Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

mercredi, 25 octobre 2006

JE SUIS UN SALAUD [Nouvelle 07]

Quand vous lirez ces lignes, je serais mort. Je ne sais pas vraiment depuis quand, mais c’est sûr, je ne ferais plus partie de ce monde.



Cette nana, appuyée sur la balustrade, c'est Bianca. Je croyais qu'elle n'aimait que moi. Elle me le disait tellement souvent que j'en aie quitté ma femme et nos deux gosses pour pouvoir n’écouter que ses déclarations.
J'ai détruit cette famille et je n’ai plus cru qu’à cette dernière passion, grave énormité de ma part. La vie d’un pilote, un aventurier à ses yeux, c’était excitant pour une jeune femme comme elle.

 

medium_fille_avion01.jpg

J'ai vécu deux ans avec Bianca et c'est vrai, c'était torride ; parfois, c’était carrément épuisant — pour moi — j'ai vingt ans de plus qu'elle.
Je vais passer sur les moments fantastiques que j’ai connus  avec cette fille. Ne comptez pas sur moi, non plus, pour vous la décrire — elle est magnifique — je ne suis pas doué pour la littérature et ce n’est pas le but de l’exercice. Je vais juste vous raconter le terme de mon — notre — histoire.



Cet été, j'ai été embauché pour faire le Festival de Cannes. Tous les jours, à heures fixes, je tirais une banderole annonçant la sortie du dernier film d'un metteur en scène américain. Un après-midi, mon appareil n'a pas voulu décoller, un petit problème mécanique qui a provoqué son immobilisation, en attendant la pièce défectueuse, jusqu'au lendemain.

Je suis rentré deux heures plus tôt que prévu.


Ce jour-là, je me suis « crashé », comme on dit dans notre jargon. Le terme approprié quand l’atterrissage est du genre brutal. La plupart du temps, l’équipage y passe.


Mais dans ce biplace, il n’y avait plus que moi, à la dérive ; c’est une image ce biplace, c’est de ma vie dont je vous parle.

De retour à l’hôtel, je suis entré dans la chambre avec la délicatesse d’un chat. Je voulais la surprendre nue, offerte au soleil — donc, à moi — sur le balcon ; juste pour la regarder. De la façon dont avait été conçue cette chambre, je pouvais fort bien réaliser ce gentil fantasme, sans me faire remarquer… tout simplement en regardant à travers le rideau.

Dans le ciel, le « Cessna» du second pilote de mon employeur faisait son boulot… Bianca devait penser que c’était moi.

Elle était bien nue. Mais, je l’entendais plus que ce que je ne la voyais. Sa silhouette chevauchait un type en gémissant de plaisir; en plus, cette salope suivait, de la tête, les évolutions de l’avion. Elle riait.

Je n’ai pas crié, pas frappé. Un pilote doit garder son sang-froid, quelle que soit la situation, c’est dans tous les cours de pilotage. J’ai tourné le dos et je suis reparti, j’ai picolé jusqu’au soir. Je ne lui en ai jamais parlé.

Il y a six mois exactement que cette vision m’obsède. Quant elle se blottit contre moi, en me susurrant des « je t’aime », j’ai envie de l’étrangler sur place. Mais, je me retiens, je n’ai pas envie de devoir supporter ces cons qui vont me juger. Elle va mourir, c'est prévu mais, en même temps, elle comprendra pourquoi et moi, je ne paierai rien, je partirai.


Ça me fait mal quand je pense à mes gosses et à leur mère, c’était une autre vie.

***

Aujourd’hui, c’est mon dernier vol, je suis le seul à le savoir. L’avion est rempli d’explosifs reliés ,par une paire de fils, à un contacteur, un bouton rouge. Un aller simple pour l’enfer, j’y attendrai Bianca, bien au chaud.

***

Je lui ai dit que je lui préparais une surprise, une figure inventée rien que pour elle et qui portera son nom. Et, que je comptais sur elle — excellente photographe — afin qu’elle en face plusieurs clichés.


Hier, on a mêlé l’utile à l’agréable. Il faisait beau, on a suivi un sentier, longeant le bord de mer, à la recherche de l’endroit idéal pour les prises de vues. On a trouvé un coin à quelques mètres d’un palmier. Je lui ai demandé — expressément — de se tenir à cet endroit avec l’appareil photo. Après, on a niqué… pour la dernière fois.
La barrière en bois jaune et le palmier, ça me faisait deux repères pour bien la situer à partir de l’avion.

Dans la nuit, j’y suis retourné. J’ai fait en sorte — avec une scie, de la pâte à bois et un petit pot de peinture jaune — qu’à la moindre pression, cette partie cède et s’effondre dans le vide. Mon seul et dernier espoir, la concernant, c'est qu'elle sursaute devant mon explosion, au moins ça. J’y ai passé du temps, fallait pas que ça se voie.

 

***

Dieu a été attentif, heureux de se débarrasser de nous deux d’un seul coup. Ce matin, de mon cockpit, je l’aperçois, elle me fait des signes. Elle est au bon endroit. J’appuie sur le bouton rouge.

medium_fille_avion02.jpg

 Ça fait un grand « boum », comme dans les bandes dessinées. L’avion se coupe en deux, je suis devant, je descends à une vitesse folle. Je regarde du côté de la falaise et je souris, je vois son corps qui rebondit sur les rochers.Elle me rejoint, viens mon amour…

 

FIN

 

PS : j'ai demandé à Areuh — blogueur insignifiant, mais c’est le seul que je connaisse — de raconter mon histoire après ma mort, de faire une illustration, c’est plus esthétique. Et de tout balancer sur le Net. Que mes enfants sachent que je les toujours aimés.

 

$$$ 

 

 
Le « blogeur insignifiant », c’est moi. Toute cette histoire est réelle. J’ai reçu une lettre de Paul le Pilote deux jours après les faits. Il me demandait de la publier pour lui. Et, d’encaisser les droits si ça rapportait. C’est trop généreux de sa part… j’ai jamais encaissé un euro après voir publié une histoire sur le Net.


On ne peut faire confiance à personne en ce bas monde, je lui avais répété mainte fois.

Mais, maintenant qu'il n'est plus là, je peux dire la vérité : le mec, que Bianca chevauchait à Cannes,  c'était moi. Aujourd’hui, on a quitté la France, on vit ensemble en Amérique du Sud.

Si elle ne s’était aperçue de rien dans la chambre d’hôtel, moi, j’avais vu le reflet de Paul dans les grandes vitres de la chambre.

Depuis cet après-midi là, son comportement avait changé, je me doutais qu’il allait tenter de se venger. J’étais aux aguets.

Le jour de son « accident », j'ai demandé à ma femme de l'époque — qui avait 23 ans de plus que moi et énormément d'économies — d'aller faire des photos des évolutions de mon ami Paul, pour enrichir son book.

Oui, j'avais bien précisé l'endroit d'où je voulais qu'elle fasse les clichés. Bianca m’avait raconté la promenade au bord de la falaise.

Je n’ai pas l’impression d’avoir trahi mon ex-copain, vu qu’il a bien aperçu un corps de femme tomber au moment où il mourrait, et que cela a dû lui faire un grand plaisir.

Je l’avoue, je suis un salaud.


FIN (La vraie)

Les commentaires sont fermés.