dont les yeux de professionnel avaient déjà fait et refait le tour de la pièce, se demandait à quel endroit ils allaient installer le frigo.

Les quatre murs étaient tapissés, du plafond jusqu’à un mètre du parquet, de papier à rayures de couleur saumon clair ; une baguette de trois centimètres de large, au ton plus foncé, faisait le tour de la pièce à cette hauteur, arrêtant proprement la tapisserie. De cette frontière jusqu’à la plinthe, le mur était laqué dans l’orange tendance melon foncé.

medium_chien3.2.jpgDeux reproductions de paysage campagnard, un dessin d’enfant représentant un chien blanc et un portrait de Brigitte Bardot (époque amie de bêtes) étaient accrochés solidement — une vis à chaque coin des cadres — à leur paroi respective. Il n’avait jamais vu de telle fixation jusque-là, pour des tableaux.

La femme, à partir du divan, tendit le bras droit, déplia son auriculaire et utilisa l’extrémité de ce doigt afin d’appuyer sur la baguette. Sur une longueur de cinq centimètres exactement le bout de bois s’enfonça d’un centimètre de profondeur. Un bouton-poussoir habilement dissimulé dans le décor.


Une partie de la paroi glissa vers le sol, découvrant un bloc-cuisine accouplé à une plaque chauffante type vitrocéramique. La femme mit en marche la cafetière électrique posée dans une niche à gauche des plaques. D’un rangement situé au-dessus de l’évier, elle sortit trois tasses et une sucrière qu’elle posa sur la table basse.

 Lucien essayait de repérer d’autres endroits où la baguette aurait pris, à force d’emploi, une apparence usagée ; il en trouva un entre les deux fenêtres, qui avait l’air d’avoir beaucoup servi, plus sombre.

L’homme avait ôté l’emballage du mini-frigo. Le temps, que mit l’eau à irriguer le café moulu, lui suffit pour installer l’engin à la place prévue, derrière une porte peinte en trompe-l’œil, à droite du compartiment évier. Devant l’étonnement du livreur, l’homme se lança dans des explications qu’il avait déjà dû donner à toutes les personnes qui étaient passées dans ses fauteuils.

C’était un électronicien à la retraite, un ancien militaire. C’est lui qui avait «combiné tout ça», ces quatre murs vides cachaient tout un tas d’arrangements avec l’espace habitable. Au fur et à mesure qu’il appuyait à des endroits différents de la baguette, des tiroirs, des rangements, des éléments sur roulettes, semblables à ceux que l’on trouve dans les cuisines, sortaient des cloisons.

La pièce se transformant simultanément en salon, en salle à manger, puis en deux chambres séparées par un paravent, lui aussi issu du mur. Les lits se rabattaient dans les murs, avec leurs tables de nuit sur lesquelles quatre lampes de chevet identiques avaient été vissées… comme les tableaux. Un W-C et une cabine de douche obéissaient aussi à la commande d’un doigt, c’était un appartement de contorsionniste. Mais l’homme n’avait pas appuyé sur la baguette, entre les fenêtres.

Pourquoi ne pas avoir choisi un appartement plus spacieux ? C’était la question que Lucien était censé devoir poser, il le fit d’ailleurs, mais intérieurement, en aparté ; c’était aussi celle à laquelle la femme, qui prit le relais de la discussion, désirait répondre.
L’homme servit le café, Lucien le désira sans sucre, dans l’espoir que l’amertume lui procure un coup de fouet. Les séquelles de sa nuit alcoolisée se manifestaient par l’émergence d’une grosse lassitude physique. Mais le noir liquide était trop amer et il dut le sucrer.

La dame lui expliqua qu’elle était très attachée à cet appartement, au quartier, elle y était née, sa mère aussi, sa grand-mère avait fait de même et sa fille aussi. C’étaient les hommes qui avaient fui ce foyer ; son mari, c’était différent, il avait rendu vivable cet endroit, il l’avait comprise.

De toute façon, les moyens financiers du couple ne leur permettaient pas d’investir dans un appartement plus spacieux. Il y avait aussi les études en médecine de leur fille à financer, ils avaient donc opté pour cette solution, une question d’habitude et d’aptitude à épouser raisonnablement la situation, pas plus.

Lucien acquiesçait, tout en suivant du regard le mari qui terminait sa démonstration, comme un vendeur zélé. La pièce avait repris sa forme salon initiale, l’homme vint se déposer dans le second fauteuil. Lucien finissait son café.

— Il contient beaucoup de robusta ! Ça explique son amertume, dit la jeune femme.

Il n’enviait pas ces gens, mais le système était astucieux et tout avait l’air de bien fonctionner, sans doute un très bon électronicien.

La discussion partit alors un peu dans tous les sens, la météo, le froid, le tiède, les champignons à Paris ? Oui dans les caves, mais tous les parisiens n’ont pas une cave à cultiver.  Et puis ce métier de livreur qui permet de faire tant de rencontres originales. « Des rencontres originales...  », répéta la fille, comme si c’était la première fois qu’elle entendait ces mots à la suite.

Ensuite, il y eut de plus en plus de temps morts entre les sujets de conversation, entre les phrases, les mots ; Lucien, en bon professionnel, devina atteint le moment opportun de mettre les voiles.

Juste à l’instant où il envisageait de s’extraire de la torpeur dans laquelle, il le constata alors, il baignait depuis l’absorption de son café, le même son lugubre qui avait accompagné son arrivée se fit entendre. Cette fois, ça ressemblait à un grognement étouffé, une plainte plus qu’à une agression, un truc toujours pas humain.

Lucien ressentit alors un malaise physique, tout tournait autour de lui, heureusement il était assis, la fatigue, l’ambiance, le café, tout lui pesait.

L’électronicien se leva prestement et se rendit entre les deux fenêtres, il appuya son pouce sur le seul endroit de la baguette que Lucien avait réussi à repérer. Un rangement à la face laquée orange-melon émergea du mur.

L’homme paraissait tout excité, disant à l’adresse des deux femmes :
— Vous avez entendu ? Vous avez entendu ? Deux fois en dix minutes, c’est incroyable, lui qui se taisait depuis des mois !

De qui parlait-il, de quoi parlait cet homme, pouvait-on parler ainsi d’un rangement, fut-il d’une hauteur d’un mètre environ et posé sur quatre roulettes ? L’homme ne parlait pas à un meuble, mais à son occupant, il demanda à sa fille de promener le caisson dans le salon.

(à suivre) 

jeudi, 02 novembre 2006

les vieux, les morts et le raffarin.

 

Hier, j'ai croisé mon ami Jak, c'est aussi mon voisin, il rentrait du boulot, c'était le 1er novembre.

— Quoi, tu travailles un 1er Novembre ?

Sachant qu'il travaille dans une imprimerie, je me demandais pourquoi. Perhaps, d'urgents faire-parts???
Et bien non, son patron l'avait obligé à venir travailler ce jour-là pour récupérer le lundi de raffarin de Pentecôte.

***

 

Raffarin aura marqué son époque, des milliers de vieux seront morts de sécheresse soif durant son règne et il aura — par voie de conséquence — empêché les ouvriers d'aller honorer leur mort, je jour prévu pour cet acte !  

mercredi, 25 octobre 2006

JE SUIS UN SALAUD [Nouvelle 07]

Quand vous lirez ces lignes, je serais mort. Je ne sais pas vraiment depuis quand, mais c’est sûr, je ne ferais plus partie de ce monde.



Cette nana, appuyée sur la balustrade, c'est Bianca. Je croyais qu'elle n'aimait que moi. Elle me le disait tellement souvent que j'en aie quitté ma femme et nos deux gosses pour pouvoir n’écouter que ses déclarations.
J'ai détruit cette famille et je n’ai plus cru qu’à cette dernière passion, grave énormité de ma part. La vie d’un pilote, un aventurier à ses yeux, c’était excitant pour une jeune femme comme elle.

 

medium_fille_avion01.jpg

J'ai vécu deux ans avec Bianca et c'est vrai, c'était torride ; parfois, c’était carrément épuisant — pour moi — j'ai vingt ans de plus qu'elle.
Je vais passer sur les moments fantastiques que j’ai connus  avec cette fille. Ne comptez pas sur moi, non plus, pour vous la décrire — elle est magnifique — je ne suis pas doué pour la littérature et ce n’est pas le but de l’exercice. Je vais juste vous raconter le terme de mon — notre — histoire.



Cet été, j'ai été embauché pour faire le Festival de Cannes. Tous les jours, à heures fixes, je tirais une banderole annonçant la sortie du dernier film d'un metteur en scène américain. Un après-midi, mon appareil n'a pas voulu décoller, un petit problème mécanique qui a provoqué son immobilisation, en attendant la pièce défectueuse, jusqu'au lendemain.

Je suis rentré deux heures plus tôt que prévu.


Ce jour-là, je me suis « crashé », comme on dit dans notre jargon. Le terme approprié quand l’atterrissage est du genre brutal. La plupart du temps, l’équipage y passe.


Mais dans ce biplace, il n’y avait plus que moi, à la dérive ; c’est une image ce biplace, c’est de ma vie dont je vous parle.

De retour à l’hôtel, je suis entré dans la chambre avec la délicatesse d’un chat. Je voulais la surprendre nue, offerte au soleil — donc, à moi — sur le balcon ; juste pour la regarder. De la façon dont avait été conçue cette chambre, je pouvais fort bien réaliser ce gentil fantasme, sans me faire remarquer… tout simplement en regardant à travers le rideau.

Dans le ciel, le « Cessna» du second pilote de mon employeur faisait son boulot… Bianca devait penser que c’était moi.

Elle était bien nue. Mais, je l’entendais plus que ce que je ne la voyais. Sa silhouette chevauchait un type en gémissant de plaisir; en plus, cette salope suivait, de la tête, les évolutions de l’avion. Elle riait.

Je n’ai pas crié, pas frappé. Un pilote doit garder son sang-froid, quelle que soit la situation, c’est dans tous les cours de pilotage. J’ai tourné le dos et je suis reparti, j’ai picolé jusqu’au soir. Je ne lui en ai jamais parlé.

Il y a six mois exactement que cette vision m’obsède. Quant elle se blottit contre moi, en me susurrant des « je t’aime », j’ai envie de l’étrangler sur place. Mais, je me retiens, je n’ai pas envie de devoir supporter ces cons qui vont me juger. Elle va mourir, c'est prévu mais, en même temps, elle comprendra pourquoi et moi, je ne paierai rien, je partirai.


Ça me fait mal quand je pense à mes gosses et à leur mère, c’était une autre vie.

***

Aujourd’hui, c’est mon dernier vol, je suis le seul à le savoir. L’avion est rempli d’explosifs reliés ,par une paire de fils, à un contacteur, un bouton rouge. Un aller simple pour l’enfer, j’y attendrai Bianca, bien au chaud.

***

Je lui ai dit que je lui préparais une surprise, une figure inventée rien que pour elle et qui portera son nom. Et, que je comptais sur elle — excellente photographe — afin qu’elle en face plusieurs clichés.


Hier, on a mêlé l’utile à l’agréable. Il faisait beau, on a suivi un sentier, longeant le bord de mer, à la recherche de l’endroit idéal pour les prises de vues. On a trouvé un coin à quelques mètres d’un palmier. Je lui ai demandé — expressément — de se tenir à cet endroit avec l’appareil photo. Après, on a niqué… pour la dernière fois.
La barrière en bois jaune et le palmier, ça me faisait deux repères pour bien la situer à partir de l’avion.

Dans la nuit, j’y suis retourné. J’ai fait en sorte — avec une scie, de la pâte à bois et un petit pot de peinture jaune — qu’à la moindre pression, cette partie cède et s’effondre dans le vide. Mon seul et dernier espoir, la concernant, c'est qu'elle sursaute devant mon explosion, au moins ça. J’y ai passé du temps, fallait pas que ça se voie.

 

***

Dieu a été attentif, heureux de se débarrasser de nous deux d’un seul coup. Ce matin, de mon cockpit, je l’aperçois, elle me fait des signes. Elle est au bon endroit. J’appuie sur le bouton rouge.

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 Ça fait un grand « boum », comme dans les bandes dessinées. L’avion se coupe en deux, je suis devant, je descends à une vitesse folle. Je regarde du côté de la falaise et je souris, je vois son corps qui rebondit sur les rochers.Elle me rejoint, viens mon amour…

 

FIN

 

PS : j'ai demandé à Areuh — blogueur insignifiant, mais c’est le seul que je connaisse — de raconter mon histoire après ma mort, de faire une illustration, c’est plus esthétique. Et de tout balancer sur le Net. Que mes enfants sachent que je les toujours aimés.

 

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Le « blogeur insignifiant », c’est moi. Toute cette histoire est réelle. J’ai reçu une lettre de Paul le Pilote deux jours après les faits. Il me demandait de la publier pour lui. Et, d’encaisser les droits si ça rapportait. C’est trop généreux de sa part… j’ai jamais encaissé un euro après voir publié une histoire sur le Net.


On ne peut faire confiance à personne en ce bas monde, je lui avais répété mainte fois.

Mais, maintenant qu'il n'est plus là, je peux dire la vérité : le mec, que Bianca chevauchait à Cannes,  c'était moi. Aujourd’hui, on a quitté la France, on vit ensemble en Amérique du Sud.

Si elle ne s’était aperçue de rien dans la chambre d’hôtel, moi, j’avais vu le reflet de Paul dans les grandes vitres de la chambre.

Depuis cet après-midi là, son comportement avait changé, je me doutais qu’il allait tenter de se venger. J’étais aux aguets.

Le jour de son « accident », j'ai demandé à ma femme de l'époque — qui avait 23 ans de plus que moi et énormément d'économies — d'aller faire des photos des évolutions de mon ami Paul, pour enrichir son book.

Oui, j'avais bien précisé l'endroit d'où je voulais qu'elle fasse les clichés. Bianca m’avait raconté la promenade au bord de la falaise.

Je n’ai pas l’impression d’avoir trahi mon ex-copain, vu qu’il a bien aperçu un corps de femme tomber au moment où il mourrait, et que cela a dû lui faire un grand plaisir.

Je l’avoue, je suis un salaud.


FIN (La vraie)

jeudi, 19 octobre 2006

LA VENGEANCE SE MANGE CRUE.[Nouvelle 06]

medium_Planeur.2.jpgComme tous les samedis, Steiner était aux commandes de son planeur ; il flottait, il glissait sur l’air. Cette sensation, à nulle autre pareille, lui procurait le même plaisir que celui que devait apporter la dope au toxico, il en était persuadé — bien qu’il ne se soit jamais drogué — ou bien la vague au surfeur, bien qu’il n’ait aucune estime pour les premiers et les seconds ; des nuisibles, des profiteurs.

Tel un aigle, bien sûr, il effectuait de grands cercles, qu’il décrivait comme majestueux au peu de personnes avec qui il échangeait encore quelques propos badins.

Soulevé par un courant ascendant, il remontait de quelques mètres, sans bruit, il se trouvait royal, en osmose avec la nature.

Hé oui, hors carlingue ce chef d’entreprise aimait souvent se comparer à un aigle. Ses proches voyaient plutôt en lui un requin ou un serpent, un crotale, une hyène, un charognard… Leurs qualificatifs dépendant de leur rapport à la nature, toutes ces créatures ayant un rôle non négligeable dans la chaîne, dont l’homme est maillon.

Bien qu’on soit en plein été, certaines cimes qu’il survolait étaient encore enneigées. Le paysage était sublime, des montagnes, des bois de conifères âgés et quelques lacs, à la couleur sombre, le composaient. À certains de le trouver sinistre, avec ces tons froids, en tout cas il était désertique.

Il y avait aussi quelques taches d’un vert tendre. Steiner vit une automobile sortir d’un chemin forestier et s’arrêter à la lisière d’une de ces clairières. Il aperçut le conducteur s’en extraire, mais il ne pouvait regarder la scène en continu, il avait un planeur à piloter et ça demande beaucoup d’attention. Il stabilisa l’altitude de l’appareil.

Quittant à nouveau l’altimètre des yeux, il constata que le conducteur avait fait le tour de l’auto et se trouvait à l’arrière devant le coffre qu’il venait d’ouvrir. À ces côtés une autre personne ; un deuxième personnage à côté du premier, sans doute un couple, pensa-t-il, mais il était trop haut pour ce genre de détail. Tant que ces gens ne s’allongeraient pas sur le dos, face au ciel, il ne pourrait voir à qui il avait affaire.


Piloter demande beaucoup d’attention et Steiner avait raté une scène. Il avait assisté à la sortie du conducteur, puis le cadran et le manche avaient monopolisé son regard et son attention. Durant cet intermède, un deuxième personnage était apparu.

Steiner, absorbé par ses cadrans, voyait en « pointillé ». Durant le blanc, entre les tirets, le chauffeur était allé ouvrir le coffre, il en avait extrait, sans ménagement aucun, un deuxième type qui avait du ruban adhésif gris métallisé collé sur la bouche et les mains attachées dans le dos. Éléments indécelables de la hauteur à laquelle gravitait Steiner.

Aussitôt il décida de descendre un peu plus afin de satisfaire une curiosité maladive, malsaine, virant jeune à l’obsession.
Dommage qu’il n’y ait pas de statistiques prenant en compte le nombre de salauds qui composent notre société.
Monsieur, Madame, vous ressentez-vous comme : un vrai pourri, un peu pourri, moyennement pourri, pas pourri du tout. Combien de salauds pour mille habitants par exemple ? Steiner pourrait alors compter ses comparses.

Il avait hérité de la direction de l’entreprise familiale. Ses revenus le mettaient à l’abri de tous problèmes d’ordre financier durant des générations.

Légataire, en sus, d’une tare génétique propre aux mâles de sa lignée : il était voyeur, maître chanteur à temps partiel, juste pour le fun. Son père lui avait légué son propre fichier, vieux de plusieurs décennies qu’il avait actualisé. Il ne volait jamais sans son boîtier Nikon prolongé d’un zoom de 800 mm.

*
*   *

Tony, le conducteur, était un sortant de prison, libéré depuis seize jours. Il avait été donné aux flics par le type à la bouche scotchée qu’il tirait sans ménagement dans l’herbe fraîche.

Il avait passé dix ans en taule, interminables. La haine avait mariné, dans le liquide céphalorachidien de son cerveau ou dans un lieu très proche, durant tout ce temps. Un projecteur imaginaire passait en boucle les plans dont il avait imaginé les scénarii. Il s’actionnait dès qu’il baissait les paupières. Il avait le premier rôle, gros plan sur sa sortie de prison. Yvan est là, il est venu l’attendre, gros plan sur Yvan, plus tard Tony tuera Yvan, fin du film ; autant d’années pour une aussi grande sobriété.

L’inspecteur qui s’était occupé de son affaire l’avait pris en sympathie, ils s’étaient croisés heureusement durant leur jeunesse, cinq ans de voisinage dans une HLM. Il lui avait donné le nom de celui qui l’avait donné.

Un misérable indic tout simplement, Yvan n’était que ça ? Cette chance qui ne le lâchait jamais, ce n’était donc pas de la chance, juste un arrangement qui lui permettait de poursuivre son petit business. Disponible, des tuyaux à fournir en quantité, ça ne le gênait pas que des mecs fassent de la tôle en échange de son bien-être.

Durant ces dix ans, Tony se leva en pensant à Yvan, il s’endormit pareillement ; c’est grave une idée fixe longue de 10 ans. Les psys auraient pu l’aider avec des pilules, mais d’une part il y a très peu de psychanalystes en prison et de l’autre, il n’était pas demandeur. Il préférait la cultiver, l’aimer, la peaufiner, son idée fixe, c’était sa seule compagne, il n’en désirait pas d’autre. Il ne communiquait pratiquement pas avec ceux de la détention.

Par contre, périodiquement, il correspondit avec Yvan, il lui demanda de se faire établir un permis de visite. Il ne fallait pas couper le lien. Pour les lettres, c’était simple, il demandait à un codétenu d’écrire à sa place, il lui donnait quelques infos et l’autre brodait avec. C’est par cette voie, qu’il apprit la mort de l’inspecteur, deux mois après son procès — dans un banal accident de la route. Yvan promettait, dans chaque réponse, d’être là au moment de sa sortie.

Les parloirs demandaient beaucoup plus d’efforts ; embrasser, l’air sincère, celui qui lui avait fait perdre dix ans de vie, demandait à Tony une grosse maîtrise de ses nerfs.
Il y arriva et, même s’il vomissait de la bile après ces visites, ça valait le coup, d’ailleurs les dernières années il ne vomissait plus. Le jour de sa libération, Yvan l’attendait devant la porte, comme dans ses films.

°
°   °

Il était là, l’ami fidèle. Pour son ami, il avait préparé un programme d’enfer, à base de filles dociles pas compliquées du tout et à l’emploi facile, d’alcool divers et de dope de qualité. Tout ce dont Tony s’était privé en prison durant 3 700 jours.

L’orgie dura une quinzaine de jours, Yvan avait loué une villa dans le sud avec tout le confort et même la piscine, il n’avait lésiné sur rien, se conduisant comme un frère.

Après tout, peut-être était-il sincère ? Essayant de réparer une saloperie vieille de dix ans.
Mais — et ce mais là était énorme — peut-être aussi, avait-il un intérêt à se conduire de la sorte ?
La justice avait condamné Tony pour plusieurs braquages dont le butin n’avait pas été retrouvé. Ce mec-là avait du fric, il était sérieux au boulot, ce n’était pas n’importe qui, il valait mieux l’avoir avec soi. Yvan ne s’était jamais déplacé pour aller accueillir à leur sortie d’autres types qu’il avait balancés.

Durant ces deux semaines, lorsqu’ils se retrouvaient en tête à tête, Yvan parlait de sa dernière décennie. Rien de bien original, de l’argent facile, des filles — faciles aussi — gérer ses bars. Une belle vie de voyou.

Tony, par contre, était toujours aussi peu bavard. Il avait insisté sur la description de la garde à vue gratinée qu’il avait dû subir. Mais rien sur le temps écoulé enfermé, ni sur la violence de la prison, ni sur ce paysage fixe à travers les barreaux. Rien sur la monotonie des jours passés, immobiles, assis sur le lit. Rien sur sa tête oscillant d’avant en arrière, se figeant au moindre pas dans le couloir.

« Les filles sont extra, tu vas t’en apercevoir ! », avait annoncé Yvan et, c’était exact. De vraies vacances, sur un nuage loin des aléas de la vie quotidienne des travailleurs ou des détenus ; malgré son mutisme, Tony semblait détendu, souriant même, Yvan ne sentait rien venir. Tony était satisfait de le voir ainsi.

Mais tout ce qui a un début a une fin, un milieu aussi. Ami lecteur, sais-tu si le jour du milieu de ta vie est déjà passé ? En ce qui concernait Yvan — qui avait quarante ans — ce jour-là était passé, sans être fêté ni remarqué, une vingtaine d’années auparavant.

La fin prévue du séjour sur la Côte était proche, Yvan paraissait mûr à souhait. Tony décida de passer à la cueillette. Il invita son ami à une petite fête qu’il organisait lui-même afin de célébrer la fin des vacances et surtout pour remercier son cher ami pour son accueil.

— Il y aura tout ce qu’il faut pour que tu t’en souviennes longtemps ! précisa-t-il au téléphone.

Quand il arriva, Yvan était le premier.
— Je n’aime pas me pointer le premier !

— Comme les stars ! Tiens, bois, il vient direct du Kentucky. Acheté rien que pour toi. Pour attendre les autres, le mieux possible.

Il lui tendit un verre de Bourbon sans glace et se servit une Vodka ; le Bourbon était coupé au somnifère pilé.

 *   *

Quand Yvan reprit connaissance, une première fois après ce verre, il se trouva ligoté et bâillonné à l’adhésif. Malgré le manque de lumière, il savait qu’il était dans le coffre de la tire de Tony et qu’elle avançait.

Abruti par la forte dose, il somnolait ; se retrouvant, lors des périodes d’éveil, en face d’horribles cauchemars où il comprenait que l’autre savait. L’autoradio était à fort volume — les haut-parleurs résonnaient dans le coffre — sans doute pour couvrir ses cris éventuels.

 *    *

Puis, Tony l’avait sorti du coffre, il faisait jour. Mais son visage faisait peur. À genoux, Yvan, encore vaseux, se souvenait d’une période de sa jeunesse, un camp de vacances social dans lequel il avait séjourné durant un mois. L’odeur de la terre grasse, de l’herbe fraîche, le ramenaient à ses premières fièvres amoureuses. Il revit furtivement le visage de cette première et le déchirement de la séparation lors du retour à la ville.

Il redressa sa tête à grand-peine, elle était lourde. Il était perdu ; dans tous les sens que peut prendre ce mot.

Il voulu dire à Tony qu’il était redevenu un enfant, que quand il était gosse, il était bien le meilleur des enfants, mais il ne pouvait pas parler et, de plus, l’autre n’avait que faire d’un sale gosse à ce moment de l’histoire.

L’heure était à la grande déclaration. Tony, d’ordinaire si peu loquace, voulait s’exprimer. En peu de mots, il dit qu’il savait depuis son premier jour d’incarcération que Yvan l’avait vendu, l’heure de payer était arrivée. Il allait se montrer généreux dans le paiement, vu qu’il avait mis dix ans à préparer l’addition. On voyait que ses mots étaient préparés de longue date, aucun ne se heurtait en sortant de sa bouche.

*
*   *

medium_Planeur.3.jpg Steiner en salivait d’avance, il avait du nez, si la providence avait pris la peine de le placer dans cette situation, ça devait être interprété comme un signe, point. Peut-être un couple illégitime qui allait niquer sous son objectif ? Un petit scoop pour lui. Il agrandirait la plaque de la voiture et ferait une recherche sur son propriétaire, après, c’était une question de chance.

Son coffre-fort était rempli de photos volées à l’intimité d’autres duos illégitimes, à qui il réclamait une dîme royale mensualisée ; ceci pour louer son silence. C’était un maître chanteur froid et organisé, l’habitude de gérer une entreprise à mi-temps, était un plus.

Pour se protéger d’éventuelles velléités vengeresses, il avait remis à son avocat une lettre à expédier en cas de mort violente. Steiner devait biper toutes les trente-six heures au cabinet de ce dernier. Si l’homme d’affaires ne se manifestait pas, l’envoi devait être immédiat, les flics recevaient la liste des suspects et les photos. — Un système très contraignant… avait relevé l’avocat qui n’était pas au courant du passe-temps de son client. — Indispensable ! rajouta Steiner, qui ne désespérait pas d’arriver un jour à surprendre son défenseur en fâcheuse posture.

Tous les clients de Steiner avaient été informés sérieusement de son système de défense, dès leur premier versement.

*   *
*


Du coffre, Tony sortit un sac plastique, un casque de motard et une batte de base-ball. Il tendit le casque à Yvan — puis se ravisa, Yvan étant attaché — avant de lui enfiler directement lui-même sur la tête.

Yvan comprit à l'instant la suite des événements, ce qui annula l’effet de surprise. Les flics avaient cogné sur la tête de Tony de la même façon, il le lui avait raconté lors du premier parloir.

Il se préparait à recevoir la batte sur la nuque, il fut surpris quand elle arriva dans le bas de ses reins, il tomba à genoux ; l’autre lui ôta le bâillon pour profiter de la plainte. Tony avait hurlé lui aussi — derrière les murs — voulait-il comparer les tonalités ? Ou, plus sûrement, appliquer basiquement le vieil adage concernant l’œil et la dent.


— Désolé mon vieux, j’ai un problème, ma vue a beaucoup baissée en prison, pas de profondeur de champ, rien d’intéressant à regarder. Note bien que c’est un peu de ta faute et ce qui t’arrive aujourd’hui est très logique. Oui, c’est de ta faute si je vois moins bien et il est normal que tu en pâtisses directement.

Yvan regardait le sol en pleurant doucement, il fixait une bouse sèche ; il concéda que son avenir s’était assombri à un point tel, qu’il pouvait envier celui de cette merde de vache, il ne savait pas aussi bien penser.

*   *


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 Toujours largement au-dessus, Steiner commençait à mieux distinguer ce qu’il pensait être deux baiseurs bucoliques, sans doute allaient-ils finir allongés et l’un des deux apercevrait le planeur… il mettait au point la netteté de l’objectif du canon, des suppositions. Il décida de reprendre un peu de hauteur.

*   *

Une certitude, Tony était exceptionnellement bavard ce jour-là, mais aussi très proche de l’incohérence.

— D’accord, ils m’ont tapé sur la gueule, c’est sûr, mais il est aussi certain que j’y vois moins clair, t’es OK ? demanda-t-il.

Il ne sortit pas un mot de la bouche d'Yvan, à qui était reproché d’être trop prolixe, en d’autres temps.

— Qu’est-ce que je vais faire maintenant ? C’est écrit, tu vas aller moucharder à la flicaille illico. Quand on commence, on peut plus s’arrêter, tu le sais bien ? Et ils vont me foutre au trou !

Yvan se défendit pitoyablement.

— Non, je ne dirai rien, je te le jure, je regrette, j’ai changé, j’ai compris…

Des mots qui ne firent qu’attiser la haine de Tony.

— Je n’ai plus confiance en toi ! Tu vas parler ! C’est bien là le problème. Ne t’inquiète pas, j’y ai réfléchi, j’ai envisagé tous les cas. Pour que tu ne balances plus, suffit de t’arracher la langue.

Il prit une pince multiprise dans le sac plastique et poussa Yvan en arrière, il se mit à califourchon sur lui. L’outil dans une main, il essayait d’immobiliser la tête de sa proie.
La lutte était trop inégale. L’un avait passé ses dix ans de haine à faire de la musculation pendant que le second se démolissait tous les jours dans les bars. Il ne disposait plus de l’usage de ses mains, zéro pour cent de chance de survie.

Ce ne fut pas une partie de plaisir d’avoir la langue. Brièvement relaté, le fort prit le dessus sur le faible. Il coinça une branche du diamètre adéquat, de molaire à molaire et, en appuyant un peu, il put dégager l’orifice. Suffisamment pour saisir la langue sans se faire mordre. Il tira avec l’outil sur cet appendice jusqu’à ce qu’il le sépare du reste du corps.

Il hurla aussi fort qu’Yvan, mais lui, de joie. Puis il replaça du ruban métallisé sur sa bouche, il en mit beaucoup, car il collait moins avec le sang mélangé, il en fit plusieurs tours de visage.

A ce moment-là, un peu tard donc, que Tony prit conscience de sa folie. Il voyait qu’il commettait un acte barbare, mais il ne pouvait plus aller en arrière, que faire ? Il sentait que ça lui faisait du bien, mais que sa vie n’avait plus de sens et, qu’il pourrait bien mourir après, c’était tout mélangé dans ses méninges. Vivre uniquement pour haïr, c’était pas humain, il le comprenait à ce moment.

— Tu ne peux plus parler maintenant, c’est terminé les confidences malsaines.

Yvan faisait non de la tête, il se disait que la punition avait été dure. Mais qu’elle était terminée et qu’il était encore vivant, pas beau, mais vivant. Et sur le coup, ça lui semblait satisfaisant. Sûr, il avait envoyé quantité de types en prison, il méritait de payer. Il était d’accord sur le fond. Il se figea quand il entendit les paroles de Tony.

— Merde, non tu peux plus parler, mais tu peux encore écrire mon nom, me refiler encore une fois. Je n’avais pas pensé à ça.

Il fallait qu’il improvise. Il retourna Yvan comme un sac, de façon à pouvoir lui sectionner les doigts, les uns après les autres, à l’aide de la pince. Puis, il fit un pansement à chaque main, à l’aide du sac plastique, qu’il déchira en deux et de l’adhésif.

— Afin d’arrêter l’hémorragie, glissa-t-il à l’oreille d’Yvan.

Celui-ci avait hurlé si fort que l’adhésif fermant sa bouche s’était décollé, laissant passer une giclée de sang noirâtre. Tony refit le bâillon plus solidement, Yvan ressemblait à un robot tel qu’on se les imaginait dans les années cinquante, deux fentes pour les yeux, seules ses oreilles étaient épargnées par l’adhésif. Tony s’éloigna un peu, il marchait dans l’herbe, il réfléchissait en se caressant le menton.

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Steiner sourit bêtement, une dispute, déjà ? Elle ne veut pas céder de suite, sans doute…

*   *
 
En revenant vers Yvan, Tony tira un canif de sa poche, quand il fut tout près, d’un mouvement clair et précis, il lui creva les yeux, comme s’il s’était entraîné durant dix ans.

— Sorry mec, fallait pas non plus que tu puisses me donner en reconnaissant ma photo au fichier central, et j’y ai pensé, tardivement ; mais c’est dur quand il faut penser à tout et, qu’on est seul à le faire. Mais là, je crois que tu ne pourras plus jamais baver, vraiment je crois que j’ai pensé à tout, et toi, qu’est-ce que t’en dis, tu m’entends Yvan ?

Le visage d’Yvan avait l’apparence de la viande fraîchement hachée, bien saignante, ce qui ne l’empêcha pas d’émettre un faible murmure.

— …

— Sûr, tu m’y fais penser, j’allais oublier, commettre une bavure en quelque sorte, si tu grognes c’est que tu m’entends encore, c’est là l’erreur, l’oubli. Si tu entends, suffit que les flics te récitent les noms de tous les types du fichier, et tu opineras quand tu entendras mon nom, parce que tu es une putain de balance de merde ! Et que tu ne pourras pas te retenir.

Il tourna sur lui-même à la recherche d’un détail qu’il aurait omis, il cherchait partout avec soin. Ne se rappelant plus ce qu’il cherchait, il prit la parole.

— Que dois-je faire maintenant ? Je ne peux pas compter sur toi, j’aurais dû y penser, j’avais le temps, mais ça a dû me ramollir le cerveau. Je te coupe les oreilles, oui, non, peut-être ? Même si je les coupe, ça ne rend pas sourd, faut crever les tympans dans ce cas. Comment vais-je te crever les tympans, hein ?


Yvan avait perdu connaissance, il revint à lui juste pour apercevoir l’orifice du canon du 38 Spécial que Tony remuait à deux centimètres de sa tempe. Juste pour entendre le son délicat du percuteur qui se détendait, moment rare et furtif, il annonçait l’arrivée imminente de la balle, elle perfora Yvan d’une oreille à l’autre.

 *   *
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Steiner perçut le bruit qui se répercutait dans les montagnes. Un chasseur, pensa-t-il ? Il regarda le couple, ce qu’il supposait être un homme, tournait autour de la femme, assise et adossée à un tronc, ils devaient parler, ça commençait à faire long.

*   *


Tony vida le chargeur en pointant son arme vers le ciel, il restait alors deux balles qui reprirent leur liberté. Il fit le ménage autour du corps d’Yvan, récupéra ses accessoires, puis monta dans sa bagnole et se tira, repu.

La première balle se ficha dans la colonne vertébrale du pilote, le rendant instantanément tétraplégique ; la deuxième explosa son portable. Le planeur incontrôlé s’écrasa un peu plus loin à flanc de montagne. Les secours arrivèrent avec la Gendarmerie trente-sept heures plus tard, sans que Steiner ait pu biper à son avocat.

La lettre, qu’il lui avait confiée, arrivera à la police le lendemain de son sauvetage. Il sera condamné à dix ans de détention pour extorsion de fonds et, restera dans un fauteuil pour la vie.


FIN

dimanche, 15 octobre 2006

FILM AU VILLAGE [Nouvelle 05 - Part 2]

(suite)

Ils étaient soulagés, car tout était prêt pour le tournage du lendemain, les acteurs arriveraient dans une limousine blanche vers huit heures trente, suivis de l'équipe au complet, c'était une info que Léa avait glanée et qu’elle essaimait. Elle était dans le secret quant aux noms des acteurs. La vedette masculine était Robin Renucci, pour l’actrice, c’était une grosse pointure…

Le directeur de l'agence avait voulu tenir son rôle, il n'aurait rien à dire, juste à tendre un imprimé à un client, et la scène devait être très courte, sans dialogue, mais il ne voulait pas donner sa place.

De plus, il n'était pas certain que cet endroit soit retenu, c'était trop petit et trop sombre ; « il y aura un choix et peu d'élus… », précisa Léa, qui ne supportait pas le banquier. « Sinon, ils la feront en studio », elle rajouta.

Assis derrière son guichet, il devait servir son frère Jeannot qui était la doublure lumière de l'acteur principal ; la femme et le fils du directeur faisaient office de clients assis qui attendaient, ils étaient parfaits. Et pas question de picoler, seulement du café.

Frank, le caméraman, décida de doubler une prise, il en parla à Sonia, la chef qui le proposa à Alex, l’assistant metteur en scène. Il fut décidé de faire une seconde prise du Directeur, seul derrière le guichet, sans aucun client, car ceux-ci ne servaient à rien, ils gênaient même, le local était trop petit d'après Frank.

Luigi, le bel et brun preneur de son, fit sortir Jeannot et les deux autres figurants de la famille ; il les accompagna à la terrasse de «Chez Lucette» afin de fêter cette journée bien remplie et offrit à boire à tous les clients du bar. C'était une super équipe. Ils voulaient laisser un bon souvenir, au cas où ils repasseraient dans le coin, boulot ou vacances.Après leur départ, Frank referma la porte de la banque, discrètement il tourna le verrou, puis les talons ; il se retrouva face à Sonia et Alex, constata qu’ils avaient la mine réjouie, supposa que la sienne était dans le même état ; pour finir — ce paragraphe —, il tira une grande claque au directeur
Le temps de boire deux ou trois — ou quatre — apéritifs, on les a vus ressortir de l'endroit, apparemment, ils avaient fini leurs essais, car ils avaient l'air tout contents de vivre. J’aurais bien aimé faire ce genre de boulot.

Ils traînaient leurs grosses malles. On est allé les aider, on a tout déposé dans la chambre de montage et l’on est tous repartis chez Lucette, en fait c'était devenu le Q.G. de la production. Le village était construit autour de sa place ; le bar, la banque, l’épicerie, le bazar donnaient tous sur ce lieu. Seule l’auberge était un peu excentrée.

— Et mon mari, il est où ? qu'elle a demandé, la femme du Directeur.
— Le tournage l'a retardé dans un travail qu'il devait absolument terminer. Il nous rejoindra dès qu'il aura terminé, on l'a prévenu qu’on faisait la fête en face. Ne vous inquiétez pas madame, buvez, c'est un grand film, je le sens.

Il était si mignon ce Luigi, et il parlait si bien, elle aurait pu l'écouter toute la soirée et plus, s'il voulait parler encore et toujours ; son mari était si triste, si prévisible, il préférait travailler, tant mieux pour elle.

L’instant de folie du village, Lucette n'en pouvait plus de bonheur, l'ardoise MKVI frisait les 1500 euros et il y avait encore deux ou trois bonnes journées à venir, avec l'équipe au complet, ça promettait. On en reparlerait d’ici des années.

Vers 22 heures, l’équipe décida d’un dîner sur la côte. Frank demanda au maire la permission d'emmener Léa pour la soirée, elle lui fut accordée ; ils partirent en chantant, le « Toyota » avait un Klaxon rigolo, ils avaient bien bu, mais ils semblaient bien encaisser l'alcool

Après leur départ, on est resté chez Lucette, elle a offert sa tournée et on a décidé de l'aider à rentrer les tables de la terrasse et à balayer la salle du bar ; jamais on n’avait fait des trucs pareils avant ce tournage. On vivait un moment rare dans l’histoire du village, on le ressentait.


Et puis, la femme du banquier a rompu le charme, elle s'est mise à penser à son mari. Elle a eu un peu la honte, elle l'avait simplement oublié durant presque quatre heures, un record, mais maintenant fallait émerger. C'est ce qu'elle fit en posant le balai qu'elle tenait et en se rendant à la banque.

Elle avait un mauvais pressentiment en s'approchant, qu'elle dira après, tu parles. La porte en verre était close, malgré les coups de sonnette, son mari n’apparaissait pas, il n’actionnait pas l’ouvre porte.

 « Il a dû avoir un malaise, les éclairages ont augmenté la température du minuscule bureau », elle ne savait pas quoi penser. Elle l'avait oublié, elle commençait à culpabiliser. Elle se retrouva dans l'appartement qu'ils occupaient au-dessus de l’agence, elle en redescendit avec un double de la clef de dessous. Elle entra dans le sas et se mit à hurler juste après.

Le Directeur était scotché à son bureau, il avait un autocollant NKVI, panthère sur soleil, collé sur le front. Ils avaient passé trois rouleaux, marron et larges, comme s’ils avaient voulu le momifier. Ils s’étaient fournis au Bazar où on leur avait ouvert un compte, car ils voulaient faire travailler les autochtones, qu’ils nous avaient dit.

La momie demeura muette tant qu'elle eut la bouche hermétiquement close, ce qui ne dura pas puisqu'il fallut bien à un moment lui enlever ce bâillon adhésif. Alors, le directeur ne se donna pas la peine de se dominer, lui qui était si lisse, si poli se mit à vociférer comme une bête chaque fois qu'on tirait un bout d’adhésif avec des poils ou des cheveux qui jusqu’à cet instant, lui appartenaient. Si on avait su, on aurait libéré la bouche en dernier.

Le Maire nous a rejoint dans la banque, il était visiblement affolé, il venait de recevoir un appel téléphonique de sa fille qui lui demandait d'aller la récupérer. L'équipe l'avait abandonnée. Il avait trop bu lui aussi, il avait confié son unique fille à des inconscients, il les tuerait de ses mains s'ils avaient abusé d'elle, « les salauds ! ».

— « Bandes de cons que vous êtes tous ! »

La période durant laquelle le banquier s’était évertué à ne pas prononcer de grossièreté en public, s’était achevée. Heureusement pour elle, il était encore scotché au niveau des bras sinon il aurait sans doute essayé d'étrangler son épouse. D'ailleurs, elle fit un bond en arrière et ne revint pas reprendre sa place au premier rang, un autre pressentiment sans doute.

À partir des explications fournies par le banquier, on a compris rapidement qu’à divers niveaux on était tous floués. Il nous a dit qu'ils l'avaient torturé afin qu'il ouvre le coffre. Moi je veux bien, mais il n'a pas pu nous montrer une seule ecchymose. Ils ont dû le bousculer, il a ouvert, ils ont pris l'argent tranquillement pendant qu'on rigolait tous au bistrot. « Même ma femme, ma propre femme ! », se lamentait-il.

Ensuite, on est allé récupérer Léa, ils l’avaient laissée dans le « Toyota » sur une aire d’autoroute.
— Ils sont partis dans une autre auto, nous apprit-elle. C'est d’une cabine téléphonique que Léa a appelé son père, personne n’avait usé ou abusé d’elle.
Alors, le Maire a téléphoné à la Gendarmerie.


Lucette et la patronne de l'Auberge, chez qui les cinéastes avaient laissé deux ardoises monumentales pour la région, voulurent se payer sur le matériel abandonné. Pas de chance, le « Toyota » et la remorque avaient été volés ; le matériel d'éclairage avait été loué avec une carte bidon, le loueur le récupéra et la caméra était hors d’usage, elle était vide, les malles étaient remplies de sac de sable.

Lucette essayait de recalculer les boissons qui avaient été avalées par les gens du village dans l’espoir qu’ils allaient les régler…

On était tous amers de s'être fait si bien berner, du grand art. Mais, en même temps, faut bien reconnaître qu'on n’avait jamais autant rigolé, et picolé gratos dans le village que durant ces jours-là. Les plus vieux l’attestaient et ils étaient les mieux placés pour le faire.

La déception de ne pas nous voir dans un film fut notre seule peine. La banque n’était pas à un braquage près. Lucette et l'aubergiste, déjà nanties, jurèrent qu’on ne les y reprendrait plus. Elles investirent dans l’achat d’affichettes représentant un cercueil noir avec la mention « Crédit est mort » en caractères jaunes, et d’autres avis à l’humour douteux.

Il n'y avait plus que le cas du banquier pour émouvoir, mais bon, on ne peut pas faire d'omelette sans casser au moins un œuf.

Quant au Maire et à sa fille, ils passèrent momentanément sous antirépresseur.

FIN

FILM AU VILLAGE [Nouvelle 05 - Part 1]

medium_fleurs.2.jpgLa lettre était adressée à «Monsieur le Maire», elle assurait que «son village avait été choisi parmi beaucoup d'autres, pour son authenticité, sa lumière…».
Il en avait surligné quelques passages, «… si intelligemment préservé au cours des années, par ses administrateurs. Le premier d’entre eux…», avant de tendre fièrement la lettre à sa fille.
Elle avait lu et relu la bonne nouvelle, imprimée sur du papier 90 grammes glacé, couleur chair avec un joli logo coloré en haut à gauche.

Il était touché par cette reconnaissance. Bien sûr, il l’avait activement recherchée ; créant au fil du temps et des modes, des concours de pétanques, un marché artisanal, un prix de la Nouvelle, des concerts de jazz. Enfin, il récoltait, c’était l’heure. Tous les « ploucs locaux » — comme les nommait sa fille — le regarderaient autrement.

De plus, ces louanges venaient d'hommes d’art, du septième ! Des artistes comme l'étaient sûrement ces cinéastes, des spécialistes, des gens de la capitale, il était ravi.
 
Les Productions NKVI tournaient un long-métrage et cherchaient un village provençal afin d'y tourner quelques scènes extérieures — trois ou quatre — le restant du film étant tourné en studio, dans un pays de l’Est. Les figurants seraient recrutés sur place et les commerçants, voulant louer leurs locaux pour quelques heures de tournage et contre rétribution, devraient se faire inscrire à la mairie en temps voulu.

Le Maire composa, lui-même, le numéro de téléphone figurant sous le logo. Un secrétaire lui passa une responsable, très courtoise, qui lui confirma le contenu de la lettre.

Le Maire était prêt à faire de la figuration et il invita ses administrés préférés à faire de même ; arguant qu’au niveau des probabilités, l'occasion d'apparaître dans un film de cinéma ne se reproduirait sûrement pas avant au moins mille ans.

Il inscrivit le local municipal au début de la liste que lui demandait la production, puis la fit circuler chez tous les commerçants. Il envoya un fax à NKVI — comme convenu par téléphone — afin d'officialiser son accord, précisant que la liste des commerçants volontaires serait prête à leur arrivée.

Quatre jours après l’envoi de son accord écrit, l'équipe de cinéastes débarqua dans un gros « Toyota » tirant une grosse remorque en aluminium. Elle contenait une partie du matériel nécessaire au tournage. Sur les portières de l’imposant véhicule, il y avait une panthère noire bondissant sur un soleil couchant jaune-orangé en dégradé, le logo de NKVI.

L’attelage se gara devant l’Hôtel de Ville, deux places de parking lui avaient été réservées.

C'était samedi, en début d'après-midi. Ils étaient quatre, trois types et une femme, portant le même tee-shirt avec la panthère imprimée sur la poitrine. À peine descendus de leur grosse auto, ils se sont étirés, puis ils sont allés directement dans le bâtiment.

Embusqué derrière le rideau d’une fenêtre de son bureau, le Maire surveillait leur arrivée. Il jubilait, c'était lui que ces gens venaient voir.

L'entrevue fut très conviviale. La fille blonde, qu’avait envoyée NKVI, était physiquement remarquable. Les villageois avaient tous cru, en la voyant débarquer du 4X4, qu’elle était la vedette du film et, que la panthère de son logo était en relief. Les cheveux très courts, d’une mobilité élégante, elle portait un froc moulant en cuir noir.
Assise en face du maire, qui la regardait bouche bée, elle demanda la liste des commerçants volontaires qu’elle survola avant de la ranger dans une serviette. Un peu plus tard dans la journée, ils établiraient un choix entre eux.

Elle parla du scénario, le story-board — la partie sensée se passer ici — fut montré au maire. En gros, l’escapade en Provence d’un couple illégitime était le thème des quelques scènes qui seraient tournées dans le village. Une scène dans un restaurant, une seconde dans la campagne environnante et une troisième dans un autre commerce. Si tout se passait bien, possibilité d’une quatrième.

La fille du Maire avait préparé des rafraîchissements. C'étaient vraiment des « pros », après s'être assurés que tout était clair, et tout l’était, ils proposèrent de se mettre au travail le plus rapidement possible.

— Vous êtes à peine arrivés, prenez votre temps ? susurra le magistrat amadoué, déçu de ne pouvoir profiter de sa présence plus longtemps.

— Vous savez, Monsieur le Maire, nous ne sommes pas en vacances. Les artistes traînent une injuste réputation de déjantés, nous sommes vraiment des bosseurs, précisa-t-elle, un éclat de rire à la clé. Et, il y a une production qui nous impose un budget. Il faut aussi profiter du beau temps, on ne sait jamais…


Après ce premier contact, ils se sont rendus à l’hôtel du village, « L'Auberge des Trois Chasseurs », pour réserver trois chambres, d’habitude occupées en période de chasse.
Celle qui était exposée plein nord fut réservée au matériel de tournage. De grosses caisses zinguées, qui étaient bien lourdes à déplacer, y furent rangées par l’équipe, aidée par des gars du coin, d’ordinaire plus statiques, mais très excités par la situation.
La blonde s’octroya la seconde et les trois mecs partagèrent la dernière. Ils prendraient leur repas sur place, la patronne était plus que partante pour qu’on tourne une scène dans la salle de restaurant. Elle pensait aux futures retombées.

À partir de là, ils furent traités comme des princes par tous les villageois — qui voulaient tous apparaître dans le film.  Et puis c'est vrai, ils étaient super charmants, ils n’avaient pas la grosse tête. En outre, ils amenaient de l’argent aux commerçants et de la renommée au village. Ils n'étaient pas du tout prétentieux comme l'on pouvait le redouter de la part de gens du monde du cinéma et de la capitale.

Après, ils ont demandé que tous les volontaires, pour les locaux et la figuration, soient réunis chez Lucette, qui tenait « Le Grand Café ». L'apéritif qu'avait organisé la Mairie afin de fêter l'événement eut un grand succès, j'étais en vacances et j'ai picolé comme les autres. On avait rapproché quelques tables.

Ils nous ont parlé de la spécialité de chacun d’eux, le cadrage, le son, la lumière, le script, un vrai cours de cinéma.

Ils avaient tout planifié. Ils comptaient rester six jours dans le village, si la pluie n’entrait pas en scène. Ils comptaient sur nous afin que l'on n'ébruite pas trop leur présence, ils redoutaient la foule qui complique tout lors d’un tournage. Et pour se protéger, ils dévoileraient le nom des vedettes que le lundi soir. De toute façon, on était d’accord pour les garder rien que pour nous. La guerre de clochers était toujours d’actualité.

Ils feraient les repérages, les essais de lumière dans les différents commerces choisis durant les deux premiers jours, c’est-à-dire dimanche et lundi, puis ils passeraient au tournage proprement dit à partir du mardi matin. Ce jour-là, les deux acteurs, têtes d'affiche du film et le reste de l'équipe du film arriveraient. Tout le monde était surexcité devant cette perspective et l’on a bien arrosé l'événement.


Il était 10 heures, le dimanche, quand ils commencèrent les repérages et les essais. Dans l'ordre, l’auberge, le « Grand Bazar » de madame Raynaud, puis la boulangerie de Marcelle, la mairie et la minuscule banque du village. Pour finir l’après-midi dans le bar de Lucette à offrir quelques tournées mémorables.

Le lundi, ils ont quitté le village vers 10 heures — ce n’étaient pas des lève-tôt — pour aller visiter, repérer plutôt, une vieille chapelle du XIIe, devant laquelle s’écoulait une petite rivière. C’est Léa, la fille du maire qui avait l'air d'en savoir beaucoup sur le sujet, qui nous tenait au courant.

L'après-midi, ils passèrent aux essais lumière sur les doublures. Quelle pagaille, tous les habitants présents voulaient en être ; bien sûr les propriétaires des lieux étaient prioritaires et aucun ne se désista. Les trois quarts n’avaient pas compris que des essais lumière et faire de la figuration ce n’était pas pareil. Ils firent un tri parmi nous.

Marcelle fut éclairée derrière son comptoir avec deux clients. Lucette du sien, à servir des verres à tous ceux qui avaient pu entrer — et à faire des additions sur l’ardoise MKVI. À la Mairie, le Maire et sa fille scintillaient de bonheur sous les centaines de watts qui les inondaient. Ils demandèrent si, exceptionnellement, ils ne pourraient pas avoir une k7 ou un DVD de leur prestation. Le cadreur fit oui de la tête, un doigt devant la bouche pour indiquer qu'il ne fallait pas le répéter aux autres.

La fille du maire passa une partie de la nuit dans la chambre des techniciens, c'est comme cela qu'elle était au courant de plus de détails que nous. C'était la seule qui les appelait par leurs prénoms et, qui les tutoya dès le dimanche.

Elle nous expliquait leurs rôles dans la production. Production, production, elle n'avait plus que ce mot à la bouche. Elle avait fait un essai personnel d'éclairage, elle passait très bien à l'image et la production ferait sans doute appel à elle pour un essai plus sérieux, faudrait qu'elle monte à Paris.

Au bout de deux soirées, tous les villageois qui suivaient de près le tournage avaient les yeux incendiés par la quantité d'alcool ingurgité dans les apéritifs offerts par la direction. « Ces gens de la ville, ils savent vivre, eux ! », répétait Lucette, en notant le montant des consommations. Un sous-entendu lourd en direction de la faune locale, qui pourtant la faisait vivre le reste de l’année.

Le lundi après-midi, ils allèrent tester les lumières sur Mme Raynaud au « Grand Bazar », puis toute l'équipe est allée à la succursale du Crédit Agricole où les derniers essais devaient se dérouler. C’est là que j’ai appris comment fonctionnait une cellule. On a compris que la préparation était vraiment primordiale dans la fabrication d’un film.

 

(à suivre)

demain 

mardi, 10 octobre 2006

LA CURE [Nouvelle 04 Part 2]

(suite & fin)

La propriétaire de la Jaguar était bien dans ce vieux lieu de culte.

— Dieu ! Que ma vie est triste, je n’en peux plus, je n’en veux plus. D’ailleurs, je suis venue te la rendre !

À genoux devant l’autel, une femme aux cheveux gris priait à haute voix, elle était vêtue d’un tailleur bleu ciel. La première phrase avait été prononcée sur un ton teinté de lassitude. Celle qui suivait, était plus agressive, saupoudrée d’arrogance.

— Vois comme je suis devenue vieille et moche, c’est ton œuvre! Y a-t-il de quoi être fier ? A quoi me sert de vivre dans un tel état de délabrement. Je n’ai plus de raison de vivre, alors je suis venue te prévenir, j’arrive ! Elle fouilla dans son sac et en ressortit un revolver à la crosse nacrée. Sa main droite faisait faire des moulinets à l’arme, tandis que la gauche, posée sur sa hanche, donnait à la dame un air provocant. Elle était vulgaire et ses arguments pauvres.

— Tu vois cette arme… c’est un huit coups. Il est chargé, je vais le retourner contre moi et je tirerai autant de fois qu’il faudra pour en finir. Mais tu m’entends au moins ?

Elle se tut. Elle attendait manifestement une réponse, mais seul un hibou se manifesta dans le lointain. Lasse d’attendre, ne serait-ce qu’un signe, elle continua en haussant le ton. Elle ne faisait que suivre les instructions données par la sorcière.

— Tu imagines les dégâts, une vie qui part, dit donc mon Dieu ? Il va y avoir du sang sur le carrelage, sur cette Sainte Vierge encore en bon état et sur les murs. Pourquoi ne réponds-tu pas ? Qu’ai-je de moins que les autres ? Alors, tu vas répondre, oui ?

Ce oui-là fut hurlé, elle était en furie, comme possédée par un vieux démon, tout penaud devant l’effet qu’il produisait encore. Puis elle se jeta au sol, son corps était secoué par des pleurs entrecoupés de rires hystériques. Elle ne s’embarrassait d’aucune retenue.

A cet instant un courant d’air aida la porte à se refermer en douceur. Dans le même temps, un nuage se glissa entre le soleil et les vitraux de la chapelle, la nef s’assombrit brusquement. La femme comprit que ces manifestations étaient les signes qu’elles attendait.

Elle attendait ce moment, elle s’y était préparée mais, ce n’était pas courant comme expérience. D’abord, elle perçut un simple raclement de gorge, rapidement suivi d’un énorme éclat de rire sympathique, la voix l’enveloppa, et ces premières paroles lui arrivèrent.

— Alors, vieille femme, c’est après moi que tu en as ?

Depuis l’instant où la porte avait claqué, la femme était comme statufiée, ses mains toujours posées sur la tête ; son corps replié sur lui-même, elle était toujours couchée. Seules ses lèvres remuèrent quand elle dit :

— C’est toi Dieu?

La réponse fusa, elle fut :
— Peu importe mon nom, mais ne prononce plus jamais celui-là en ma présence. Bon tu ne pouvais pas savoir. D’après ce que j’ai entendu mon enfant… tu permets que je t’appelle Monique ?

Dans sa position, Monique semblait tout permettre. Oui c’est cela, elle permettait tout à partir du moment qu’on ne la frappe pas sur la tête. D’ailleurs, histoire de se prémunir contre un proche avenir qu’elle sentait incertain, elle repositionna ses avant-bras devant son visage à la manière d’un boxeur remontant sa garde. Elle permettait, bien sûr qu’elle permettait, de plus c’était bien son prénom, elle était habituée à ce qu’on la nomme ainsi, elle le dit :

— Oui, oui je permets…
Puis elle referma la bouche.

— Bien, bien, c’est un bon début Monique. Comme je commençais à te le dire, j’ai compris ta requête. Tu es en veine, je vais faire quelque chose pour toi, Monique.

Elle se releva lentement, attentive à ne point se blesser sur les divers débris qui encombraient le lieu, elle épousseta méticuleusement son tailleur. Extérieurement tout son être exprimait la crainte, le respect, la peur. A part qu’elle ne savait pas où porter le regard.

Dans son for intérieur, l’ambiance était bonne. Son attitude, ses paroles, rien n’était spontané, elle avait tout manigancé. Elle ramassa son arme, la remit dans son sac.



En effet, le hasard n’était pas de cette partie. Ce n’était pas lui qui l’avait menée ici. Elle n’avait de penchant ni pour les vieilles pierres, ni pour la religion et elle éprouvait une aversion pour tout ce qui touchait le champêtre ; elle n’avait d’affection que pour sa propre personne et elle n’acceptait pas de vieillir.

Monique était venue sur les conseils d’une vague connaissance  encore plus âgée qu’elle, mais qui paraissait trente ans de moins. Elle lui avait donné, plutôt vendu chèrement, son secret. Pas de médicaments américains à vie, onéreux et incertains sur la durée, fallait juste rencontrer une personne un peu bizarre.

Pour la trouver, ça ne fut pas simple, elle vivait à l’écart de la ville, à l’écart de tout. Son adresse n’était connue que d’un cercle d’initiés. Certains disaient que c’était la dernière vraie sorcière, un démon femelle. Elle savait des secrets qu’elle n’aimait pas partager ; oui, parvenir jusqu’à elle lui avait coûté cher. Mais ça en valait la peine, ça valait même beaucoup plus et puis, quand on s’aime on ne compte pas.

Le premier rendez-vous fut fixé dans la nature, prés d’un rocher à la forme méandreuse, comme un gros serpent enlaçant un tronc planté perpendiculairement dans le sol. Monique était en avance, elle tournait autour du rocher afin de meubler l’attente et aussi pour vérifier s’il avait vraiment la forme du dessin qu’on lui avait confié, elle recherchait le serpent.
Bien sûr, si on le veut vraiment, ça y ressemble, se disait-elle ; elle se retrouva face à la vieille sans l’avoir entendu arriver. Elle ne pouvait pas se tromper, il lui manquait juste le balai et, de toute façon, il n’y avait personne d’autre des kilomètres à la ronde.

C’est comme cela que tout avait débuté. Tout en gravitant cote à cote, la sorcière lui révéla qu’il se passait quelquefois des choses inexpliquées dans une chapelle et que cela ne coûtait presque rien d’essayer, que qui n’essaye rien n’a rien mais qu’il vaut mieux tard que jamais. Ça avait marché pour d’autres alors pourquoi pas pour elle ?
Le plus dur avait été de l’écouter psalmodier sans fin, elle avait peur de l’interrompre, elle craignait de couper le fil de la conversation.

Monique n’avait rien dit durant tous les après-midi qu’elle avait dû passer en sa compagnie. Écoutant attentivement et prenant des notes, de peur qu’un précieux renseignement soit noyé au milieu de se déluge de mots. La mégère racontait n’importe quoi en mélangeant le patois, le français, le passé, le présent, le futur, les cieux et le sous-sol.

Finalement, la sorcière satisfaite de son écoute, lui fournit un plan qu’elle avait tracé préalablement  sur la feuille d’un vieux cahier d’écolier à spirales.
Puis, sur un calendrier des Postes, elle entoura au crayon une semaine entière, durant laquelle, d’après de très sérieux calculs basés sur le cycle de la lune et d’autres ingrédients plus obscurs, tout serait réuni pour la manifestation à laquelle Monique voulait prétendre.

Rajeunir, ça n’était pas simple ! La sorcière reçut le cochon qu’elle avait exigé comme paiement, Monique rajouta un flacon de parfum.



Monique n’avait même pas chargé son colt. Son plan avait bien fonctionné.
La Voix reprit :
— Je sais de quoi tu souffres, je vais te donner un coup de main, un coup de jeune. Va t’installer au volant de ton véhicule, regarde-toi dans le rétroviseur, tu vas être contente de moi… et de toi.

Monique fit ce qu’on lui demandait. Calée dans le fauteuil en cuir fauve de la Jaguar, elle ne croyait pas le reflet que lui renvoyait le rétroviseur. Un long moment s’écoula avant qu’elle ne lui fasse confiance ; elle se dévisagea avec attention.

Sa chevelure était repassée au châtain foncé, c’était dru au-dessus du front. Elle orienta le rétroviseur, comme un projecteur, vers son visage. Disparues les poches sous les yeux, disparues les rides, de véritables canyons pour certaines, qui quadrillaient de façon anarchique et autoritaire son visage cinq minutes auparavant.


C’était donc vrai. Elle était redevenu désirable, la vie était belle. Ses lèvres étaient brillantes, sa langue se chargeait de l’effet en circulant humide sur toute leur longueur. Elles étaient prêtes à embrasser. Monique avait perdu trente-cinq ans d’un coup, entre l’autel et l’auto. Elle avait réussi.

Elle enclencha la première et fit faire un tour à la clef de contact. La voiture brouta et parcourut quelques dizaines de centimètres avant de caler. Monique respira profondément et recommença, mais dans le bon ordre cette fois. Elle rejoint la départementale et commença sa descente vers la ville en fredonnant, « Ce soir je serai la plus belle pour aller danser…. », un air qui datait de ses vingt ans.

— Ça a marché ! ça a marché…

Ses seins étaient à l’étroit, elle les sentait, elle en avait perdu l’habitude, ils gonflaient. Elle en remercia la Voix.

— Merci… merci la Voix.

Cette dernière, qui était restée muette depuis la chapelle, émit :
— Ne me remercie pas, c’est tout naturel !

Monique, devenue presque adolescente sans le savoir, sursauta.
— Je ne savais pas que vous étiez encore là, m’sieur.

L’acné qui avait gâché son adolescence ressuscitait. Elle se fichait pas mal que la voix soit là ou ailleurs, finalement ça n’était qu’une voix. Une voix ce n’est pas physique, une fois qu’on s’est faite à elle, ça devient complètement inoffensif. Un simple lecteur MP3 avec ses écouteurs suffit à se mettre hors d’atteinte de ce misérable courant d’air bruyant. Mais pourquoi devoir la supporter encore ? Pourquoi n’était-elle pas restée là où elle l’avait entendue ? Mais l’autre ne voulait rien savoir.

— Je suis toujours là ! Sur la banquette arrière si tu veux, attentif, admiratif.

C’étaient les derniers mots que Monique entendrait. Elle eut rapidement un gros problème pour atteindre les pédales, ses jambes n’avaient plus la longueur nécessaire pour effectuer l’opération.
Ses bras étaient trop courts pour atteindre le rétroviseur grâce auquel elle aurait pu s’apercevoir qu’elle n’avait plus qu’une dizaine d’années.
Monique comprenait quand même, pas tout, mais au moins qu’elle s’était fait berner.
Elle se mit à sangloter, appela son père, sa mère. Elle rajeunissait trop vite, c’était insupportable ; sa vie défilait à grande vitesse sans possibilité de ralenti ou d’arrêt sur image, trop rapide… illisible.

Quelques centaines de mètres avant le lézard vert, elle chantonnait une berceuse, mouillée dans son pipi, Frère Jacques, il devait dormir encore.

Et ce fut le choc. De la fumée et des flammes, produites par un court-circuit, envahirent l’habitacle.

La voix se manifesta encore une fois, pour son plaisir, rien que pour elle, elle dit :

— Et voilà le travail !



Le lézard vert ne pouvait donc pas tout savoir. Si vous en croisez, dans le sud, ne vous acharnez pas sur eux, ils ne le méritent pas ; leur queue repousse, c’est un fait établi. Mais c’est douloureux, et rabaissant question amour propre. Épargnez-les, ils dansent si bien.

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FIN

dimanche, 08 octobre 2006

LA CURE [Nouvelle 04 Part 1]

medium_lezard.2.jpg Le gros lézard vert n’en revenait pas. Il s’était forgé, avec l’aide du temps, une piètre opinion des êtres humains. Cette fois encore, cette espèce se révélait égale à elle-même. Jusqu’ici chaque contact, établi entre eux et lui, s’était soldé par une tentative d’amputation de ce qui faisait le plus sa fierté, sa queue. Durant leur enfance, les hommes voulaient vérifier si elle repoussait vraiment.

Comme si ce geste correspondait à un stade bien précis dans leur cheminement initiatique. D’où tenaient-ils cette sotte obsession, sinon de leurs aînés; qu’attendre de telles créatures, si violentes et primitives ? Rien, bien sûr, c’est ce qu’il faisait d’ailleurs, il n’attendait rien sinon un insecte à gober.

Pourtant, malgré cette belle indifférence, ils avaient réussi à le surprendre une fois encore.

Ce jour de juillet, il suivait nonchalamment les méandres d’une départementale de l’arrière-pays varois. La route ondulait au milieu d’une forêt de chênes-liège. Le soleil commençait à trouver le temps long, il attendait la lune tout en éclairant paresseusement ces dernières heures qu’il se devait d’assurer. C’était le contrat, depuis le premier jour.

medium_MK_II.jpg C’est à ce moment-là, que le petit reptile entendit des pneus crisser sur les gravillons ; la voiture passa tout près de ses pattes, une grosse Jaguar MK II, vert anglais métallisé, avec des roues à rayons. Il n’avait pu apercevoir le chauffeur, il se demandait même s’il y avait quelqu’un au volant.

Conducteur ou pas, l’auto quitta la route. La séparation fut définitive, et très violente pour le véhicule, qui s’encastra dans un grand chêne, arbre reconnu pour sa solidité, celui-là était bien bicentenaire.

Le lézard regardait la scène très attentivement, un détail le choquait. Travaillant par élimination, il trouva l’erreur ; elle lui apparut énorme. Que venaient donc faire des pleurs de bébé d’homme ? Il les avait entendus ces sanglots, et ce, dès l’instant où l’auto était arrivée à sa hauteur et jusqu’à celui où elle s’était écrasée sur l’arbre. Un nouveau-né avait pleuré avant de se taire, il en était certain.

L’arbre, intempestivement secoué, lâcha une averse de glands sur la carrosserie. Ils produisaient des sons différents selon leur taille et les parties qu’ils atteignaient. Improvisant un rythme primitif et basique qui atteignait, au plus profond de lui-même, le reptile à pattes. D’une démarche saccadée, chaloupée, épousant élégamment le tempo temporaire des glands devenus musiciens, il s’approcha de la limousine dans le but d’apercevoir l’enfant. Las, un début d’incendie dans le moteur l’en dissuada.

Le lendemain, les journalistes de la gazette locale faisaient preuve de leur manque de créativité. Une photo et un texte sur deux colonnes rendaient compte sobrement de cet étrange fait divers. L’ensemble, aimablement fourni par la Gendarmerie :

« Horreur sur la départementale », criait le titre. Le texte suivait, « Les gendarmes ont fait une bien macabre découverte sur le siège du conducteur d’une automobile de luxe de marque anglaise […] en effet un fœtus de sexe féminin à demi consumé […] recherche du propriétaire […] une sombre énigme à résoudre pour nos fins limiers […] Peut-être une intervention divine ou extra-terrestre… », suggérait en final, l’auteur de l’article, qui avait interviewé deux villageois.

Naturellement pas un mot du lézard, on le comprend bien ; lui-même avait du mal à le faire, à le comprendre, du coup il se mit dans la tête qu’il avait affaire à des journalistes incompétents, plus de collaboration que d’investigation ; ce qui conforta, s’il en était besoin, sa répugnance pour l’humain.

Cette limousine anglaise, avant de la voir finir dans un arbre, il l’avait déjà croisée en début d’après-midi. Elle était garée devant une chapelle abandonnée, une future ruine, bordée par des ronces et située au sommet du massif.

L’endroit était le plus souvent désert. Son ordinaire n’étant épicé que par les visites de couples préférant ce lieu bucolique au morne cadre d’un l’hôtel. Il en avait vu le lézard, il avait une langue très longue, mais très fine, pas assez large pour parler, juste satisfaisante pour siffler.

Il avait entendu la voix d’une femme, elle semblait très excitée. Une voix de géant lui répondait. Malgré les lieux, il ne se fit pas prier et, écoutant sa peur, il s’en alla.
Pour ces diverses raisons, il ne faut pas compter sur lui pour nous conter ce qu’il s’est passé entre la chapelle et l’accident, son rôle s’arrête ici.

C’est déjà pas mal pour un lézard !

 

(à suivre) 

mercredi, 04 octobre 2006

La REINE des CIGALES [Nouvelle 03]

medium_cigale.jpgDès qu'il l’emprunta, il se sentit apaisé. Il ne doutait plus de rien, c'était sûr, le sentier le mènerait exactement là où il voulait aller, chez lui, at home. C'était une certitude, ce n'était pas la première fois, il le connaissait bien ce chemin et dans les deux sens, il n'avait plus de secret pour lui. Ce n'était plus qu'une question de temps, il lui suffisait d'avancer une jambe devant l'autre pour progresser.
Ce trajet, il aurait pu le faire les yeux fermés, je dis « presque », car la pluralité nombrable, au sujet de ses yeux, n'était plus de circonstance. Depuis très peu, il fallait parler d'eux au singulier, plus simplement il fallait dire son œil.

Il revenait de la ville, il y avait passé la journée. Le soleil s’attelait à poursuivre sa lente chute, et lui poursuivait son ascension, ils allaient se croiser. «Quand je serai rendu tout en haut, le soleil sera vomi tout en bas» pensait-il, tout en souriant devant le niveau de ces propos, le sentier l’inspirait. Il était de bonne humeur, c’était l’été et après tout, cette journée s'était bien passée, il n'avait perdu que deux doigts et un œil.

Dans la matinée, il passa du temps dans un bar près du port où il avait ses habitudes. Il était ainsi, coudes appuyés au comptoir, il survolait le quotidien local ; dans le miroir mural, son regard fut interpellé par les clignotements colorés du «flipper». L’envie d'aller glisser une pièce dans sa fente lui traversa l’esprit. Il finit sa bière et se jeta à l'abordage de l'engin.

La partie ne dura pas longtemps, il projeta la bille en acier le plus fortement possible, elle abattit une cible côté gauche, 10 000 points, revint sur la droite, s'immobilisa un instant dans un orifice avant d'en être éjectée, 30 000 points, vers une seconde cible, cela faisait 40 030 points. C'étaient les derniers, il n'en ferait pas davantage. La bille en avait décidé autrement, elle épousa une trajectoire rectiligne qui la mena directement entre les deux flippers.Quand elle arriva à leur portée, l’homme pressa sur le flipper de droite, il entendit alors un craquement sec au niveau de la main. La bille, légèrement déviée, se dirigea vers le flipper gauche, il appuya prestement sur ce dernier afin de tenter la «fourchette»  salvatrice, un autre craquement, identique au premier, se fit entendre. À peine effleurée, la bille finit sa course dans le ventre de la machine.

Il regarda ses mains, elles n'avaient plus que quatre doigts chacune. Les deux majeurs se trouvaient au sol. Il s'accroupit, ramassa celui de la main gauche, qui portait une alliance et le mit dans sa poche. Il tira un coup de pied au second afin de le faire disparaître de sa vue. Il donna aussi un coup de pied à la machine qui se vengeât d’un «Tilt» rageur. Le chiffre 30 fit alors son apparition dans un petit rectangle, indiquant au joueur qu'il avait gagné une partie gratuite à la loterie, la garce !

Après cet épisode, il avait rejoint le comptoir. Il sirotait une seconde bière en réfléchissant à ce qui venait de se passer. Le processus s’était mis en marche, son tour était venu…

Un type à l'air éméché fit son entrée, il vint s'installer à côté de lui. Il commanda une pression qu'il but d'un trait. Il plongea les mains dans ses poches à la recherche d'un peu de monnaie afin de payer sa boisson. Ses poches étaient vides, il les triturait dans tous les sens, il avait l'air réellement étonné de ne rien en ressortir. Il était sincèrement désolé.

Le patron aussi était désolé, son sourire s'était évaporé, ses fines lèvres frémissaient, son regard ne distillait plus aucune compassion pour l'espèce humaine, surtout quand celle-ci s'avérait incapable de régler ses consommations. L'homme au doigt dans la poche se décida à intervenir, il paya le demi du buveur désargenté et lui en offrit un deuxième. Rassuré, ému jusqu'aux larmes, le patron les servit.

«Cela aurait dû s'arrêter là…» pensait-il, en progressant sur le sentier ? Il se tâtait machinalement la poche pour vérifier que le doigt y était toujours.

Hélas, l'autre type avait voulu lui prouver sa reconnaissance. Il lui administra une tape amicale et virile sur l'épaule, une coutume de là d’où il venait, sans doute. Peu aidé par l'alcool, il fit une mauvaise évaluation de la distance, la main atterrit derrière la nuque. Sous le choc, l’œil était tombé dans le verre de bière. Il avait fallu le récupérer avec deux doigts, mais sans l’index, c’était difficile. Finalement, le patron lui avait tendu une petite cuillère.

Tout cela s’était passé en public, très dur à supporter.

 

Il s’éloignait du bar, de ce lieu de perdition, il n’irait plus en ville. Il marchait, bercé par le chant strident des cigales, il aimait les cigales. Il savait quelque chose d'étonnant au sujet de ces gros insectes, il l'avait lu dans un épais dictionnaire. Les cigales sont des suceuses, des suceuses de sève.

Même, que ça l'avait fait drôlement fantasmer. Durant une période, il avait méticuleusement quadrillé le bois dans le fol espoir d'en trouver une plus grosse que la moyenne, cela à des fins personnelles.

«Les abeilles ont bien une reine, elle est énorme par rapport à ses sujets. Idem pour d'autres insectes. Alors pourquoi la nature, qui fait si bien les choses, n'aurait pas fait de même pour les cigales ?» voilà ce qu’il pensait.

Dans ce cas, la nature avait-elle bâclé ? Il n'avait rien trouvé. Pourtant, lors d'une de ses virées en ville, il avait subi un grand choc. Accrochée à la vitrine d'un artisan en céramique, il avait vu de ses yeux, la reine des cigales ; elle faisait bien trente centimètres de long. Tout excité, il était entré dans la boutique pour demander à l'artiste l'adresse du modèle. Poliment, mais fermement, il avait été éconduit. Un sale égoïste cet artiste, il voulait la garder pour lui tout seul. Enfin, il ne jugeait pas, sans doute aurait-il agi de même. Il avait continué sa quête jusqu’au jour où il avait rencontré sa compagne.

Absorbé par ses pensées, comme l'encre peut l'être par le buvard et, ayant de surcroît abandonné la moitié de sa vision dans une chope, il ne fut pas en mesure d'éviter un caillou, là, au milieu du chemin. C'est donc tout naturellement que son pied droit vint le heurter. La collision fit une victime, aurait pu consigner un brigadier de Gendarmerie créatif rédigeant son rapport. Pour le pied, l'aventure était terminée, il s'était désagrégé dans la chaussure. L'ensemble fut abandonné sur place.

Il fit quelques mètres à cloche-pied et ramassa une branche qu’il tailla avec son Opinel. Il s’en servit de canne. Il se maudissait pour son coupable manque d'attention. Deux doigts, un œil, un pied, il sentait sa bonne humeur s'effriter.

Dorénavant, sa progression était pénible. Il devait user de son autre pied avec précaution, il était hors de question de le perdre, ça suffisait pour la journée. Il avait du mal à s'imaginer finir la côte en rampant. Ramper ce n'était pas dans ses habitudes, plutôt attendre la mort à l'instant, sur un seul appui ; une simple question d’amour propre, «J’ai de l’orgueil, alors ?»
«Orgueil», le mot se mit à résonner dans sa tête. Un effet d'écho, «gueil… gueil… gueil…». Sa boîte crânienne faisait office de caisse de résonance. Ce n'était pas normal. Il cessa de penser à son orgueil, un bourdonnement pénible avait pris la place. Ce bourdonnement, ce n’était pas la première fois qu’il lui gâchait son audition.

La décompression ! C'était donc... la décompression ! Ça s'était déjà produit dans le temps. Il en avait parlé à son généraliste, qui lui avait alors demandé si la côte qu'il empruntait avait une forte déclinaison. Notre homme l'avait prié d'être plus clair, d'employer des mots très simples. Le docteur avait griffonné un croquis, un trait droit oblique, une croix qui représentait le marcheur, deux flèches, ses mouvements et c'était devenu limpide. Explication, arrivées à une certaine altitude, ses oreilles se bouchaient.

Se remémorant un précieux conseil recueilli lors de cette consultation, il pinça ses narines entre deux doigts, serra ses lèvres et souffla puissamment. Hélas, ce geste si anodin pour la majorité d'entre nous — et qui débouche les oreilles, normalement — eut une conséquence surprenante pour lui. Sous la pression, le nez et les doigts qui l’enserraient, furent projetés à une quinzaine de mètres au-devant leur propriétaire. Ils tombèrent devant l'entrée du terrier d'un rongeur qui les saisit prestement et les fit disparaître dans son trou.

Notre homme devint subitement songeur. Il s'était dépensé sans compter durant cette journée, s'éparpillant même et, inéluctablement, l'heure de faire les comptes était arrivée, elle était là.
Peut-être n'avait-il plus assez de doigts pour faire le total ? Il s’arrêta afin de mieux se concentrer et il se lança. Deux doigts, un œil, un pied, encore deux doigts plus un nez, cela faisait six. Mais que nenni, rectifia-t-il aussitôt, ça faisait bel et bien sept, il avait omis juste un doigt. Ouf, son cerveau était toujours entier et en bonne place.

Faire une addition mentalement, c'était un challenge pour lui, mais il avait de la chance, il n'y avait pas de virgule. C'est vrai, il n'était pas malin. Enfant, quand il traînait dans les jambes de ses parents, on lui demandait d'aller faire pisser les poules, pauvre gosse, il s’exécutait. Que de temps perdu. Dans tous les domaines, il avait pris du retard.

Ceci résumé, sans son nez, au rayon look le résultat était hallucinant ; heureusement, il était seul.

Plus grave que ces banales considérations esthétiques, il avait perdu l’ouïe. Il porta les auriculaires dans chacune de ses oreilles et leur fit effectuer un mouvement rotatif dans l'ultime espoir de déboucher ce qui pouvait l'être.

Pour ces deux-là, ce fut la fin d'une vie remplie de bons et loyaux services, ils restèrent plantés dans les orifices visés.

 

Finalement, il arriva devant la maison. Désirant épargner le peu de main qui lui restait, il ouvrit la porte à l’aide de son postérieur. Elle donnait dans la cuisine. Il alla directement vers une étagère en bois blanc sur laquelle était posé, entre autres objets, un récipient cylindrique de marque Tupperware. De transparence limitée, il était rempli d'un liquide à la couleur incertaine, tirant sur le jaunâtre.

Dans le premier, baignaient une oreille et une bouche, il prit la dernière à l’aide d’une pince en bois, l'embrassa tendrement et la reposa dans le bocal. Puis, portant délicatement, entre deux doigts, l'oreille à hauteur de sa bouche, il murmura : «Bonjour ma tendre, ma douce amie…» puis il poursuivit en chuchotant, racontant dans les moindres détails ce qu'il avait fait de sa journée.

Cela lui prit du temps, la nuit était tombée quand il remit l'oreille à sa place. S'apercevant qu'il ne l'avait pas encore fait, il referma la porte d'entrée. Brusquement, il se tapa le front, sans aucune violence, avec la paume de la main ; geste signifiant pour lui : «J'ai oublié quelque chose!», il fouilla dans sa poche, récupéra l’œil et le doigt.  Il les déposa, avec délicatesse, dans le second récipient... le sien.FIN

jeudi, 28 septembre 2006

LES BOCAUX (Nouvelle 01)

 
Sûr qu’elle était bizarre la Geneviève, elle n’était pas comme nous autres, ça se voyait. Elle jouait toujours seule, elle n’appréciait pas notre compagnie. D’ailleurs, les deux frères et moi, elle nous traitait de blaireaux, ça allait que c’était notre sœur sinon on l'aurait jetée dans le purin de temps en temps.
Elle écoutait de la musique classique et des chansons anglaises dans son antre, elle avait toujours un livre pas loin d’elle. Nous, pour se distraire, on allait dans les bals de village, on essayait de lever des filles sur des musiques du pays. Sûr, on ne branchait pas grand monde avec les frères, alors on se remplissait de vinasse avec les gars du village et, sur le retour, on se vidait derrière un bosquet, et puis derrière un autre, ainsi de suite jusqu’à la ferme. On savait s’amuser, quoi.

Le lendemain de sa disparition, on est tous entrés dans sa chambre. Depuis des années, il n’y avait que la mère qui y était invitée. C’est la seule qui ne fut pas étonnée par le décor. Des affiches de cinéma et de petits cadres ornaient un mur, celui où était la tête du lit. Sur les trois autres, des tas de bocaux en verre — ceux que l’on utilise pour les conserves — étaient alignés sur des étagères. Dans chaque pot, il y avait de la terre.


Elle était fille de paysans, fille de la terre comme nous ; on aimait la terre nous aussi, la bonne terre bien grasse de chez nous. Mais, on était loin d’en remplir des pots pour les exposer.

« C’est la terre qui vous nourrit ! », rappelait périodiquement le père. Il disait aussi, « la terre c’est votre mère ». Et, il avait une maxime rigolote : « La vie est ainsi faite, quand on n’a pas de chapeau on se met une casquette. ». Sinon, il ne disait pas grand-chose, mais il parvenait à gueuler souvent. Avec l’âge, il s’est calmé.
Le pire, c’était que dans ses pots ce n’était pas de la terre de chez nous qu’il y avait.

Je me suis souvenu du premier de ces pots, le pot « Sénégal ». Il était arrivé dix ans plus tôt dans cette chambre. Ma sœur avait alors sept ans, j’en avais neuf. Sa manie avait commencé au cours élémentaire ; mais, je n’avais pas imaginé qu’elle avait perduré.
La fille de l’institutrice allait partir une semaine au Sénégal, elle avait parlé de ce voyage durant toute l’année scolaire. La grande amie de ma sœur rejoignait, avec ses parents, le frère de sa mère, son oncle, en poste là-bas. Ils devaient rester une semaine en Afrique. Moi, ça me laissait froid, je me trouvais très bien ici, au pays, avec les autres. Mais, Geneviève, elle serait bien partie, elle le disait et, ce n’était pas la peine de le dire, ça se voyait dans ses yeux.

Le jour du retour de l’institutrice, elle attendait devant leur maison, elle faisait les cent pas, comme on dit. Elle est revenue chez nous avec un sac en plastique et une girafe en peluche. Elle a offert le jouet à ma mère et elle a transvidé le contenu du sac dans un bocal à conserve — avec un joint en caoutchouc tout autour de l’ouverture pour ne pas laisser passer l’air — qui traînait sur la grande table de la cuisine. Même que le père a dit que ça ne servait pas à faire des conneries les bocaux avec joint.
Elle a collé une étiquette avec Sénégal écrit dessus. Ce premier bocal est resté longtemps sur sa table de nuit. Elle prétendait que grâce à lui, elle faisait des rêves merveilleux en Afrique ; qu’elle avait déjà entendu des rugissements et d’autres sons venus de la savane, mais qu’elle n’avait pas eu peur, car le bocal était bien fermé ! Comment pouvait-elle entendre un simple craquement de branche alors que le pot était clos ? Elle me souriait gentiment. Avec ses pots, elle voyageait, qu’elle disait


Certains étaient pleins, d’autres à moitié ça faisait comme une petite colline pointue, comme si la terre était passée dans un sablier. Comment faisait-elle ça ?
Tous contenaient de la terre d’ailleurs et les couleurs étaient différentes ; je me suis demandé si la couleur des hommes est en rapport avec celle du sol où ils posent leurs pieds ; mais cette question ne voulait rien dire.

Nous, la terre elle nous fait rêver à des tracteurs tout neufs, des sillons bien droits et parallèles. Le printemps en fleur et l’automne qui rend triste. Au fil du temps, d’autres pots ont rejoint sa collection, il a fallu lui installer des étagères, comme une bibliothèque avec des bocaux à la place des livres ; à l’école, tous les élèves qui faisaient un séjour à l’étranger savaient ce qu’ils avaient à faire dès leur retour. Il y avait dix ans de collection.
La terre, elle nous fait aussi rêver à une géante moissonneuse-batteuse américaine qui fonce sur la ferme, c’est pour quand on fait des cauchemars.
Année après année, elle a eu le monde entier dans sa chambre, elle n’en sortait pratiquement plus et elle nous en avait interdit l’accès.

Un jour, elle nous a expliqué qu’elle n’était pas trop difficile, elle ne voulait pas un bocal pour chaque pays ; par exemple, inutile d’avoir un bocal pour l’Algérie, un autre pour le Maroc et un dernier pour la Tunisie, elle a donc mélangé les trois dans un seul pot marqué Maghreb, nous expliquant que la nature du sol n’allait pas changer derrière les lignes des frontières.

Je ne l’ai pas dit jusqu’à présent parce que c’est de ma frangine dont on cause, mais faut préciser qu’elle était bien mignonne, la Geneviève. Et, même un peu trop pour ce coin perdu. Mignonne, mais trop fluette pour les travaux de la ferme. C’est sûr, son avenir n’était pas ici.

De plus, elle n’avait pas trop les pieds sur terre, comme on dit. À moi, son frère, elle n’adressait plus la parole depuis six ans. Exactement depuis le soir où j’ai lu à haute voix un message qu’elle avait glissé dans une bouteille en plastique.

Elle l’avait jetée dans le ruisseau qui longeait le champ de maïs, dans l’espoir qu’elle atteigne l’océan. Comme je l’espionnais souvent — ce jour-là, j’étais perché dans un chêne — il m’a été facile de la repêcher. Elle avait écrit, de sa plus belle écriture qu’elle attendait celui qui viendrait la sauver de sa triste existence. On a tous bien rigolé ce soir-là, les vieux aussi. Elle s’est réfugiée dans sa chambre en chialant et, depuis plus un mot ; six ans sans un mot pour moi et si peu pour les autres membres de sa famille, elle avait douze ans à l’époque.

Elle prétendait que le vent était un voleur depuis que des robes, qu’elle avait étendues sur l’herbe, avaient disparu à tout jamais. Comme si le vent pouvait voler quoi que ce soit ? Par contre, des cons vicieux de campagne, ça ne manquait pas dans les alentours. Elle préférait que ce soit le vent.


Et puis un jour, c’est elle qui a disparu, sans crier gare, comme on dit. Il faut dire qu’il faut être lourd pour dire « gare ! » en partant, sauf si on va à la gare et qu’on s’adresse à un taxi ; et c’est peut-être bien ce qu’elle a fait la Geneviève, se tirer en train.
À l’époque, on ne savait pas trop bien quoi penser sur ce départ fulgurant. Nous, les paysans du coin, on aime bien avoir la télé TF1, le frigo et tout ce qui marche à l’électricité, et les docteurs ; les congélateurs aussi, c’est très pratique quand on n’a pas un supermarché à côté. Mais, de l’autre main on se cramponne aux trucs des anciens, les vieilles médecines, la tradition, les coutumes, la sorcellerie... Les frères s’étaient imaginé que Geneviève pratiquait la magie et qu’un jour, elle partirait dans son monde, dès qu’elle aurait choisi sa destination... son pot quoi!
Elle a emporté ses livres, ses disques et ses dessins, quelques fringues, mais elle a laissé ses pots. Le train, les bocaux ou alors une troisième piste. Un vieux bus anglais à impériale a fait halte un soir aux abords de la ferme — la veille de la disparition de ma sœur. Deux types sont venus nous demander la permission de passer la nuit à cet endroit ; on a bien rigolé, avec leurs cheveux longs ils ressemblaient à deux nanas. Ils n’ont pas fait de bruit, sauf le matin en partant, ils ont klaxonné une dizaine de fois, sans doute pour nous remercier. On a attendu deux semaines, et là, on a compris qu’elle ne reviendrait plus. Bon débarras qu’on s’est dit, on a vidé sa chambre, c’était sinistre toute cette couleur marron sur les murs. Afin que la mère récupère les pots, on a versé toute la terre qu’ils contenaient dans les champs, un sacré compost qu’on se disait, et pas cher. Et un pot, c’est vraiment utile, ce n’est pas fait pour décorer sans servir.

Et puis, quelques mois plus tard, on s’est maudit ; toutes nos cultures ont été détruites, comme si des petites bêtes mangeaient les graines sous le sol. Même les champs des voisins y sont passés ; à la vérité, ça allait bien plus loin, le désastre, à l’œil nu on le voyait se répandre. Quand on a raconté l’histoire des pots, tout est devenu clair. Les ingénieurs agronomes qui travaillaient sur place, et à qui on s’est finalement confié, ont compris tout de suite. Ils nous ont expliqué le phénomène : l’un des pots provenant d’un pays d’Asie, contenait des larves d’un insecte qui bouffe tout sur son passage et qui a proliféré sous notre climat.

Aujourd’hui, nous sommes ruinés, notre terre ne vaut plus rien et l’on a un tas de procès sur le dos. Si Geneviève avait bien voulu se contenter de voyager en France, on n’en serait pas là !

J’ai repris mes études, il faut que je trouve du boulot. Maintenant que j’y pense, je me demande si elle n’avait pas jeté d’autres bouteilles.

FIN