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dimanche, 15 octobre 2006

FILM AU VILLAGE [Nouvelle 05 - Part 2]

(suite)

Ils étaient soulagés, car tout était prêt pour le tournage du lendemain, les acteurs arriveraient dans une limousine blanche vers huit heures trente, suivis de l'équipe au complet, c'était une info que Léa avait glanée et qu’elle essaimait. Elle était dans le secret quant aux noms des acteurs. La vedette masculine était Robin Renucci, pour l’actrice, c’était une grosse pointure…

Le directeur de l'agence avait voulu tenir son rôle, il n'aurait rien à dire, juste à tendre un imprimé à un client, et la scène devait être très courte, sans dialogue, mais il ne voulait pas donner sa place.

De plus, il n'était pas certain que cet endroit soit retenu, c'était trop petit et trop sombre ; « il y aura un choix et peu d'élus… », précisa Léa, qui ne supportait pas le banquier. « Sinon, ils la feront en studio », elle rajouta.

Assis derrière son guichet, il devait servir son frère Jeannot qui était la doublure lumière de l'acteur principal ; la femme et le fils du directeur faisaient office de clients assis qui attendaient, ils étaient parfaits. Et pas question de picoler, seulement du café.

Frank, le caméraman, décida de doubler une prise, il en parla à Sonia, la chef qui le proposa à Alex, l’assistant metteur en scène. Il fut décidé de faire une seconde prise du Directeur, seul derrière le guichet, sans aucun client, car ceux-ci ne servaient à rien, ils gênaient même, le local était trop petit d'après Frank.

Luigi, le bel et brun preneur de son, fit sortir Jeannot et les deux autres figurants de la famille ; il les accompagna à la terrasse de «Chez Lucette» afin de fêter cette journée bien remplie et offrit à boire à tous les clients du bar. C'était une super équipe. Ils voulaient laisser un bon souvenir, au cas où ils repasseraient dans le coin, boulot ou vacances.Après leur départ, Frank referma la porte de la banque, discrètement il tourna le verrou, puis les talons ; il se retrouva face à Sonia et Alex, constata qu’ils avaient la mine réjouie, supposa que la sienne était dans le même état ; pour finir — ce paragraphe —, il tira une grande claque au directeur
Le temps de boire deux ou trois — ou quatre — apéritifs, on les a vus ressortir de l'endroit, apparemment, ils avaient fini leurs essais, car ils avaient l'air tout contents de vivre. J’aurais bien aimé faire ce genre de boulot.

Ils traînaient leurs grosses malles. On est allé les aider, on a tout déposé dans la chambre de montage et l’on est tous repartis chez Lucette, en fait c'était devenu le Q.G. de la production. Le village était construit autour de sa place ; le bar, la banque, l’épicerie, le bazar donnaient tous sur ce lieu. Seule l’auberge était un peu excentrée.

— Et mon mari, il est où ? qu'elle a demandé, la femme du Directeur.
— Le tournage l'a retardé dans un travail qu'il devait absolument terminer. Il nous rejoindra dès qu'il aura terminé, on l'a prévenu qu’on faisait la fête en face. Ne vous inquiétez pas madame, buvez, c'est un grand film, je le sens.

Il était si mignon ce Luigi, et il parlait si bien, elle aurait pu l'écouter toute la soirée et plus, s'il voulait parler encore et toujours ; son mari était si triste, si prévisible, il préférait travailler, tant mieux pour elle.

L’instant de folie du village, Lucette n'en pouvait plus de bonheur, l'ardoise MKVI frisait les 1500 euros et il y avait encore deux ou trois bonnes journées à venir, avec l'équipe au complet, ça promettait. On en reparlerait d’ici des années.

Vers 22 heures, l’équipe décida d’un dîner sur la côte. Frank demanda au maire la permission d'emmener Léa pour la soirée, elle lui fut accordée ; ils partirent en chantant, le « Toyota » avait un Klaxon rigolo, ils avaient bien bu, mais ils semblaient bien encaisser l'alcool

Après leur départ, on est resté chez Lucette, elle a offert sa tournée et on a décidé de l'aider à rentrer les tables de la terrasse et à balayer la salle du bar ; jamais on n’avait fait des trucs pareils avant ce tournage. On vivait un moment rare dans l’histoire du village, on le ressentait.


Et puis, la femme du banquier a rompu le charme, elle s'est mise à penser à son mari. Elle a eu un peu la honte, elle l'avait simplement oublié durant presque quatre heures, un record, mais maintenant fallait émerger. C'est ce qu'elle fit en posant le balai qu'elle tenait et en se rendant à la banque.

Elle avait un mauvais pressentiment en s'approchant, qu'elle dira après, tu parles. La porte en verre était close, malgré les coups de sonnette, son mari n’apparaissait pas, il n’actionnait pas l’ouvre porte.

 « Il a dû avoir un malaise, les éclairages ont augmenté la température du minuscule bureau », elle ne savait pas quoi penser. Elle l'avait oublié, elle commençait à culpabiliser. Elle se retrouva dans l'appartement qu'ils occupaient au-dessus de l’agence, elle en redescendit avec un double de la clef de dessous. Elle entra dans le sas et se mit à hurler juste après.

Le Directeur était scotché à son bureau, il avait un autocollant NKVI, panthère sur soleil, collé sur le front. Ils avaient passé trois rouleaux, marron et larges, comme s’ils avaient voulu le momifier. Ils s’étaient fournis au Bazar où on leur avait ouvert un compte, car ils voulaient faire travailler les autochtones, qu’ils nous avaient dit.

La momie demeura muette tant qu'elle eut la bouche hermétiquement close, ce qui ne dura pas puisqu'il fallut bien à un moment lui enlever ce bâillon adhésif. Alors, le directeur ne se donna pas la peine de se dominer, lui qui était si lisse, si poli se mit à vociférer comme une bête chaque fois qu'on tirait un bout d’adhésif avec des poils ou des cheveux qui jusqu’à cet instant, lui appartenaient. Si on avait su, on aurait libéré la bouche en dernier.

Le Maire nous a rejoint dans la banque, il était visiblement affolé, il venait de recevoir un appel téléphonique de sa fille qui lui demandait d'aller la récupérer. L'équipe l'avait abandonnée. Il avait trop bu lui aussi, il avait confié son unique fille à des inconscients, il les tuerait de ses mains s'ils avaient abusé d'elle, « les salauds ! ».

— « Bandes de cons que vous êtes tous ! »

La période durant laquelle le banquier s’était évertué à ne pas prononcer de grossièreté en public, s’était achevée. Heureusement pour elle, il était encore scotché au niveau des bras sinon il aurait sans doute essayé d'étrangler son épouse. D'ailleurs, elle fit un bond en arrière et ne revint pas reprendre sa place au premier rang, un autre pressentiment sans doute.

À partir des explications fournies par le banquier, on a compris rapidement qu’à divers niveaux on était tous floués. Il nous a dit qu'ils l'avaient torturé afin qu'il ouvre le coffre. Moi je veux bien, mais il n'a pas pu nous montrer une seule ecchymose. Ils ont dû le bousculer, il a ouvert, ils ont pris l'argent tranquillement pendant qu'on rigolait tous au bistrot. « Même ma femme, ma propre femme ! », se lamentait-il.

Ensuite, on est allé récupérer Léa, ils l’avaient laissée dans le « Toyota » sur une aire d’autoroute.
— Ils sont partis dans une autre auto, nous apprit-elle. C'est d’une cabine téléphonique que Léa a appelé son père, personne n’avait usé ou abusé d’elle.
Alors, le Maire a téléphoné à la Gendarmerie.


Lucette et la patronne de l'Auberge, chez qui les cinéastes avaient laissé deux ardoises monumentales pour la région, voulurent se payer sur le matériel abandonné. Pas de chance, le « Toyota » et la remorque avaient été volés ; le matériel d'éclairage avait été loué avec une carte bidon, le loueur le récupéra et la caméra était hors d’usage, elle était vide, les malles étaient remplies de sac de sable.

Lucette essayait de recalculer les boissons qui avaient été avalées par les gens du village dans l’espoir qu’ils allaient les régler…

On était tous amers de s'être fait si bien berner, du grand art. Mais, en même temps, faut bien reconnaître qu'on n’avait jamais autant rigolé, et picolé gratos dans le village que durant ces jours-là. Les plus vieux l’attestaient et ils étaient les mieux placés pour le faire.

La déception de ne pas nous voir dans un film fut notre seule peine. La banque n’était pas à un braquage près. Lucette et l'aubergiste, déjà nanties, jurèrent qu’on ne les y reprendrait plus. Elles investirent dans l’achat d’affichettes représentant un cercueil noir avec la mention « Crédit est mort » en caractères jaunes, et d’autres avis à l’humour douteux.

Il n'y avait plus que le cas du banquier pour émouvoir, mais bon, on ne peut pas faire d'omelette sans casser au moins un œuf.

Quant au Maire et à sa fille, ils passèrent momentanément sous antirépresseur.

FIN

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