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jeudi, 30 novembre 2006

LA GARDE À VUE [Nouvelle 11 - Part 03]

Ils lui tirent des baffes chacun à leur tour, faut savoir s'économiser, connaître ses limites, le défilé va durer deux heures, ils se relaient. Ses mains attachées dans le dos ne lui servent à rien quand il perd l'équilibre sous les coups, chaque baffe le déporte contre le mur, chaque fois ils le traitent d'enculé. Il glisse au sol, on le relève par les cheveux.
Il y en a un, plus petit que les autres, qui s'acharne à la tâche, ses cheveux sont bouclés, d'un blond tirant sur le blanc, il proclame que Martin a un petit sexe, il se marre, les autres aussi, il porte des lunettes. Voudrait-il que Martin ait une érection ? D'où vient cette haine ?

Enfin, ils font une pause. Jusque-là, ils ne lui ont demandé qu'une chose, où a-t-il caché la drogue qu'il devait donner au dénommé Yves ? Il leur dit la vérité, il n'a rien car il comptait demander à Yves de le dépanner, donc ils remettent ça. C'est sans fin. Ce sont des sportifs, le seul qui fume n’a pas le temps de terminer sa clope, ils se remettent déjà au boulot. Fin de la pause.

Ils ordonnent à l’enculé de se rhabiller, il s'exécute, ils lui repassent les menottes dans le dos et le laissent pieds nus. Il ne doit toujours pas s'appuyer contre le mur, c’est entendu.
Ils se rabattent sur la Volvo, ils éventrent le siège conducteur, arrachent les protections de portes, démontent la banquette arrière et brisent la tablette située aussi à l’arrière. Ça les rend fou furieux de ne rien trouver. Toutes les excuses sont bonnes pour le taper sur la gueule au passage, tout en tournant autour de sa voiture, chaque pièce qu'ils démontent sans rien trouver dessous, ils lui en tirent une.

— Enculé, où c'est que tu l’as cachée ? Tu vas nous le dire, on sait que tu en as... T’as été balancé ! éclate un des tireurs de baffes.

Et patatras, le petit, celui qui portent des lunettes, a une révélation :

— Tu l'as avalée enculé ! Oh les mecs, regardez les traces blanches autour de la bouche, visez ça il l'a avalée quand on le regardait pas !

Martin explique qu’avec les mains attachées dans le dos il lui est difficile d’avaler quoique ce soit. Un grand coup dans le ventre, pour changer, vient ponctuer sa réflexion pourtant empreinte de bon sens.

Les baffes se remettent à pleuvoir. Malgré ses explications, ils ne le croient pas. Il est mal barré, chaque fois qu'il relate la réalité, elle leur déplaît. Elle n’est pas conforme à leur attente.

Ils le haïssent. Ils comptaient faire un flag, arrêter un gros revendeur, avec le fric, le client et la marchandise, et ils n'ont rien de tout ça. C'est du boulot de monter une opération comme celle-là. Il faut demander au procureur, en général il dit oui tout de suite par téléphone. On fait monter l’adrénaline des heures auparavant, on carbure à fond. Le combat du Bien contre le mal. Et puis on espère qu'on va tomber sur le coup, celui qui fait passer sur le journal, mieux, aux régionales de FR3 et monter en grade.

Ils ne trouvent rien dans la voiture sinon un autre comprimé du même genre que celui qui lui a laissé la trace blanche. Ils sont déçus. L'auto est en pièces, la fouille se termine.

Tous ensemble, entourant Martin, ils sortent du garage. Il se demande s'ils vont changer de tactique à son égard. Ils le conduisent dans un bureau. Il doit rester debout, les mains attachées dans le dos, reliées à un radiateur. Le manque continue à faire son effet, il transpire, grelotte, des douleurs…

Dans cette pièce, restent avec lui, le blond à lunettes et un comparse beaucoup plus grand et athlétique. Il y a un bureau qui supporte une machine à taper. Ils prennent sa première déposition, il répète tout ce qu'il a déjà dit jusque-là, que son fournisseur le contacte par cabines téléphoniques interposées. Il dépose un numéro de téléphone sous l'essuie-glace de la Volvo et l’heure à laquelle Martin doit appeler, après ils se fixent un rendez-vous. Il ne connaît pas son nom.

Il dit qu’il n'est pas un  gros dealer, qu'il travaille, que sa femme travaille, et qu'il ne s'est pas enrichi, au contraire. Et que, s'il ne se défonçait pas, il ne vendrait pas. Il peut raconter ce qu'il veut, ils ne le croient pas.

Ils lui demandent combien il vend tous les jours. Ils lui disent qu’un type qu'il sert a été pris devant une école en train de vendre sa saloperie à des enfants.

Il précise qu'il ne vend pas tous les jours. Qu'il partage en quatre les trois grammes que lui livre son fournisseur, et qu'il les répartit entre trois adultes de son âge. Et combien il fait de bénéfice, il n'en fait pas puisqu'il consomme.

Ils l’accusent d’être un marchand de mort. Il demande le nom du type piqué devant l’école. Ils lui disent que c’est Yves, mais il ne sera même pas cité au tribunal, juste une balance, c’est une histoire bidon pour le déstabiliser.

Ils font des calculs, ils veulent qu'il précise combien il vend journellement, multiplier par trente pour obtenir la somme mensuelle. C’est le top pour leur rapport, ils veulent établir combien il gagne de fric, combien il vend de doses par jour. Martin coopère, mais il ne peut inventer juste pour leur faciliter la tâche.


Peut-être, c'est comme dans les films. Martin a entendu que les scénaristes vont sur le terrain voir comment va la réalité, les acteurs le font aussi pour s'imbiber de l'ambiance. Alors sans doute, il y a un gentil qui va faire son entrée, lui donner une clope, un verre d'eau et discuter gentiment. Dans les films et séries il y a toujours le méchant qui hurle, qui frappe et puis il sort, laissant la place à un plus doux, c'est des méthodes psychologiques. Mais dans son cas, il n'y a que des méchants.

Donc ça continue, dès qu'il a la faiblesse de s'appuyer contre le radiateur, le grand cerbère se met à hurler sur lui, comme s'il désirait que ses mots s'écrasent sur sa figure en faisant des taches.

— Faut pas t'appuyer salaud d'enculé, t'es sourd ou quoi ?

Et encore deux baffes. Le petit blond à lunettes, qui était sorti, revient trop vite au goût de Martin, il a ramené deux bottins qu'il pose sur le bureau.
— Bon maintenant on va rigoler un peu ! qu'il décide.

(à suivre) 

mardi, 28 novembre 2006

LA GARDE À VUE [Nouvelle 11 - Part 02]

[Nouvelle 11 - Part 02]

Deux voitures ont surgi, elles bloquent la sienne, une en épi par devant et la seconde à l’arrière. Une dizaine de types entourent la Volvo, ils crient, il ne comprend rien à ce qu’ils disent, l'autoradio est à fond, les vitres sont remontées. Il a peur, il baisse du coude le bouton qui condamne l'ouverture de la porte.

Un des mecs sort un calibre et lui colle le canon sur la vitre à hauteur de sa tempe. Une balle est là, à quelques centimètres de son cerveau, il saisit l’urgence, il ouvre, on l’éjecte, il ne touche plus le sol, la trouille le pétrifie.

Il comprend mieux quand l'un des types passe un brassard rouge autour du bras, il s'agit de la Police.

Ça le soulage un peu de le constater. Niaisement, il ne se considère pas comme un délinquant, il n’a jamais eu de contact violent avec les forces de l'ordre. En même temps, il pense qu'il doit y avoir une erreur, un commando surentraîné, surexcité, surmotivé, rien que pour lui, petit toxico, un pas grand-chose dans la chaîne de la délinquance. Il n’a pas tort, il y a bien une erreur, c'est lui.

Martin attendait inconsciemment cet instant, il sentait qu’un jour ou l’autre il aurait des comptes à rendre, il attendait aussi ce moment, comme un ultime secours, le moyen de s’en sortir. On l’aiderait, puisque la société le considérait comme un malade, il allait redevenir normal. Quel con.


Quelques jours auparavant, il s'était présenté à une association d’aides aux toxicos. Un docteur généraliste et un psy, très élégamment vêtus, l'avaient reçu dans de jolis bureaux meublés design avec de belles plantes d’intérieur.
En attente, il leur avait confié ses problèmes de dépendance, il était reparti avec une ordonnance, de l’Efferalgan pour les douleurs et des conseils de sevrage à la dure. Combien de toxicos étaient-ils ressortis amers de cet endroit ? À l’époque, les produits de substitution n’étaient pas l’option choisie par les gouvernants. Ils étaient des adeptes de la méthode forte, la prison.

Il s'était retrouvé bien seul, en détestant ces deux-là qui devaient avoir le sentiment du travail bien fait dans leurs jolis costumes, dans leurs locaux subventionnés par diverses administrations. Sans doute des hommes félicités pour leur travail et reconnus par la bonne société.
Après tout, ils ne se droguaient pas eux. Ce n’étaient pas de leur faute si des déchets ne savaient pas régler leurs problèmes autrement qu’en se défonçant. Ils essayaient de bien faire et lui il était si peu reconnaissant.


On l'arrache du siège, on le couche au sol. Un genou tient sa tête plaquée sur le bitume qui s’imprime en relief sur sa joue. Quatre mains lui retournent les siennes dans le dos pour lui passer les menottes. Ils le relèvent pour le placer à plat ventre sur le capot de sa voiture, pour la fouille. Ils sont très excités, ils vocifèrent dans ses oreilles comme s'il était l'ennemi public numéro Un et sourd de surcroît.

Hurler ainsi a un effet psychologique sur le récepteur. Ça réveille une sensation de terreur chez l’individu, datant d’une période de son enfance, s’il a été élevé par un adulte violent, éduqué par des instituteurs pervers ou martyrisé par une quelconque autorité. Cela doit s’apprendre, c'est pensé, ça fait partie de la formation. Ils ne lui disent pas ce qu’ils lui reprochent mais ils hurlent, faut qu’il obéissent, il est à eux.

À partir de là, ils s’autorisent à le rebaptiser, son nouveau nom est : l’enculé !. Plus un qui ne s'adresse à lui sans cette entrée en matière. Un des leurs prend sa place au volant de la Volvo et lui la sienne dans l’un des deux breaks bleu marine. Le trio traverse la ville, pour rejoindre le QG, toutes sirènes dehors comme s’il y avait le feu, comme s’ils étaient pressés d’accomplir leur tâche.



Martin souffre de l’épaule : un arrachement osseux, lui précisera plus tard le médecin de l'hôpital.

— Oui c'est lui, il s'est fait ça tout seul en se rebellant, il voulait s'enfuir ! mentira une armoire à glace qui maintien l’ordre, au moment de remplir un document administratif.


Les feux tricolores ne les arrêtent pas, les autres autos s’écartent au son du pin-pon, la traversée de la ville se passe comme dans un film projeté en accéléré. Deux ou trois minutes pour un trajet effectué en temps normal en quinze. Il profite mal de ces derniers moments avant chambardement. Il ne dit pas un mot, il est stupéfait.
Eux savaient ce qui allait arriver, mais lui, il découvre ce scénario sur lequel il n’a aucune prise, ses co-passagers sont satisfaits. Il regarde les piétons, d'autres qui attendent le bus et qui n'ont pas, comme lui, un gros nuage noir menaçant d'éclater au-dessus de leur tête. Martin a oublié son état de manque. Les deux breaks s’engouffrent sous un porche qui donne dans la grande cour intérieure de la caserne, un planton en uniforme salue la mission au passage. Ceux qui l’ont arrêté sont tous en civil, sauf un à moustache noire fournie, mais ici il n’y a que des types en uniforme bleu marine.
L’endroit est grand comme un terrain de foot pentagonal, il y a d’autres voitures bleu marine, il y a aussi des voitures civiles. Sur trois côtés et sur trois étages, les appartements des familles de ses hôtes offrent leurs balcons aux rayons du soleil. Le quatrième est réservé aux bureaux.
Une femme de militaire taille ses géraniums, elle jette un coup d’œil rapide sur les deux voitures puis disparaît derrière ses rideaux.

Les huit portières claquent à tour de rôle, ils l'emmènent, surtout pas avec ménagement, vers le cinquième côté où trois grandes portes fermées par de grands rideaux de fer sont à l'ombre à cet instant de l'après-midi. Un des rideaux est relevé permettant le passage de sa Volvo qui vient d’arriver, de Martin et d'une dizaine d'agents, puis il est rabaissé. C’est un garage, dix mètres sur dix de surface, quatre de hauteur. Ils rigolent entre eux, de la vie, de lui et de tout le reste. Ils parlent de leurs enfants, de leurs femmes, la vie est belle.

Ils le libèrent une minute des menottes afin qu'il se mette à poil, pour le fouiller. Il est nu, les mains menottées dans le dos, en face de dix types, il doit prouver que son anus n'abrite rien de prohibé.

À l’aide d’un couteau, un brigadier démonte les semelles de ses sandales, pour vérifier s'il n’y a pas caché de la drogue. Martin s'imagine livrer ses sandales à un client, et devant repartir avec celles de l’autre qui contiendraient l'argent correspondant, ça ne le fait pas rire.

Il est debout à dix centimètres du mur, mais il ne faut pas qu'il s'y repose sinon il prend une mandale, une grosse, une énorme. Il est arrivé jusqu’à quarante ans sans prendre de baffe, au premier sens du mot.
Et des baffes comme celles-là, il faut s'entraîner pour les balancer, il faut prendre aussi un certain plaisir à les balancer. On a dû leur dire beaucoup de mal sur lui, ils ont l’air de lui en vouloir.
 Chaque fois sa tête explose, de petits points blancs apparais sent, scintillent et s'en vont, remplacés par d'autres. Peu de personnes le reconnaîtront sur la photo donnée au journal le lendemain, il a enflé. Sa photo, son nom dessous et un article, le tout fourni par la Brigade. Pas un mot pour essayer de défendre avant de statuer. Enfin, on va lire son nom et, avec cet article, ça ne sera plus la peine de le juger, livré en pâture. Il ne sait pas encore ou tout cela va le mener, en tout cas pour son job, c’est bien fini et pour sa vie, il verra plus tard comme elle a été transformée. Il est drogué, il faut qu’il paye, il va payer.

 

(à suivre)

samedi, 25 novembre 2006

LA GARDE À VUE [Nouvelle 11 - Part 01]


C’est un mercredi, un mercredi 13 des années 90. Ils viennent d'emménager et Martin a quelques travaux à faire dans la maison, du genre poser : des étagères, des tringles à rideaux, des crochets... Cécile, sa compagne, est institutrice. Ils ont un garçon de 4 ans, Léo.

Martin effectue depuis quelques jours des démarches administratives, il veut se mettre à son compte comme formateur. Il donne déjà des cours d'informatique – comme salarié — pour un centre de formation, la rentrée est dans deux jours. Il semble enfin avoir trouvé sa place dans ce grand troupeau dont il avait la sale impression d’être exclu. Leurs salaires permettent de louer ce rez-de-chaussée de villa dans un quartier semi-résidentiel. C'est une belle journée, du soleil partout, un succédané de La petite maison dans la prairie.

Mais le décor, son corps s’en fout, il est parcouru de frissons, ses articulations le font souffrir, il a froid puis chaud et il sue, il a encore plus froid alors que des promeneurs en short passent devant ses fenêtres, dans la rue, ils discutent en riant.
Ça s’appelle le manque. Les utilisateurs de stupéfiants connaissent et redoutent tous cet état. Martin se dope. Il n'y a pas grand monde au courant, juste les quelques avec qui il partage cette particularité. Il ne sait plus vraiment rire.

Il ne cherche pas le flash qui laisse sur le cul, non, juste être bien, effacer le malaise. Dans le temps, il pensait gérer, maintenant il a compris à quel point le produit l’a manipulé. Sa compagne ne se rend pas compte qu'elle vit avec un toxico. Il la trompe. Il voudrait lui en parler, elle l'aiderait, mais le courage lui manque, comme un gosse, il remet toujours. En attendant il snife dans les chiottes, en cachette, jamais il ne pique du nez, mais il n'est pas particulièrement fier de sa personne.

Ce matin, Cécile est sortie faire des courses, accompagnée de Léo. Vers onze heures, Yves — l'un de ceux avec qui il partage sa particularité — téléphone, il demande à être dépanné, ce qui est clair dans leur jargon, il cherche de la dope. Martin reste vague, il ne veut pas s'étaler, il se méfie des écoutes. Ils se fixent rendez-vous pour le début d'après-midi. Martin devant se rendre à la banque, afin de déposer des papiers pour une demande de prêt, le lieu du rencard sera fixé sur son itinéraire.

Martin lui apprendra alors qu'il n'a plus rien depuis la veille et qu'il compte sur lui pour ne pas être malade prochainement. C’est comme ça dans ce milieu, celui qui vend un jour devient client de son client quand son plan est tari.

Il est rongé par ses contradictions, il ne peut continuer à mentir, Cécile ne le mérite pas, et puis il y a Léo qui pousse sur ce mauvais terreau ; il désirait être un bon père, ne pas reproduire, c’est raté. Il ne s'aime pas, il n’aime pas cette double vie, déchirée par une ligne blanche ; d'un côté l'habit du citoyen lambda, de l'autre celui du drogué revendeur, carnaval intime si peu reluisant. Et il n'est bien nulle part. Il n'est satisfait momentanément, que lorsqu'il l’a reniflé, cette ligne.

Comment réagira-t'elle ? Bien sûr, elle ne va pas apprécier, il lui ment depuis des mois. Bien, mais après cette première réaction, naturelle, elle va l'aider, certain quand il y réfléchira, un peu trop tard. Il remet, lâche et toxico, ça va si bien ensemble. Peur de la réalité, il pense à sa mère méditerranéenne quand, enfant, elle lui chantait : Aujourd'hui peut-être, peut-être demain...

A priori, Martin a tout pour être bien, une femme, un enfant, un boulot qui lui plaît, un joli cadre de vie, et il nie l'évidence, il pourrit la situation. Il a  ses raisons, il y a un truc qui cloche dans son passé.

Une sale journée s’annonce, il ne tiendra pas longtemps, son dealer l'a oublié, ça n'est pas grave pour lui. Deux jours de plus ou de moins, pour encaisser ce n'est rien, de toute façon, il encaissera, le client ne partira pas, il a trop besoin de lui.

Deux jours de manque, c'est un tas de minutes à compter ; c'est aussi un beau paquet d'idées fixes, bien noires, qui se réveillent, patientes elles attendent toujours qu'on règle leur compte. Après le repas, il réunit les documents dont il a besoin pour la banque, puis il embrasse Cécile. Léo s'amuse avec le fils du voisin, il ne s'aperçoit pas du départ de son père. À quoi bon le déranger dans ses jeux, Martin sera de retour dans une heure ou deux. L'enfant ne verra plus son père durant un an, sans explication qu’il puisse comprendre.

En montant dans sa Volvo blanche, il constate qu'il a aux pieds de vieilles sandales d'été, mais il a la paresse de remonter en changer, après tout il ne doit sortir de l'auto que pour pénétrer et ressortir de la banque, elles suffiront pour ces quelques pas. Dans le vide-poche, il y a des pastilles facilitant la digestion, il en glisse une dans la bouche. Elle va laisser une trace blanche aux commissures des lèvres, une trace qui aura une conséquence disproportionnée.

Il actionne la clef de contact, il klaxonne en passant devant la maison. La journée est ensoleillée, les couleurs de l’automne commencent à grignoter celles de l’été, il y a des tourterelles un peu partout, dans les arbres, sur la route, les toits et les fils électriques. Elles décollent et se reposent aussitôt.

Cinq minutes plus tard, il est à l'endroit convenu avec Yves, tout est désert, anormalement désert. Une large avenue bordée de villas avec jardin. Il se gare près du trottoir pour ne pas gêner la circulation, il coupe le moteur.

Tout se passe très vite, en deux secondes l'endroit est surpeuplé, c’est à cet instant que sa vie bascule.

(à suivre) 

mercredi, 08 novembre 2006

LE CHIEN [Nouvelle n°10 - FIN]

TOUTES MES NOUVELLES  sont là!

(suite & fin)

L’angle de vision de Lucien ne lui permettait pas d’apercevoir l’occupant de l’attelage, il ne voyait que la face avant du tiroir-rangement. Par contre, il se sentait de plus en plus lourd, comme écrasé par les infiniment petites, mais très nombreuses particules d’air qui l’entourait. Finalement, le meuble passa devant le fauteuil où était affalé le livreur, il put voir le chien.

medium_chien3.1.2.jpg Lucien avait déjà vu des statues de chien, peintes de couleurs vives, enduites d’un vernis brillant et avec un trou au milieu du crâne, pour y déposer les parapluies. Il en avait déjà vu chez des clients, dans des bistrots, mais jamais de ce genre, tout en plâtre, avec un tube en plastique transparent, d’un diamètre de quinze millimètres, qui sortait de la bouche et pendait dans le vide, sur vingt centimètres environ.

Le plâtre recouvrait l’animal des oreilles aux pattes. Il était scellé à la base du compartiment — duquel avaient été ôtées les planches des côtés. Il épousait maladroitement le corps du chien, que Lucien devinait vivant, par endroits l’enduit semblait avoir été étalé grossièrement à la truelle et à la main.

Il y avait deux trous à la hauteur des yeux et… deux yeux derrière. Deux barres en acier chromé de huit millimètres de diamètre traversaient la gueule de l’animal de part en part ; sans doute destinées à ressouder quelques éléments osseux au niveau de la mâchoire ou de la base du crâne.

La fille avait arrêté l’attelage devant Lucien, elle s’accroupit afin d’extraire un tiroir placé sous la base du socle, il contenait les déchets organiques que la bête se payait encore le luxe de léguer à la communauté. Ils furent transvidés dans un sac en plastique qui lui-même rejoint la poubelle qui était sortie du mur à l’appel de son nom, il fallait crier « Poubelle! » et elle sortait de sa planque.

— Mais, c’est quoi ? demanda Lucien, qui, pris sur le fait par la stupeur — stupéfait, en un seul mot — ne put prononcer une phrase plus élaborée.

La fille lui expliqua que c’était une poubelle inventée par son père, elle reconnaissait exclusivement leurs trois voix. Il y avait un micro réglé sur leurs fréquences vocales qui déclenchait un électroaimant… Mais, Lucien lui fit savoir qu’il s’interrogeait plutôt sur la chose dans la boîte, là, posée sur des roulettes.

— Lui, mais c’est notre chien, bien sûr, enfin ce qu’il en reste.

Le père prit le relais.
— Ce chien est vieux, il est arrivé lorsque notre fille avait six ans, c’est pour dire qu’il
fait vraiment partie de la famille... on ne peut pas le laisser tomber, c’est comme un enfant : on ne peut pas abandonner un enfant, sous peine d’apparaître comme un monstre. Il est le quatrième élément, le quart de la totalité ; bien sûr qu’il est encore vivant dans sa coquille, sinon il n’y aurait rien dans le tiroir inférieur, ça vous économise une question.

Lucien tenta une plaisanterie, il demanda ce qui avait poussé cette bête à tenter de mettre fin à ces jours ; mais c’était lourd, la bouche du type prit la forme d’un Ô, l’affaire faisait encore mal, c’était visible, palpable, indéniable.

La mère rompit, à coups de mots, le silence qui essayait de s’installer après cette malheureuse tentative, elle raconta une histoire, celle de la famille et du chien, simplement.

Il était un jour une famille qui s’était privée de beaucoup de choses, de tout ce qui n’était pas primordial. Une fois que l’argent alloué à la nourriture, à un sobre habillement et à l’entretien de l’appartement, était dépensé, plus rien ne sortait de leur compte.
Le solde était déposé, toutes les fins de mois, sur leur carnet commun de Caisse d’Épargne. Ils avaient fait l’impasse sur les sorties, les petits cadeaux et l’achat d’une automobile, entre autres.
Ils étaient quatre, les parents, la fille et le chien, à vivre dans une seule pièce en plein centre de Paris, avec un but ! Acheter une maison de campagne, quelque chose de simple, même un truc à retaper.
Ils avaient programmé leur future retraite, six mois à la ville et six à la campagne, moins quatre jours entre les deux, dans le train. Alors, durant vingt ans, tous les mois : dépôt à la Caisse d’Épargne, ils en virent défiler des employés.

Au printemps dernier, trois mois après le départ en retraite du mari, ils prirent enfin contact avec des agences immobilières de Corrèze. Ils reçurent par courrier une vingtaine de propositions qui correspondaient à leur demande ; ils en choisirent trois sur photo.
Le rêve s’accomplissait, toutes ces privations avaient donc eu un sens, ils étaient tout excités de le vérifier. Secrétant ainsi des doses supplémentaires d’adrénaline, qui les maintinrent euphoriques durant la semaine qui précéda le week-end de fin juin où ils prirent le train.

Le carnet d’épargne enfoui dans le sac de madame et le printemps blotti dans le cœur, trois gens heureux montèrent dans le TGV, Gare de Lyon. Ils se faisaient un point d’honneur à tout régler en liquide, tout au comptant, on ne faisait pas de dette dans cette famille.

C’est sur le parking d’une grande surface, le lendemain, que le rêve dégénéra en cauchemar, que tout se figea pour la famille. Un retour à la case départ, sans les sous.

Après avoir visité la ferme à restaurer, qu’ils avaient adorée, dans la matinée, ils déjeunèrent dans une cafétéria. C’est là, devant cette enseigne sans noblesse, juste après le repas, au moment de reprendre un taxi qui devait les ramener à la gare, que la tragédie se produisit.
Un camion de livraison, conduite par des gens en état d’ébriété, avait renversé le chien, ne s’arrêtant même pas et se permettant, en passant à leur hauteur, d’émettre des gestes et des paroles obscènes.

— On a appelé une ambulance, car on ne savait par quel bout ramasser notre bête, tellement elle était disséminée. On l’a accompagné vers une clinique vétérinaire de luxe, elle a été opérée à cœur ouvert, quelques greffes plus tard, elle était sauvée. Elle vivrait mais complètement paralysée. C’était un dimanche, fallait trouver des donneurs, deux chirurgiens et leurs assistants ; sept d’heures d’opération et pas d’assurance. »
À la sortie, les économies destinées à la ferme s’étaient échouées ailleurs que prévu.

— Tout en liquide ? Questionna, éberluée, la secrétaire médicale de la clinique.

— On va pas vous donner nos carnets d’épargne, non ? Dit amèrement le propriétaire de l’animal, qui avait fait un détour à la Caisse d’Épargne avant d’arriver devant elle.

medium_chien-Plan.jpg Le chien leur fut rendu trois mois plus tard, livré dans ce compartiment dont les dimensions et le plan avaient été transmis par le père en temps voulu, il trouva sa place entre les deux fenêtres. Le prix de sa livraison, par transport spécial, les obligea à se nourrir exclusivement de pâtes durant un bon mois.

La fille était toujours devant le livreur, à le regarder fixement. Subtilement, elle avait orienté le meuble du chien de telle façon que l’animal puisse voir l’homme.

Dans ce contexte, la blague de Lucien — sur l’état présumé suicidaire du chien — passa aussi bien qu’un grain de riz dans le goulot d’un sablier.

Mais, à cet instant, c’était son propre état qui monopolisait son attention, il se sentait rétrécir. À moins que ce ne soit le fauteuil qui se soit mis à grandir autour de lui, aucune des deux suppositions n’était de nature à le rassurer. Quoique les têtes de ces gens avaient aussi tendance à gonfler, elles étaient devenues énormes, ce qu’il n’avait pas remarqué à son arrivée. Elles ressemblaient à des montgolfières avec de minuscules corps en guise de nacelle.

Les quatre fixaient le minuscule livreur avalé par le fauteuil. Même le chien le regardait, il grogna, voulut aboyer, effet néfaste assuré sur les mâchoires pas encore ressoudées. Son cri de douleur jaillit du tube transparent qui reliait l’estomac au monde extérieur — pourvoyeur de nourriture, il se tendit en ondulant, porté par le souffle canin, puis le silence revint et, le tube reprit sa position de repos. C’était le même son qu’entendu par lui et par deux fois auparavant.

—Le café, putain de café, qu’avez-vous mis dans ma tasse ? Lucien voulait hurler, mais il entendait ses propres paroles comme un murmure.

Il entendit la femme qui lui demandait s’il ne voulait pas reprendre un peu de cet excellent café, mais il ne pouvait lui répondre, plus la force de remuer ses lèvres, longtemps qu’il aurait dû partir.

Il savait qu’il ne pourrait plus jamais s'absenter de cet appartement, sans produire une excuse valable — de l’ordre du certificat de décès, mais il ne savait pas pourquoi, pourquoi lui, pourquoi eux, pourquoi le chien et, ça tournaient comme sur un manège, les montgolfières étaient déjà hautes dans le ciel.

Il n’arrivait plus à soulever les paupières, mais pour entendre il n’avait aucun effort à produire, rien à ouvrir, le père disait que ces somnifères étaient amers, mais puissants, amers, mais puissants.

La mère disait que justice était faite, était faite ; que ce salaud d’alcoolique allait payer, allait payer ; qu’il allait rejoindre son immonde collègue Serge... « Serge est ici, chouette ! » ; et que dorénavant ils n’écraseraient plus personne avec leurs nouvelles petites roues.

Puis Lucien rejoint les bras de Morphée, qui le bercèrent et l’endormirent promptement.


Quand il reprit conscience, il lui sembla qu’il était là depuis une éternité, mais il se trompait, l’éternité commençait maintenant pour lui. Il avait les yeux ouverts, mais il faisait sombre, un truc en plastique obstruait sa bouche, il voulut crier, mais ses mâchoires avaient l’air soudées entre elles, seul un sourd gémissement sortit de lui. Tout son corps était douloureux.

Alors, la lumière fut, une porte s’ouvrit, derrière il reconnut la fille des gens à qui il avait livré un petit frigo, mais il ne se rappelait plus exactement à quelle époque. Les effets de la morphine à grosse dose étaient étonnants. Il trouva qu’elle avait beaucoup grandi et qu’à son âge, ce n’était pas habituel. « Elle a grandi, elle avait une tête énorme la fois dernière, mais un tout petit corps. » se disait Lucien, dont le cerveau réapprenait lentement à fonctionner.

Elle se pencha vers lui, la face décorée d’un grand sourire, elle tenait une bouteille d’apéritif à la main, elle semblait vraiment joyeuse. Elle prit le bout de tuyau en plastique qui pendait de la bouche de Lucien, plaça un petit entonnoir à l’extrémité, puis versa une rasade d’alcool. Elle lui dit que c’était l’heure de l’apéro, que c’était un jour de fête pour Lucien le livreur et, pour ses copains, qui attendaient impatiemment son réveil.

Elle appuya sur la baguette couleur saumon foncé, un deuxième caisson de la même grandeur se dégagea du mur, elle cria « Surprise ! ». Il y avait le torse d’un homme recouvert de plâtre, avec deux trous pour les yeux et un tuyau pour la bouche ; sur la poitrine plâtrée, une plaque minéralogique était fixée, celle du camion que conduisait Lucien quand il faisait équipe avec Serge en juin de l’an passé.

Ils avaient ravitaillé une succursale de province, ce jour-là. À 14 heures, ils avaient quitté le dépôt après avoir chargé à l'excès sur l’apéro et trop arrosé l’entrecôte-frites. ils avaient roulé sur un épagneul ; ce n’était pas la première fois pour eux, les risques du métier, des bavures en quelque sorte.


Elle servit la même rasade à Serge, elle tira sur le tiroir du chien placé entre les deux livreurs et elle souffla une croquette, qu’elle avait passée au mixer, dans la gueule du cabot dont les yeux pétillaient, montrant ainsi sa joie d’avoir un deuxième compagnon de jeu.

Avant de les rentrer pour la nuit dans leurs rangements, la mère vint s’entretenir avec Lucien, elle mit un miroir en face de lui afin qu’il constate ce qu’il avait déjà compris, ses larmes ne ramollissaient même pas le plâtre.

Elle donna des détails. Comment ils avaient donné à des connaissances la carte du Maroc pour qu’ils la postent de là-bas. Et, ça avait été si facile de l’attirer ici, un pourboire de 60 euro avait suffi. Les pourboires avaient été son point faible.

Elle lui raconta sa fierté d’avoir une fille aussi douée, même pas une année de chirurgie et elle savait déjà amputer à la perfection, et à la maison, grâce au papa bricoleur.

La police était passée poser quelques questions au sujet de la disparition d’un livreur. Tous trois avaient raconté la même histoire, un livreur avait bien livré un frigo, mais il était reparti très vite, d’ailleurs une femme, d’un mauvais genre, l’attendait sur le trottoir.

L’un des deux flics était plus curieux, il ne voulait pas laisser tomber, alors peut être qu’un jour, projetait la femme, Lucien, Serge et le chien auraient un nouveau compagnon.


FIN

vendredi, 03 novembre 2006

LE CHIEN [Nouvelle n°10 - Part 01]

Lucien avait les boules, fallait qu’il travaille ce samedi matin. Sale temps pour la grasse matinée qu’il s’était promis. Tout à fait imprévisible le vendredi soir à 20h30, heure à laquelle il s’était rendu chez des amis dans le dessein de fêter copieusement un anniversaire. La fête avait duré la nuit et il était rentré vers 6h30.

De retour chez lui, il n’avait pas pu résister à la tentation d’écouter le message confié à son répondeur, le voyant rouge clignotait ; il espérait des nouvelles de Serge, mais ce n’était que son patron qui l’avait appelé dans la soirée, après son départ. Suite à son écoute, il constata tristement qu’il ne lui restait que deux heures, pour prendre une douche, enfiler la salopette aux couleurs du magasin, avaler un bol de café noir et se rendre au local.

Il devait être huit heures trente quand il souleva le rideau de fer, le client attendait le paquet avant dix heures, c’était impératif et le mot du patron l’était aussi :


Livrer ce frigo avant dix heures,impérativement!
              Souhait du client et le client est roi,
                             il nous fait vivre!         

                       Merci, à lundi.                  



L’appareil était scotché sous le mot. Un frigo ridiculement petit, un modèle encastrable, tel qu’on en voit essentiellement dans les bureaux de patron ou dans les camping-cars.

Je gâche ma matinée pour un patron de merde qui aurait pu tout aussi bien repartir avec son achat, mais qui préfère emmerder l’ouvrier durant son jour de repos, résuma Lucien. Avant d’opter pour une négociation rapide avec ses convictions prolétariennes, à la vue des trois billets de 20 euros posés sur le bon de livraison.

***


Il avait 38 ans et faisait ce boulot depuis cinq ans. La vie n’étant qu’une succession ininterrompue de circonstances, l’une d’entre elles l’avait conduit dans cette direction, chauffeur livreur en électroménager ; les autres, il ne s’en souciait plus. Au départ, il comptait faire ce boulot durant quelques mois, puis la crise l’avait poussé à s’accrocher à son volant, le salaire était correct et le travail peu épuisant pour ses neurones, lui convenait tout à fait.

De plus, il avait eu de la chance avec ses deux premiers coéquipiers. Paul avait passé dix-huit mois à ces côtés, dans la cabine de ce camion jaune et vert appartenant à la grande chaîne de magasins de meubles et d’électroménager, bien implantée au niveau national.

C’était un spécialiste des grosses blagues bien épaisses, ils rigolaient tout en travaillant. Ils partageaient, le soir même, les pourboires de la journée : enfin, ce qui restait de l’apéro du midi. La division s’effectuait toujours sur le comptoir du bistrot le plus proche du dépôt. On peut dire que le patron du bar était au pourcentage aussi, avec ses additions.

Il fit équipe avec Serge, après la retraite anticipée de Paul pour cause de cirrhose. Cette nouvelle collaboration dura trois ans. Ils s’appréciaient comme collègue, les mêmes principes au sujet des pourboires les avaient soudés dès le début. Quand deux personnes doivent passer huit heures ensemble tous les jours de la semaine, il est primordial qu’elles s’entendent sur l’essentiel, et c’est ce qui se passait, ils buvaient leurs pourboires. Comme un couple, le sexe en moins, la confiance en plus, « une équipe du tonnerre », voilà comme ils se voyaient tous deux.

Aussi Lucien ne comprit pas que son ami disparaisse du jour au lendemain, ne recevant comme explication et seulement un mois plus tard, une simple carte postale de Tanger au Maroc ; quelques mots au verso annonçant un désir fulgurant de « découvrir l’Afrique ».

Un mois après cette séparation non désirée, il formait un débutant. Un intellectuel diplômé qui passait son temps à lire quand il ne prenait pas le volant et qui ne buvait pas d’alcool dans la journée. L’horreur pour Lucien qui déprimait en continu ; il pensait souvent à Serge, dont il avait collé la carte postale sur le tableau de bord et dont il espérait le retour tous les matins au réveil.

***


Il posa l’appareil sur le siège passager de la fourgonnette garée devant le dépôt, rabaissa le rideau et se mit au volant. Il sangla le frigo avec la ceinture de sécurité afin qu’un choc ou un freinage violent ne le projette à travers le pare-brise — ce qui aurait créé des complications supplémentaires dont il pouvait se passer. Il aimait bien son travail, il alluma une cigarette, monta le son de la radio et prit place dans la circulation.


Le métier de livreur électroménager possède au moins un aspect intéressant,  le bon accueil que vous réserve le client. Un homme porte un objet lourd et volumineux à votre place, on l’attend avec impatience et, joie, il en explique le fonctionnement.

Quel autre métier permet-il pareil comportement chez des gens qui d’ordinaire ne vous regarderaient même pas, peut-être docteur ? Mais, faut étudier plus longtemps.

Certains clients offrent à boire, à manger, vous racontent leur vie, la vivent devant vous. Tous sont avides des éclaircissements que vous leur donnez sur l’utilisation du matériel livré. Non, Lucien ne connaissait pas d’autre boulot permettant ces manifestations de sympathie et il le faisait savoir dès qu’il en avait l’occasion.

Une journée de livraison ne ressemblant jamais à celle de la veille, Lucien avait toujours matière à faire rire en compagnie et il n’était pas lié par le secret professionnel.
Il citait souvent ce couple à l’apparence fortunée à qui il avait livré un grand écran, l’homme en robe de chambre avait renversé son verre de Bourbon sur la tête de sa femme afin de la dessaouler ; pour se venger, elle lui avait asséné un coup de cendrier sur le crâne, Lucien était avec Serge ce jour-là et ils avaient dû appeler les pompiers afin qu’ils soignent le blessé.
 
Dans un autre genre, ils avaient livré un congélateur à une famille qui semblait sortir d’Affreux, sales et méchants. La mère de famille qui les avait reçus se laissait aller, comme on dit, ses cheveux étaient si gras qu’ils semblaient tous vouloir n’en faire qu’un.
Elle les avait guidés dans la cuisine, dans le coin où elle désirait installer l’appareil. Sur la table en formica, sous les mouches, il y avait des kilos de viande fraîche empilés les uns sur les autres. Les morceaux étaient variés, des abats, du filet et d’autres, du sang s’en écoulait lentement et rejoignait le sol carrelé par les quatre pieds.
Elle expliqua que son mari travaillait depuis une semaine à l’abattoir et qu’il rentrait du boulot avec des morceaux d’animaux, le frigo en était rempli. Cinq ou six gamins débraillés se déplaçaient dans ce décor et Lucien avait été tout heureux, au moment de quitter l’endroit, de ne pas être né dans une telle misère.

***


Ce n’était pas le même type de quartier où il se rendait ce samedi, 60 euros ! Un tel pourliche pour une si petite course le prouvait. Il était neuf heures trente quand il coupa le moteur. L’immeuble était cossu, la cage d’escalier sentait la cire, propre, mais pas trop luxueux.

L’ascenseur était une véritable antiquité, entourée d’une grille comme pour le protéger du vol. Il stoppa au troisième. Le mini-frigo sous le bras, Lucien tendit l’index vers le bouton cuivré de la sonnette sous laquelle le nom du client apparaissait. La porte s’ouvrit lorsque l’espace entre le bouton et son doigt avoisina les cinq millimètres. Visiblement, il était attendu, avec une impatience certaine.

« On vous attendait ! » dit l’homme qui trois secondes plus tôt avait l’œil collé sur celui de sa porte. Il n’était pas très grand, un peu rond, la cinquantaine, il avait le cheveu rare et une moustache fine comme un sourcil, il laissa le passage à Lucien et repoussa la porte derrière lui.

L’appartement était constitué d’une minuscule entrée et d’une pièce de cinquante mètres carré de surface. Aucune porte n’apparaissait sur les autres cloisons, seulement deux fenêtres donnant sur le boulevard. Une table basse, un divan et deux fauteuils essayaient de remplir l’espace.

Une femme de la même génération que l’homme et une jeune fille brune, à qui Lucien donna vingt-cinq ans d’âge, occupaient le divan. Avant qu’un des quatre n’ouvre la bouche, un son bizarre se glissa dans leurs oreilles, une lamentation lugubre semblant sortie d’une canalisation, un son non racontable, venant d’autres étages.

Lucien regarda les trois autres, qui semblaient avoir oublié sa présence, ils se regardaient avec un air étrange, un peu d’inquiétude. Une minute de plus et l’homme l’invita à s’asseoir sur l’un des fauteuils, afin de boire un café que Lucien ne refusa pas.

Le livreur, dont les yeux de professionnel avaient déjà fait et refait le tour de la pièce, se demandait à quel endroit ils allaient installer le frigo.

Les quatre murs étaient tapissés, du plafond jusqu’à un mètre du parquet, de papier à rayures de couleur saumon clair ; une baguette de trois centimètres de large, au ton plus foncé, faisait le tour de la pièce à cette hauteur, arrêtant proprement la tapisserie. De cette frontière jusqu’à la plinthe, le mur était laqué dans l’orange tendance melon foncé.

medium_chien3.2.jpgDeux reproductions de paysage campagnard, un dessin d’enfant représentant un chien blanc et un portrait de Brigitte Bardot (époque amie de bêtes) étaient accrochés solidement — une vis à chaque coin des cadres — à leur paroi respective. Il n’avait jamais vu de telle fixation jusque-là, pour des tableaux.

La femme, à partir du divan, tendit le bras droit, déplia son auriculaire et utilisa l’extrémité de ce doigt afin d’appuyer sur la baguette. Sur une longueur de cinq centimètres exactement le bout de bois s’enfonça d’un centimètre de profondeur. Un bouton-poussoir habilement dissimulé dans le décor.


Une partie de la paroi glissa vers le sol, découvrant un bloc-cuisine accouplé à une plaque chauffante type vitrocéramique. La femme mit en marche la cafetière électrique posée dans une niche à gauche des plaques. D’un rangement situé au-dessus de l’évier, elle sortit trois tasses et une sucrière qu’elle posa sur la table basse.

 Lucien essayait de repérer d’autres endroits où la baguette aurait pris, à force d’emploi, une apparence usagée ; il en trouva un entre les deux fenêtres, qui avait l’air d’avoir beaucoup servi, plus sombre.

L’homme avait ôté l’emballage du mini-frigo. Le temps, que mit l’eau à irriguer le café moulu, lui suffit pour installer l’engin à la place prévue, derrière une porte peinte en trompe-l’œil, à droite du compartiment évier. Devant l’étonnement du livreur, l’homme se lança dans des explications qu’il avait déjà dû donner à toutes les personnes qui étaient passées dans ses fauteuils.

C’était un électronicien à la retraite, un ancien militaire. C’est lui qui avait «combiné tout ça», ces quatre murs vides cachaient tout un tas d’arrangements avec l’espace habitable. Au fur et à mesure qu’il appuyait à des endroits différents de la baguette, des tiroirs, des rangements, des éléments sur roulettes, semblables à ceux que l’on trouve dans les cuisines, sortaient des cloisons.

La pièce se transformant simultanément en salon, en salle à manger, puis en deux chambres séparées par un paravent, lui aussi issu du mur. Les lits se rabattaient dans les murs, avec leurs tables de nuit sur lesquelles quatre lampes de chevet identiques avaient été vissées… comme les tableaux. Un W-C et une cabine de douche obéissaient aussi à la commande d’un doigt, c’était un appartement de contorsionniste. Mais l’homme n’avait pas appuyé sur la baguette, entre les fenêtres.

Pourquoi ne pas avoir choisi un appartement plus spacieux ? C’était la question que Lucien était censé devoir poser, il le fit d’ailleurs, mais intérieurement, en aparté ; c’était aussi celle à laquelle la femme, qui prit le relais de la discussion, désirait répondre.
L’homme servit le café, Lucien le désira sans sucre, dans l’espoir que l’amertume lui procure un coup de fouet. Les séquelles de sa nuit alcoolisée se manifestaient par l’émergence d’une grosse lassitude physique. Mais le noir liquide était trop amer et il dut le sucrer.

La dame lui expliqua qu’elle était très attachée à cet appartement, au quartier, elle y était née, sa mère aussi, sa grand-mère avait fait de même et sa fille aussi. C’étaient les hommes qui avaient fui ce foyer ; son mari, c’était différent, il avait rendu vivable cet endroit, il l’avait comprise.

De toute façon, les moyens financiers du couple ne leur permettaient pas d’investir dans un appartement plus spacieux. Il y avait aussi les études en médecine de leur fille à financer, ils avaient donc opté pour cette solution, une question d’habitude et d’aptitude à épouser raisonnablement la situation, pas plus.

Lucien acquiesçait, tout en suivant du regard le mari qui terminait sa démonstration, comme un vendeur zélé. La pièce avait repris sa forme salon initiale, l’homme vint se déposer dans le second fauteuil. Lucien finissait son café.

— Il contient beaucoup de robusta ! Ça explique son amertume, dit la jeune femme.

Il n’enviait pas ces gens, mais le système était astucieux et tout avait l’air de bien fonctionner, sans doute un très bon électronicien.

La discussion partit alors un peu dans tous les sens, la météo, le froid, le tiède, les champignons à Paris ? Oui dans les caves, mais tous les parisiens n’ont pas une cave à cultiver.  Et puis ce métier de livreur qui permet de faire tant de rencontres originales. « Des rencontres originales...  », répéta la fille, comme si c’était la première fois qu’elle entendait ces mots à la suite.

Ensuite, il y eut de plus en plus de temps morts entre les sujets de conversation, entre les phrases, les mots ; Lucien, en bon professionnel, devina atteint le moment opportun de mettre les voiles.

Juste à l’instant où il envisageait de s’extraire de la torpeur dans laquelle, il le constata alors, il baignait depuis l’absorption de son café, le même son lugubre qui avait accompagné son arrivée se fit entendre. Cette fois, ça ressemblait à un grognement étouffé, une plainte plus qu’à une agression, un truc toujours pas humain.

Lucien ressentit alors un malaise physique, tout tournait autour de lui, heureusement il était assis, la fatigue, l’ambiance, le café, tout lui pesait.

L’électronicien se leva prestement et se rendit entre les deux fenêtres, il appuya son pouce sur le seul endroit de la baguette que Lucien avait réussi à repérer. Un rangement à la face laquée orange-melon émergea du mur.

L’homme paraissait tout excité, disant à l’adresse des deux femmes :
— Vous avez entendu ? Vous avez entendu ? Deux fois en dix minutes, c’est incroyable, lui qui se taisait depuis des mois !

De qui parlait-il, de quoi parlait cet homme, pouvait-on parler ainsi d’un rangement, fut-il d’une hauteur d’un mètre environ et posé sur quatre roulettes ? L’homme ne parlait pas à un meuble, mais à son occupant, il demanda à sa fille de promener le caisson dans le salon.

(à suivre) 

jeudi, 02 novembre 2006

les vieux, les morts et le raffarin.

 

Hier, j'ai croisé mon ami Jak, c'est aussi mon voisin, il rentrait du boulot, c'était le 1er novembre.

— Quoi, tu travailles un 1er Novembre ?

Sachant qu'il travaille dans une imprimerie, je me demandais pourquoi. Perhaps, d'urgents faire-parts???
Et bien non, son patron l'avait obligé à venir travailler ce jour-là pour récupérer le lundi de raffarin de Pentecôte.

***

 

Raffarin aura marqué son époque, des milliers de vieux seront morts de sécheresse soif durant son règne et il aura — par voie de conséquence — empêché les ouvriers d'aller honorer leur mort, je jour prévu pour cet acte !  

mercredi, 01 novembre 2006

RADIÉ DES LISTES DE L’ANPE POUR INCONTINENCE ??

 

Avertissement
Tous les mois depuis le 11/04/2006, 300 personnes en moyenne tapent anpe sur le moteur Google, dans l’espoir de trouver une agence, de l’aide, un espoir (de – en -) et tombent sur la page qui accueille le texte ci-dessous.
Le référencement est une science très obscure pour moi, je ne comprends pas pourquoi cet article est toujours aussi bien classé alors qu’il ne porte qu’une information fort anecdotique. Mais je ne résiste pas…

 

RADIE DES LISTES DE L’ANPE POUR INCONTINENCE ??
ou: VICTIME COLATERALE DU PLAN VIGIPIRATE



"Peut-on être effacé des statistiques concernant le chômage par la faute d’une urgente envie de pisser ?" C’est ce que se demande Monsieur areuh en sortant précipitamment de l’agence ANPE de sa ville.

Bureau où il s’est rendu afin de récupérer un dossier ACRE destiné à l’aider à créer lui-même son travail. C’est l’époque du kit, on acquiert des tas de trucs à monter soi-même, comme le Mécano dans le temps, pareil on fait son job. ACRE c’est le mode d’emploi. Il a entendu que l’on aidait les R’mistes à créer leur boîte.

Il se retrouve dans la ruelle longeant l’ANPE, il cherche un endroit caché du regard des autres. Super, une grosse camionnette de location est garée en épis. Il se remercie de ne pas être du sexe féminin. Il sort son robinet et commence à se soulager, mais ça lui semble interminable, ce n’est qu’un maigre filet et lui désirait un peu plus.

La rue, déserte dix secondes auparavant, est soudain encombrée de chômeurs convoqués. Pis, une voiture de la Police Nationale ralentie sur le boulevard perpendiculaire. Avec empressement, il range son sexe, il se sent dans la peau d’un «pipi-pirate» honteux. Il revient dans les locaux de l’Agence et rejoint sa place dans la salle d’attente, où il avait déjà passé une heure avant sa sortie peu glorieuse.

***


Pourquoi en est-il là ? Il regarde sa chaussure noire parsemée de gouttes. Il s’en veut, mais il y avait une urgence.

Il s’est pointé à 14h30, la fille brune de l’accueil lui a remis le numéro 25 imprimé sur un ticket. Le tableau à cristaux liquides affichait le 23. Au bout d’une demi-heure, la situation du tableau n’avait pas évolué au contraire de celle de Monsieur areuh ; en effet, était née en lui une forte envie de se rendre aux toilettes.

Ce n’était pas la première fois qu’il se pointait (sic) ici. Il connaissait les lieux, arrivé devant la porte des w-c, il constata qu’elle était fermée à clef. La jouxtant, une autre porte était entrouverte, elle donnait dans un bureau où une employée ANPE tapotait sur son clavier.

S’excusant, au préalable, de son outrecuidance d’oser l’interrompre dans sa tâche, il lui demanda, s’il fallait une clef pour se rendre aux WC et si oui, à quelle personne il devait s’adresser afin de se la faire remettre.

Froissée d’avoir été confondue avec une vulgaire « madame pipi », elle répondit sèchement :

— C’est fermé à cause du plan Vigipirate ! Il y a une affiche, vous n’avez qu’à lire l’affiche !

medium_vigipirate.jpg

Il repart vers l’accueil, la fille brune est là, coiffée à la garçonne année 60, une frange, un brushing sur le sommet de la tête ; vêtue de noir, gilet et pantalon fuseau, chaussée de bottines à talons carrés.

Ses talons sont très durs — peut-être ferrés, mais c’est si rare à notre époque. Quand elle se déplace ça fait tac-tac-tac-tac  sur le sol. L’ancêtre du GPS, on sait où elle va, on la suit au son. On sait quand elle stoppe, combien de temps elle y reste et en prime plus la cadence des tacs nous indique sa vitesse.

Gêné, il lui explique son problème. Elle lui dit qu’il n’y a pas de problème. Tac-tac-tac- tac, elle le précède devant la porte fermée.
Comme lui précédemment, elle s’adresse à la personne de la porte contiguë qui imperturbablement lui renvoie la même réponse que précédemment :
 — Vigipirate ! Point barre !

Une troisième employée passe dans le couloir, elle corrobore :
— Vigipirate !

Il a beau expliquer qu’il n’a aucun paquet sur lui, qu’il n’a rien à abandonner dans les toilettes sinon un petit dépôt liquide, vite évacué par la chasse d’eau, mais rien n’y fait.

Et elles, elles font où quand elles ont envie ? qu’il demande.

Ce n’est pas pareil ! Elles travaillent, elles ! Et justement, elles ont autres choses faire qu’expliquer trois fois les consignes à la même personne alors qu’elles sont affichées en noir sur blanc — voir l’affiche — justement pour leur éviter ce travail.

De tac en tac, il repart avec la brune à l’accueil, peut-être que, touchée par son air attristé de cocker neurasthénique, elle lui indiquera l’endroit où elle se rend en cas de tel besoin.

Non, sincèrement désolée, elle lui conseille d’aller dans le bar situé juste dessous l’agence. Il lui rétorque que ce n’est pas un bon plan pour lui vu qu’il va falloir qu’il consomme, que donc il va se re-remplir en plus qu’il faudra payer. Humoristiquement, il lui demande si elle est au pourcentage avec le patron du bistrot. Il se rassoit et tient encore un quart d’heure.

Comment font les autres demandeurs d’emplois, qui attendent leur tour, quand leur arrivent de telles envies ? Mystère, quoique quelques visages crispés… Peut-être étaient-ils au courant pour Vigipirate et se sont-ils abstenus de boire, durant trois heures, avant leur rendez-vous ? Venir à jeun comme pour les prises de sang.

Faudra qu’il y pense la prochaine fois. Il ne tient plus, il est traité comme un terroriste, juste un pauvre chômeur qui part illico se vider sur la roue d’une camionnette.

***


Sa chaussure est sèche, il est 15h50, sa vessie lui fiche enfin la paix, c’est le côté positif. D’un autre, le tableau affiche toujours le 23, des personnes arrivées bien avant lui — avec des rendez-vous — sont déjà reparties chez elles.

Une quinzaine de chômeurs attendent et seulement deux conseillers pour les recevoir. Dans le groupe, il reconnaît une vieille amie, il s’en approche et lui explique qu’il est là depuis une heure et demie, juste pour retirer des imprimés. Pour elle, c’est plus important, il faut qu’elle actualise sa situation, c’est urgent, c’est le dernier jour, la dernière heure.
Il lui donne son ticket. Ils discutent un peu, elle approche l’oreille, sans doute parle-t’il trop bas ? Il en embrasse le lobe et il s‘en va, il lui téléphonera c'est promis. Il reviendra demain pour l’ACRE.

Dans son bus, Monsieur areuh se demande s’il est possible que des chômeurs incontinents se soient fait virer des listes pour ne pas avoir pu honorer leur rendez-vous devant leurs conseillers ANPE qui eux ont l’avantage, entre chaque client, de pouvoir aller pisser en paix !

Si vous en connaissez, prévenez-moi, on créera une association.