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jeudi, 19 octobre 2006

LA VENGEANCE SE MANGE CRUE.[Nouvelle 06]

medium_Planeur.2.jpgComme tous les samedis, Steiner était aux commandes de son planeur ; il flottait, il glissait sur l’air. Cette sensation, à nulle autre pareille, lui procurait le même plaisir que celui que devait apporter la dope au toxico, il en était persuadé — bien qu’il ne se soit jamais drogué — ou bien la vague au surfeur, bien qu’il n’ait aucune estime pour les premiers et les seconds ; des nuisibles, des profiteurs.

Tel un aigle, bien sûr, il effectuait de grands cercles, qu’il décrivait comme majestueux au peu de personnes avec qui il échangeait encore quelques propos badins.

Soulevé par un courant ascendant, il remontait de quelques mètres, sans bruit, il se trouvait royal, en osmose avec la nature.

Hé oui, hors carlingue ce chef d’entreprise aimait souvent se comparer à un aigle. Ses proches voyaient plutôt en lui un requin ou un serpent, un crotale, une hyène, un charognard… Leurs qualificatifs dépendant de leur rapport à la nature, toutes ces créatures ayant un rôle non négligeable dans la chaîne, dont l’homme est maillon.

Bien qu’on soit en plein été, certaines cimes qu’il survolait étaient encore enneigées. Le paysage était sublime, des montagnes, des bois de conifères âgés et quelques lacs, à la couleur sombre, le composaient. À certains de le trouver sinistre, avec ces tons froids, en tout cas il était désertique.

Il y avait aussi quelques taches d’un vert tendre. Steiner vit une automobile sortir d’un chemin forestier et s’arrêter à la lisière d’une de ces clairières. Il aperçut le conducteur s’en extraire, mais il ne pouvait regarder la scène en continu, il avait un planeur à piloter et ça demande beaucoup d’attention. Il stabilisa l’altitude de l’appareil.

Quittant à nouveau l’altimètre des yeux, il constata que le conducteur avait fait le tour de l’auto et se trouvait à l’arrière devant le coffre qu’il venait d’ouvrir. À ces côtés une autre personne ; un deuxième personnage à côté du premier, sans doute un couple, pensa-t-il, mais il était trop haut pour ce genre de détail. Tant que ces gens ne s’allongeraient pas sur le dos, face au ciel, il ne pourrait voir à qui il avait affaire.


Piloter demande beaucoup d’attention et Steiner avait raté une scène. Il avait assisté à la sortie du conducteur, puis le cadran et le manche avaient monopolisé son regard et son attention. Durant cet intermède, un deuxième personnage était apparu.

Steiner, absorbé par ses cadrans, voyait en « pointillé ». Durant le blanc, entre les tirets, le chauffeur était allé ouvrir le coffre, il en avait extrait, sans ménagement aucun, un deuxième type qui avait du ruban adhésif gris métallisé collé sur la bouche et les mains attachées dans le dos. Éléments indécelables de la hauteur à laquelle gravitait Steiner.

Aussitôt il décida de descendre un peu plus afin de satisfaire une curiosité maladive, malsaine, virant jeune à l’obsession.
Dommage qu’il n’y ait pas de statistiques prenant en compte le nombre de salauds qui composent notre société.
Monsieur, Madame, vous ressentez-vous comme : un vrai pourri, un peu pourri, moyennement pourri, pas pourri du tout. Combien de salauds pour mille habitants par exemple ? Steiner pourrait alors compter ses comparses.

Il avait hérité de la direction de l’entreprise familiale. Ses revenus le mettaient à l’abri de tous problèmes d’ordre financier durant des générations.

Légataire, en sus, d’une tare génétique propre aux mâles de sa lignée : il était voyeur, maître chanteur à temps partiel, juste pour le fun. Son père lui avait légué son propre fichier, vieux de plusieurs décennies qu’il avait actualisé. Il ne volait jamais sans son boîtier Nikon prolongé d’un zoom de 800 mm.

*
*   *

Tony, le conducteur, était un sortant de prison, libéré depuis seize jours. Il avait été donné aux flics par le type à la bouche scotchée qu’il tirait sans ménagement dans l’herbe fraîche.

Il avait passé dix ans en taule, interminables. La haine avait mariné, dans le liquide céphalorachidien de son cerveau ou dans un lieu très proche, durant tout ce temps. Un projecteur imaginaire passait en boucle les plans dont il avait imaginé les scénarii. Il s’actionnait dès qu’il baissait les paupières. Il avait le premier rôle, gros plan sur sa sortie de prison. Yvan est là, il est venu l’attendre, gros plan sur Yvan, plus tard Tony tuera Yvan, fin du film ; autant d’années pour une aussi grande sobriété.

L’inspecteur qui s’était occupé de son affaire l’avait pris en sympathie, ils s’étaient croisés heureusement durant leur jeunesse, cinq ans de voisinage dans une HLM. Il lui avait donné le nom de celui qui l’avait donné.

Un misérable indic tout simplement, Yvan n’était que ça ? Cette chance qui ne le lâchait jamais, ce n’était donc pas de la chance, juste un arrangement qui lui permettait de poursuivre son petit business. Disponible, des tuyaux à fournir en quantité, ça ne le gênait pas que des mecs fassent de la tôle en échange de son bien-être.

Durant ces dix ans, Tony se leva en pensant à Yvan, il s’endormit pareillement ; c’est grave une idée fixe longue de 10 ans. Les psys auraient pu l’aider avec des pilules, mais d’une part il y a très peu de psychanalystes en prison et de l’autre, il n’était pas demandeur. Il préférait la cultiver, l’aimer, la peaufiner, son idée fixe, c’était sa seule compagne, il n’en désirait pas d’autre. Il ne communiquait pratiquement pas avec ceux de la détention.

Par contre, périodiquement, il correspondit avec Yvan, il lui demanda de se faire établir un permis de visite. Il ne fallait pas couper le lien. Pour les lettres, c’était simple, il demandait à un codétenu d’écrire à sa place, il lui donnait quelques infos et l’autre brodait avec. C’est par cette voie, qu’il apprit la mort de l’inspecteur, deux mois après son procès — dans un banal accident de la route. Yvan promettait, dans chaque réponse, d’être là au moment de sa sortie.

Les parloirs demandaient beaucoup plus d’efforts ; embrasser, l’air sincère, celui qui lui avait fait perdre dix ans de vie, demandait à Tony une grosse maîtrise de ses nerfs.
Il y arriva et, même s’il vomissait de la bile après ces visites, ça valait le coup, d’ailleurs les dernières années il ne vomissait plus. Le jour de sa libération, Yvan l’attendait devant la porte, comme dans ses films.

°
°   °

Il était là, l’ami fidèle. Pour son ami, il avait préparé un programme d’enfer, à base de filles dociles pas compliquées du tout et à l’emploi facile, d’alcool divers et de dope de qualité. Tout ce dont Tony s’était privé en prison durant 3 700 jours.

L’orgie dura une quinzaine de jours, Yvan avait loué une villa dans le sud avec tout le confort et même la piscine, il n’avait lésiné sur rien, se conduisant comme un frère.

Après tout, peut-être était-il sincère ? Essayant de réparer une saloperie vieille de dix ans.
Mais — et ce mais là était énorme — peut-être aussi, avait-il un intérêt à se conduire de la sorte ?
La justice avait condamné Tony pour plusieurs braquages dont le butin n’avait pas été retrouvé. Ce mec-là avait du fric, il était sérieux au boulot, ce n’était pas n’importe qui, il valait mieux l’avoir avec soi. Yvan ne s’était jamais déplacé pour aller accueillir à leur sortie d’autres types qu’il avait balancés.

Durant ces deux semaines, lorsqu’ils se retrouvaient en tête à tête, Yvan parlait de sa dernière décennie. Rien de bien original, de l’argent facile, des filles — faciles aussi — gérer ses bars. Une belle vie de voyou.

Tony, par contre, était toujours aussi peu bavard. Il avait insisté sur la description de la garde à vue gratinée qu’il avait dû subir. Mais rien sur le temps écoulé enfermé, ni sur la violence de la prison, ni sur ce paysage fixe à travers les barreaux. Rien sur la monotonie des jours passés, immobiles, assis sur le lit. Rien sur sa tête oscillant d’avant en arrière, se figeant au moindre pas dans le couloir.

« Les filles sont extra, tu vas t’en apercevoir ! », avait annoncé Yvan et, c’était exact. De vraies vacances, sur un nuage loin des aléas de la vie quotidienne des travailleurs ou des détenus ; malgré son mutisme, Tony semblait détendu, souriant même, Yvan ne sentait rien venir. Tony était satisfait de le voir ainsi.

Mais tout ce qui a un début a une fin, un milieu aussi. Ami lecteur, sais-tu si le jour du milieu de ta vie est déjà passé ? En ce qui concernait Yvan — qui avait quarante ans — ce jour-là était passé, sans être fêté ni remarqué, une vingtaine d’années auparavant.

La fin prévue du séjour sur la Côte était proche, Yvan paraissait mûr à souhait. Tony décida de passer à la cueillette. Il invita son ami à une petite fête qu’il organisait lui-même afin de célébrer la fin des vacances et surtout pour remercier son cher ami pour son accueil.

— Il y aura tout ce qu’il faut pour que tu t’en souviennes longtemps ! précisa-t-il au téléphone.

Quand il arriva, Yvan était le premier.
— Je n’aime pas me pointer le premier !

— Comme les stars ! Tiens, bois, il vient direct du Kentucky. Acheté rien que pour toi. Pour attendre les autres, le mieux possible.

Il lui tendit un verre de Bourbon sans glace et se servit une Vodka ; le Bourbon était coupé au somnifère pilé.

 *   *

Quand Yvan reprit connaissance, une première fois après ce verre, il se trouva ligoté et bâillonné à l’adhésif. Malgré le manque de lumière, il savait qu’il était dans le coffre de la tire de Tony et qu’elle avançait.

Abruti par la forte dose, il somnolait ; se retrouvant, lors des périodes d’éveil, en face d’horribles cauchemars où il comprenait que l’autre savait. L’autoradio était à fort volume — les haut-parleurs résonnaient dans le coffre — sans doute pour couvrir ses cris éventuels.

 *    *

Puis, Tony l’avait sorti du coffre, il faisait jour. Mais son visage faisait peur. À genoux, Yvan, encore vaseux, se souvenait d’une période de sa jeunesse, un camp de vacances social dans lequel il avait séjourné durant un mois. L’odeur de la terre grasse, de l’herbe fraîche, le ramenaient à ses premières fièvres amoureuses. Il revit furtivement le visage de cette première et le déchirement de la séparation lors du retour à la ville.

Il redressa sa tête à grand-peine, elle était lourde. Il était perdu ; dans tous les sens que peut prendre ce mot.

Il voulu dire à Tony qu’il était redevenu un enfant, que quand il était gosse, il était bien le meilleur des enfants, mais il ne pouvait pas parler et, de plus, l’autre n’avait que faire d’un sale gosse à ce moment de l’histoire.

L’heure était à la grande déclaration. Tony, d’ordinaire si peu loquace, voulait s’exprimer. En peu de mots, il dit qu’il savait depuis son premier jour d’incarcération que Yvan l’avait vendu, l’heure de payer était arrivée. Il allait se montrer généreux dans le paiement, vu qu’il avait mis dix ans à préparer l’addition. On voyait que ses mots étaient préparés de longue date, aucun ne se heurtait en sortant de sa bouche.

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*   *

medium_Planeur.3.jpg Steiner en salivait d’avance, il avait du nez, si la providence avait pris la peine de le placer dans cette situation, ça devait être interprété comme un signe, point. Peut-être un couple illégitime qui allait niquer sous son objectif ? Un petit scoop pour lui. Il agrandirait la plaque de la voiture et ferait une recherche sur son propriétaire, après, c’était une question de chance.

Son coffre-fort était rempli de photos volées à l’intimité d’autres duos illégitimes, à qui il réclamait une dîme royale mensualisée ; ceci pour louer son silence. C’était un maître chanteur froid et organisé, l’habitude de gérer une entreprise à mi-temps, était un plus.

Pour se protéger d’éventuelles velléités vengeresses, il avait remis à son avocat une lettre à expédier en cas de mort violente. Steiner devait biper toutes les trente-six heures au cabinet de ce dernier. Si l’homme d’affaires ne se manifestait pas, l’envoi devait être immédiat, les flics recevaient la liste des suspects et les photos. — Un système très contraignant… avait relevé l’avocat qui n’était pas au courant du passe-temps de son client. — Indispensable ! rajouta Steiner, qui ne désespérait pas d’arriver un jour à surprendre son défenseur en fâcheuse posture.

Tous les clients de Steiner avaient été informés sérieusement de son système de défense, dès leur premier versement.

*   *
*


Du coffre, Tony sortit un sac plastique, un casque de motard et une batte de base-ball. Il tendit le casque à Yvan — puis se ravisa, Yvan étant attaché — avant de lui enfiler directement lui-même sur la tête.

Yvan comprit à l'instant la suite des événements, ce qui annula l’effet de surprise. Les flics avaient cogné sur la tête de Tony de la même façon, il le lui avait raconté lors du premier parloir.

Il se préparait à recevoir la batte sur la nuque, il fut surpris quand elle arriva dans le bas de ses reins, il tomba à genoux ; l’autre lui ôta le bâillon pour profiter de la plainte. Tony avait hurlé lui aussi — derrière les murs — voulait-il comparer les tonalités ? Ou, plus sûrement, appliquer basiquement le vieil adage concernant l’œil et la dent.


— Désolé mon vieux, j’ai un problème, ma vue a beaucoup baissée en prison, pas de profondeur de champ, rien d’intéressant à regarder. Note bien que c’est un peu de ta faute et ce qui t’arrive aujourd’hui est très logique. Oui, c’est de ta faute si je vois moins bien et il est normal que tu en pâtisses directement.

Yvan regardait le sol en pleurant doucement, il fixait une bouse sèche ; il concéda que son avenir s’était assombri à un point tel, qu’il pouvait envier celui de cette merde de vache, il ne savait pas aussi bien penser.

*   *


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 Toujours largement au-dessus, Steiner commençait à mieux distinguer ce qu’il pensait être deux baiseurs bucoliques, sans doute allaient-ils finir allongés et l’un des deux apercevrait le planeur… il mettait au point la netteté de l’objectif du canon, des suppositions. Il décida de reprendre un peu de hauteur.

*   *

Une certitude, Tony était exceptionnellement bavard ce jour-là, mais aussi très proche de l’incohérence.

— D’accord, ils m’ont tapé sur la gueule, c’est sûr, mais il est aussi certain que j’y vois moins clair, t’es OK ? demanda-t-il.

Il ne sortit pas un mot de la bouche d'Yvan, à qui était reproché d’être trop prolixe, en d’autres temps.

— Qu’est-ce que je vais faire maintenant ? C’est écrit, tu vas aller moucharder à la flicaille illico. Quand on commence, on peut plus s’arrêter, tu le sais bien ? Et ils vont me foutre au trou !

Yvan se défendit pitoyablement.

— Non, je ne dirai rien, je te le jure, je regrette, j’ai changé, j’ai compris…

Des mots qui ne firent qu’attiser la haine de Tony.

— Je n’ai plus confiance en toi ! Tu vas parler ! C’est bien là le problème. Ne t’inquiète pas, j’y ai réfléchi, j’ai envisagé tous les cas. Pour que tu ne balances plus, suffit de t’arracher la langue.

Il prit une pince multiprise dans le sac plastique et poussa Yvan en arrière, il se mit à califourchon sur lui. L’outil dans une main, il essayait d’immobiliser la tête de sa proie.
La lutte était trop inégale. L’un avait passé ses dix ans de haine à faire de la musculation pendant que le second se démolissait tous les jours dans les bars. Il ne disposait plus de l’usage de ses mains, zéro pour cent de chance de survie.

Ce ne fut pas une partie de plaisir d’avoir la langue. Brièvement relaté, le fort prit le dessus sur le faible. Il coinça une branche du diamètre adéquat, de molaire à molaire et, en appuyant un peu, il put dégager l’orifice. Suffisamment pour saisir la langue sans se faire mordre. Il tira avec l’outil sur cet appendice jusqu’à ce qu’il le sépare du reste du corps.

Il hurla aussi fort qu’Yvan, mais lui, de joie. Puis il replaça du ruban métallisé sur sa bouche, il en mit beaucoup, car il collait moins avec le sang mélangé, il en fit plusieurs tours de visage.

A ce moment-là, un peu tard donc, que Tony prit conscience de sa folie. Il voyait qu’il commettait un acte barbare, mais il ne pouvait plus aller en arrière, que faire ? Il sentait que ça lui faisait du bien, mais que sa vie n’avait plus de sens et, qu’il pourrait bien mourir après, c’était tout mélangé dans ses méninges. Vivre uniquement pour haïr, c’était pas humain, il le comprenait à ce moment.

— Tu ne peux plus parler maintenant, c’est terminé les confidences malsaines.

Yvan faisait non de la tête, il se disait que la punition avait été dure. Mais qu’elle était terminée et qu’il était encore vivant, pas beau, mais vivant. Et sur le coup, ça lui semblait satisfaisant. Sûr, il avait envoyé quantité de types en prison, il méritait de payer. Il était d’accord sur le fond. Il se figea quand il entendit les paroles de Tony.

— Merde, non tu peux plus parler, mais tu peux encore écrire mon nom, me refiler encore une fois. Je n’avais pas pensé à ça.

Il fallait qu’il improvise. Il retourna Yvan comme un sac, de façon à pouvoir lui sectionner les doigts, les uns après les autres, à l’aide de la pince. Puis, il fit un pansement à chaque main, à l’aide du sac plastique, qu’il déchira en deux et de l’adhésif.

— Afin d’arrêter l’hémorragie, glissa-t-il à l’oreille d’Yvan.

Celui-ci avait hurlé si fort que l’adhésif fermant sa bouche s’était décollé, laissant passer une giclée de sang noirâtre. Tony refit le bâillon plus solidement, Yvan ressemblait à un robot tel qu’on se les imaginait dans les années cinquante, deux fentes pour les yeux, seules ses oreilles étaient épargnées par l’adhésif. Tony s’éloigna un peu, il marchait dans l’herbe, il réfléchissait en se caressant le menton.

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Steiner sourit bêtement, une dispute, déjà ? Elle ne veut pas céder de suite, sans doute…

*   *
 
En revenant vers Yvan, Tony tira un canif de sa poche, quand il fut tout près, d’un mouvement clair et précis, il lui creva les yeux, comme s’il s’était entraîné durant dix ans.

— Sorry mec, fallait pas non plus que tu puisses me donner en reconnaissant ma photo au fichier central, et j’y ai pensé, tardivement ; mais c’est dur quand il faut penser à tout et, qu’on est seul à le faire. Mais là, je crois que tu ne pourras plus jamais baver, vraiment je crois que j’ai pensé à tout, et toi, qu’est-ce que t’en dis, tu m’entends Yvan ?

Le visage d’Yvan avait l’apparence de la viande fraîchement hachée, bien saignante, ce qui ne l’empêcha pas d’émettre un faible murmure.

— …

— Sûr, tu m’y fais penser, j’allais oublier, commettre une bavure en quelque sorte, si tu grognes c’est que tu m’entends encore, c’est là l’erreur, l’oubli. Si tu entends, suffit que les flics te récitent les noms de tous les types du fichier, et tu opineras quand tu entendras mon nom, parce que tu es une putain de balance de merde ! Et que tu ne pourras pas te retenir.

Il tourna sur lui-même à la recherche d’un détail qu’il aurait omis, il cherchait partout avec soin. Ne se rappelant plus ce qu’il cherchait, il prit la parole.

— Que dois-je faire maintenant ? Je ne peux pas compter sur toi, j’aurais dû y penser, j’avais le temps, mais ça a dû me ramollir le cerveau. Je te coupe les oreilles, oui, non, peut-être ? Même si je les coupe, ça ne rend pas sourd, faut crever les tympans dans ce cas. Comment vais-je te crever les tympans, hein ?


Yvan avait perdu connaissance, il revint à lui juste pour apercevoir l’orifice du canon du 38 Spécial que Tony remuait à deux centimètres de sa tempe. Juste pour entendre le son délicat du percuteur qui se détendait, moment rare et furtif, il annonçait l’arrivée imminente de la balle, elle perfora Yvan d’une oreille à l’autre.

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Steiner perçut le bruit qui se répercutait dans les montagnes. Un chasseur, pensa-t-il ? Il regarda le couple, ce qu’il supposait être un homme, tournait autour de la femme, assise et adossée à un tronc, ils devaient parler, ça commençait à faire long.

*   *


Tony vida le chargeur en pointant son arme vers le ciel, il restait alors deux balles qui reprirent leur liberté. Il fit le ménage autour du corps d’Yvan, récupéra ses accessoires, puis monta dans sa bagnole et se tira, repu.

La première balle se ficha dans la colonne vertébrale du pilote, le rendant instantanément tétraplégique ; la deuxième explosa son portable. Le planeur incontrôlé s’écrasa un peu plus loin à flanc de montagne. Les secours arrivèrent avec la Gendarmerie trente-sept heures plus tard, sans que Steiner ait pu biper à son avocat.

La lettre, qu’il lui avait confiée, arrivera à la police le lendemain de son sauvetage. Il sera condamné à dix ans de détention pour extorsion de fonds et, restera dans un fauteuil pour la vie.


FIN