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samedi, 25 novembre 2006

LA GARDE À VUE [Nouvelle 11 - Part 01]


C’est un mercredi, un mercredi 13 des années 90. Ils viennent d'emménager et Martin a quelques travaux à faire dans la maison, du genre poser : des étagères, des tringles à rideaux, des crochets... Cécile, sa compagne, est institutrice. Ils ont un garçon de 4 ans, Léo.

Martin effectue depuis quelques jours des démarches administratives, il veut se mettre à son compte comme formateur. Il donne déjà des cours d'informatique – comme salarié — pour un centre de formation, la rentrée est dans deux jours. Il semble enfin avoir trouvé sa place dans ce grand troupeau dont il avait la sale impression d’être exclu. Leurs salaires permettent de louer ce rez-de-chaussée de villa dans un quartier semi-résidentiel. C'est une belle journée, du soleil partout, un succédané de La petite maison dans la prairie.

Mais le décor, son corps s’en fout, il est parcouru de frissons, ses articulations le font souffrir, il a froid puis chaud et il sue, il a encore plus froid alors que des promeneurs en short passent devant ses fenêtres, dans la rue, ils discutent en riant.
Ça s’appelle le manque. Les utilisateurs de stupéfiants connaissent et redoutent tous cet état. Martin se dope. Il n'y a pas grand monde au courant, juste les quelques avec qui il partage cette particularité. Il ne sait plus vraiment rire.

Il ne cherche pas le flash qui laisse sur le cul, non, juste être bien, effacer le malaise. Dans le temps, il pensait gérer, maintenant il a compris à quel point le produit l’a manipulé. Sa compagne ne se rend pas compte qu'elle vit avec un toxico. Il la trompe. Il voudrait lui en parler, elle l'aiderait, mais le courage lui manque, comme un gosse, il remet toujours. En attendant il snife dans les chiottes, en cachette, jamais il ne pique du nez, mais il n'est pas particulièrement fier de sa personne.

Ce matin, Cécile est sortie faire des courses, accompagnée de Léo. Vers onze heures, Yves — l'un de ceux avec qui il partage sa particularité — téléphone, il demande à être dépanné, ce qui est clair dans leur jargon, il cherche de la dope. Martin reste vague, il ne veut pas s'étaler, il se méfie des écoutes. Ils se fixent rendez-vous pour le début d'après-midi. Martin devant se rendre à la banque, afin de déposer des papiers pour une demande de prêt, le lieu du rencard sera fixé sur son itinéraire.

Martin lui apprendra alors qu'il n'a plus rien depuis la veille et qu'il compte sur lui pour ne pas être malade prochainement. C’est comme ça dans ce milieu, celui qui vend un jour devient client de son client quand son plan est tari.

Il est rongé par ses contradictions, il ne peut continuer à mentir, Cécile ne le mérite pas, et puis il y a Léo qui pousse sur ce mauvais terreau ; il désirait être un bon père, ne pas reproduire, c’est raté. Il ne s'aime pas, il n’aime pas cette double vie, déchirée par une ligne blanche ; d'un côté l'habit du citoyen lambda, de l'autre celui du drogué revendeur, carnaval intime si peu reluisant. Et il n'est bien nulle part. Il n'est satisfait momentanément, que lorsqu'il l’a reniflé, cette ligne.

Comment réagira-t'elle ? Bien sûr, elle ne va pas apprécier, il lui ment depuis des mois. Bien, mais après cette première réaction, naturelle, elle va l'aider, certain quand il y réfléchira, un peu trop tard. Il remet, lâche et toxico, ça va si bien ensemble. Peur de la réalité, il pense à sa mère méditerranéenne quand, enfant, elle lui chantait : Aujourd'hui peut-être, peut-être demain...

A priori, Martin a tout pour être bien, une femme, un enfant, un boulot qui lui plaît, un joli cadre de vie, et il nie l'évidence, il pourrit la situation. Il a  ses raisons, il y a un truc qui cloche dans son passé.

Une sale journée s’annonce, il ne tiendra pas longtemps, son dealer l'a oublié, ça n'est pas grave pour lui. Deux jours de plus ou de moins, pour encaisser ce n'est rien, de toute façon, il encaissera, le client ne partira pas, il a trop besoin de lui.

Deux jours de manque, c'est un tas de minutes à compter ; c'est aussi un beau paquet d'idées fixes, bien noires, qui se réveillent, patientes elles attendent toujours qu'on règle leur compte. Après le repas, il réunit les documents dont il a besoin pour la banque, puis il embrasse Cécile. Léo s'amuse avec le fils du voisin, il ne s'aperçoit pas du départ de son père. À quoi bon le déranger dans ses jeux, Martin sera de retour dans une heure ou deux. L'enfant ne verra plus son père durant un an, sans explication qu’il puisse comprendre.

En montant dans sa Volvo blanche, il constate qu'il a aux pieds de vieilles sandales d'été, mais il a la paresse de remonter en changer, après tout il ne doit sortir de l'auto que pour pénétrer et ressortir de la banque, elles suffiront pour ces quelques pas. Dans le vide-poche, il y a des pastilles facilitant la digestion, il en glisse une dans la bouche. Elle va laisser une trace blanche aux commissures des lèvres, une trace qui aura une conséquence disproportionnée.

Il actionne la clef de contact, il klaxonne en passant devant la maison. La journée est ensoleillée, les couleurs de l’automne commencent à grignoter celles de l’été, il y a des tourterelles un peu partout, dans les arbres, sur la route, les toits et les fils électriques. Elles décollent et se reposent aussitôt.

Cinq minutes plus tard, il est à l'endroit convenu avec Yves, tout est désert, anormalement désert. Une large avenue bordée de villas avec jardin. Il se gare près du trottoir pour ne pas gêner la circulation, il coupe le moteur.

Tout se passe très vite, en deux secondes l'endroit est surpeuplé, c’est à cet instant que sa vie bascule.

(à suivre)